Le camembert en bandoulière

Rosanne Mathot

Quand le matricule 2013 se refuse à mourir, le 31 décembre à minuit, commence une épopée fantasque mêlant hystérie collective, un camembert clochard, un flic pourri et une justice peu scrupuleuse.


« Pourquoi n'êtes-vous pas morte, N°2013 ? ».

Tout le monde avait cru laisser N°2013 mourir a petit feux. Ce décès supposé en douze coups se déroula non sans susciter un contrepoints de débats académiques et autres diatribes entre partisans et opposants de la nouvelle année.

- "L'apocalypse, je vous dis! L'apocalypse !"

Finalement, les débats avaient été clos, par le ton sinistre et sans réplique de N°2014. Elle s'était imposée nez à nez, l'œil dans l'œil de N°2013. De son coin, la frêle N°2013 déraillait dans le cambouis administratif, répandue sur le banc sinistre du tribunal. Le tic-tac de la maudite horloge lui taraudait les orbites. Seule. Elle était seule, en butte à tous les sophismes du calendrier. La larme lui vint à l'œil.


Dans l'assistance, les murmures ronchons allaient bon train : « Combien de temps encore allait-on devoir se farcir sa pauvre figure, sa triste bouille de pauvre fille ? »

N°2013 tressaillait à chaque coup de pendule. Elle était pavloviennement allergique aux coups du temps qui passe. Cela se comprend sans peine. Elle ricana nerveusement. Elle allait tenir bon, refuser de céder sa place. Elle avancerait donc dans le cambouis tout administratif qu'il fût, avec grâce et le pied feutré d'espadrilles.

- “Cessez immédiatement ce ricanement impudique!”. La voix du Président prit N°2013 à sa gorge fripée.

- “Zavez été invitée à comparaître au nom de la Loi. Article – trois-cent-quatre-vingt-quatorze-bis-du-code-de-procédure-pénale”.


N°2013 se redressa et son mouvement fut accompagné d'un lent et persistant coup d'œil au N°2014.

Le procureur rassembla ses papiers et ses accusations. Il maugréa quelque-chose entre ses dents.

- “Pourquoi n'êtes-vous pas morte, N°2013 ?”

Blême, à bout de souffle, N°2013 haletait, l'orbite creuse, le cerne dévergondé. Elle était complètement lessivée.

Lessivée mais vivante.

Réflexion faite, elle s'apprêta à quitter ce tribunal, digne et muette, avec, comme seul ornement, un camembert en bandoulière.

- « J'ai une âme, moi aussi, Monsieur le Procureur. Et je ne vois pas ce que je fais ici ».

- “Vous avez une âme certes. Mais une âme de belle salope !”.

Les yeux toujours rivés sur les procès-verbaux, le procureur avait hurlé.

L'année 2013 fut sortie manu militari du tribunal dans un chuchotis exaspéré. Elle serait gardée à vue pendant 22 heures au commissariat local, personne ne sachant que faire de cet insolite créature agonisante.

Le Procureur regarda le camembert qui ornait le flanc de l'accusée. La police subodorait très à propos, dans cette affaire, une indirecte responsabilité du camembert.

Il était vrai que tout le comportement du camembert (sa mélancolique obstination, ses périphrases sans conclusions ) avait fini par presque convaincre la police de l'incontestable culpabilité de l'immigré normand : oui, c'était pratiquement une certitude à présent dans l'esprit du Procureur : le camembert était complice de la non-mort de N°2013. Le procureur darda sur les inspecteurs, qui mâchouillaient du pop-corn dans le tribunal, ses deux prunelles pitoyables tapies dans des cavernes d'épouvante : l'affaire prenait une sale tournure. Il commençait à mesurer toute la gravité de la présente affaire.

Jusqu'à 23h59, la veille, la vie était belle, pourtant : autant N°2013 que le camembert avaient bénéficié d'une moralité au-dessus de tout soupçon.

Et voilà à présent que 2013 se refusait à crever. Il allait bien falloir que son camembert et elle se mettent à table. Et vite. Une ombre de tristesse passa sur le visage du Procureur. Heureusement, l'affaire serait confiée au gros Alban, dit “le Tryphon”.

C'était un de ces flics costauds, capable de tenir les pires brigands en respect par la seule grâce de son souffle. Malgré tout, en quittant le Palais de justice, le procureur était de mauvais poil. Un vent du nord-sud, hargneux et lunatique, envoyait tout valdinguer de traviole.

Il lui apparut bientôt que, dans tout le voisinage, le camembert de l'année 2013 était passé à l'état de proverbe : magnifié, convoité, le camembert était sans cesse pris à témoin par l'imagination et l'envie de la population. La masse bien-pensante avait besoin d'un héros !

Les gens en rêvaient depuis des années : un héros. Bien à eux. Bien français de surcroît ! Pâmées, les femmes susurraient : “C'que j'aimerais y planter la langue, dans çui-là!”. Et, ce disant, elles se tripotaient les lobes, le cou et même les seins. Comme pour y jouer du doigt. Comme pour y caresser le gland d'une petite perle.

Sur leurs lèvres stupéfiantes, le patronyme normand remontait l'étymologie à toute allure, Le nom même du camembert était pointé à contre-courant, à rebours de la fermentation séculaire : « Président ». La ferveur populaire s'en allait grandissant. L'anaphorèse crevait les tympans et le reflux de la justice (désormais jugée “injuste”) avec l'agilité électrique d'une anguille vigoureuse.

L'année 2013 et son camembert étaient irrémédiablement kilométrés vers le haut, là-haut, tout là-haut. Quelques jeunes filles, peu au fait du code pénal, se mirent à trébucher dans leur course, Non sans quelque malaise, elles regardaient filer le panier à salade sous le vent furieux.

L'apocalypse, vous dit-on! L'apocalypse !

Même les gosses avaient besoin de super-héros touts neufs.

Ils le braillaient sans réticence.

A présent, devant le commissariat, où était arrivé le fourgon transportant N°2013 et son camembert, la foule prenait ses aises, façon corrida.

Le gros Alban contempla la colère populaire avec une louable désinvolture.

L'épopée fameuse du N°2013 qui refusait de crever s'étirait tout au long du très long Boulevard Gambetta. Elle était même parvenue jusqu'au 4ème étage, du 631, escalier A. Le sous-préfet y finissait aimablement de taquiner la bonne Gilberte.

Son regard, en apprenant la nouvelle, s'était prodigieusement ennobli, avant de lancer des éclairs, des lueurs, des étincelles, des fusées intergalactiques, des flambées de papiers gras. Le sous-préfet était furibard. Il ne laisserait pas une chance à la révolution qui couvait : aussi « Président » que fût ce camembert, il lui ferait manger les pissenlits par la racine. Il se resservit une tartine de brie champenois, rota. Cracha une bulle. Caressa les fesses de Gilberte et se leva.

Du reste, la discrète placette du commissariat se dotait, sans complexes, de l'apanage des grandes Révolutions de l'Histoire. Fama volat! Et, de fait, elle avait sacrément pris son envol, la renommée de N°2013.

D'un coup, ceux qui avaient exulté en pétaradant, à l'annonce de sa prétendue mort, quelques heures auparavant, s'étaient mués en défenseurs passionnés.

Le procureur, venu à pied du Palais de Justice, tel un Hérode désavoué, tentait de fendre la foule de plus en plus compacte, massée devant le commissariat. A présent, il le savait, seul un miracle pourrait assurer la paix civile.

Au même moment, les PMU du pays furent pris d'assaut. Les gens avaient misé au loto, sur la ville de Lourdes, spécialiste en matière de miracles. Enfin parvenu à l'intérieur du commissariat, le Procureur soupira. “Fama volat!”, émit-il dans un spasme désapprobateur, en tripatouillant le dossier framboise du camembert et du matricule 2013. Et de fait, la rumeur s'était répandue à tire-d'ailes, bien au-delà des frontières françaises, jusqu'aux saintes esgourdes du Vatican.

Bien entendu, le premier soin de la police ne fut pas de chercher à identifier le camembert ( d'où sortait-il, celui-là?)… Les affidés les mieux introduits dans le milieu ne furent même pas contactés.

Il s'agissait évidemment, en premier lieu, de s'assurer de la sympathie de la presse.

Une dénommée “conférence de presse” fut ainsi organisée, dans l'urgence. Le commissaire Machin commença par se rincer la dalle de ci, de là.

Ensuite, sous les illuminations des journalistes crépitants, il parla. Son discours fut grandiose. Ses explications avaient la clarté et la précision généralement jalousement réservées aux Sibylles.

Il parcourut, un peu à contrecœur, avec un bâillement attardé, la longue liste des méfaits de 2013.

"Cette année-là a une âme dégueulasse! C'est une petite guape vile et insignifiante".

Pendant 42 minutes, le commissaire Tryphon égrena les particularités de cette année-la.

Sa fiche indiquait : Année 2013, profession : NÉANT. (ça commençait bien). A la rubrique “SANS DOMICILE FIXE”, une petite croix noire semblait crier : “oui, parfaitement, SANS domicile fixe !” ( “Voilà qu'on va avoir les clodos, le Samu social et tous les culs-bénits du monde sur les bras”, transpira, in petto, le commissaire Tryphon). PIÈCES D'IDENTITÉ : un trait en diagonale. Ce qui signifiait : néant, que dalle, peau de zob. Pas de quoi se réjouir.

L'année 2013, et son camembert en bandoulière, étaient la nouvelle Jeanne d'Arc de 2014. Ils avaient été relâchés par les forces de l'ordre qui rêvaient fébrilement de leur repasser aussi sec les menottes.

Mais il fallait la jouer fine, car bientôt, même les vagues bleu-marine allaient se prendre d'amitié pour cette insolente clocharde puante.

Ce soir là, ce 1er janvier, peu avant minuit, était prise sur le fait par la police : elle avait demandé ( et obtenu) une aumône de 4 euros … de la part d'un passant à qui elle avait promis de laver le pare-brise. Elle s'en était ensuite allée avec ledit passant, dans son automobile. L'auto s'était arrêtée pendant deux minutes et demie, a la faveur des ténèbres. C'était à cet instant précis que les poulets préparaient leur offensive, pour racolage actif et attentat à la pudeur. Au même moment, le conducteur de la berline noire démarra en trombe et slaloma à toute blinde, les fenêtres ouvertes, dans les rues et sema, un à un, les condés à ses trousses.

N°2013 ne comprenait pas tout mais elle trouvait que c'était excitant. Encore inconsciente du danger qui s'apprêtait à fondre sur elle, elle se carra dans le siège passager et se mit en peine de démailloter le Président qui était bien fait.

L'inconnu au volant donna l'impression de plisser furtivement le nez. N°2013 s'empourpra légèrement et referma le clapet du Président. Enfournant, dans sa bouche avide, un bout de camembert, N° 2013 regarda, à ce moment-là, l'inconnu pour de bon, et pour lui proposer une collation.

Ce qu'elle vit ne la rassura pas franchement. L'anonyme qui se prenait pour Fangio était pâle comme un os de renard au clair de lune. Son capuchon noir laissait entrevoir une mâchoire monstrueuse, blanche et carnassière. Ce n'était pas bon signe. L'homme (mais en était-ce un?) se mit en devoir de détendre l'atmosphère.

- « Je pense que nous allons nous vovouyer ».

- « C'est toi qui le dites », rétorqua, inquiète, le N°2013.

- « Voustoyons-nous, si tu préfères », grimaça l'inconnu dans un relent de tourbe et de cendres.

N°2013 comprit, à ce moment-là, que son heure était venue. Repensant au journal qu'elle avait feuilleté le matin même, elle tenta de se rassurer en se disant que, quand même, il y avait moins de morts, sur les routes, cette année. Elle avait peut-être une chance d'échapper au pire ? Mais l'autre tendait déjà sa face squelettique vers elle. « Bouclez votre ceinture. Vous êtes morte. Bienvenue en enfer, N°2013 ».  

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