Le camion blanc

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Là-haut, sur le talus de la bretelle d’autoroute, ils avaient tout vu. La circulation était encore fluide ce matin. Ils allaient descendre pour tenter de l’auto-stop, quand, sur la bande de droite est arrivée une berline gris métallisé précédant un trente tonnes rouge. Cinq mètres devant le camion, pas plus, à la même allure. Cent à l’heure ? Oui, sans doute. Soudain un long coup de klaxon, quelques secondes, un hurlement de pneus. La berline – mais pour quelle raison donc ? – avait freiné sec. Comment l’éviter ? Le camion l’avait percutée à pleine vitesse, sans ralentir. Fracas de la collision, tohu-bohu des voitures derrière – klaxons, coups de frein, feux de détresse – et ensuite le silence d’après les drames. Il avait dévalé le talus ; elle, choquée, s’était assise dans l’herbe – oui, là-haut, dans une robe coquelicot ; la cage qu’elle tient ? ses deux canaris. Projetée sur la bande de gauche, la berline était broyée ; des sacs de voyage éventrés, des vêtements  partout. Le conducteur gisait près du rail de sécurité, en travers de la bande blanche. A peine ensanglanté. Les yeux grands ouverts, affolés, pleins de larmes. Ne pas le bouger. Il lui avait pris la main : N’ayez pas peur. On va s’occuper de vous. Où avez-vous mal ? Dites-moi quelque chose. Que s’est-il passé ? Pourquoi avoir freiné ? L’homme vomit du sang. Une femme accourut avec une couverture :je suis médecin. Il était alors retourné réconforter son amie. Le camion était éventré ; le chauffeur, là-haut dans sa cabine, encore prostré derrière son volant. Sirènes au loin.

Il répétait aux automobilistes attroupés le récit fait aux policiers. L’âge de la victime ? La cinquantaine. Le camionneur, un peu plus peut-être.  Oui, seul dans sa voiture. Bien habillé, une voiture récente. Quelqu’un dit que l’embouteillage durerait encore deux heures : la police judiciaire devait effectuer des mesures, ensuite faire dégager l’épave et le camion. Eh bien ! dit à la cantonade un homme en débardeur noir, Y a plus qu’à pique-niquer.

Il rejoignit la fille sur le talus. Il était jeune. Elle l’était davantage. Et belle. Ses canaris mourraient en plein soleil. Ils enfilèrent leur sac à dos, il l’embrassa, prit la cage et tous deux descendirent vers l’embouteillage.  Une nappe avait été mise sur le capot d’une voiture.  Un vacancier y avait déjà posé du vin, du pain, du pâté. Un autre, bière et fromage. Une femme avait des biscuits et des cerises. Enfin le printemps après un si long hiver ! Une jeune fille s’aspergea le chemisier en ouvrant une bouteille de soda. Rires.

Elle et lui déclinèrent l’invitation à pique-niquer. Ils remontèrent la bande de droite des véhicules à l’arrêt. Derrière un autocar, un semi-remorque porte-voitures.  De la fraîcheur sur le plateau inférieur. Ils déposèrent la cage sur la bande de roulement. Debout pour ne pas salir la robe coquelicot, elle compta quatre berlines sur la passerelle inférieure, deux noires deux métal, et cinq sur la passerelle supérieure. Toutes blanches, comme la cabine du chauffeur que surplombait la voiture de tête. Elle avait envie de celle-là, ria-t-elle. Qu’en pensent ses canaris ? répondit-il.  Il sortit une bâche de son sac, la posa à l’ombre du semi-remorque, mit les sacs en oreillers. Elle vint l’y rejoindre. Les canaris gazouillaient.

Alors les amoureux, on s’isole ?! Un peu choqués hein ! Et c’est où que vous allez en stop ?
L’homme était à peine moins jeune qu’eux, sans doute bien bâti sous sa salopette bleue. Il revenait du pique-nique. Une bande de circulation avait été dégagée. On repartirait bientôt.
Elle expliqua qu’ils se rendaient à B ***, tout dans le sud. Ils devaient y prendre un ferry.
Les dieux favorisaient toujours les amants : il descendait sa cargaison de voitures dans la même direction. Voulaient-ils l’accompagner ? Ils lui feraient la conversation. Il les laisserait juste avant la frontière, demain vers dix heures. Ils n’auraient alors qu’à prendre un bus. Avec un peu de chance, ils arriveraient au port dans l’après-midi.

Le camionneur grimpa dans la cabine et mit le contact. Le diesel s’ébroua. Elle ouvrit la portière de droite, tendit au camionneur la cage des canaris, s’agrippa à la poignée et se hissa à bord. Une cicatrice à la jambe gauche remontait haut sous la robe coquelicot. Il avait roulé la bâche, il arrima les sacs sur la plate forme et les rejoignit dans la cabine, se serrant contre elle. Devant, les véhicules démarraient. Ils dépassèrent au pas, en silence le lieu de l’accident et la dépanneuse chargée de l’épave de la berline. Le camion rouge était garé sur le bas-côté. Feux clignotants des pompiers et de la police de l’autre côté de l’autoroute.

C’est pour quelle île, le ferry ? Elle expliqua que le mardi, celui de S*** poursuivait, parfois sans passagers, sa navette quotidienne vers une petite île d’une cinquantaine d’habitants. Il y accostait à l’aube, courrier et ravitaillement étaient déposés en vitesse sur le quai et le bateau repartait. Avec un coup de sirène, de quoi réveiller le village – des maisons blanches aux volets bleus – perché sur la colline, à une heure de marche. Ils vivraient trois, quatre mois sur cette île.

Non, pour elle c’était son premier séjour. Lui, il y avait déjà passé deux printemps et étés.  Il lui avait raconté, cet hiver, sa vie là-bas au bord de la mer, sur l’autre versant de l’île.  A une heure et demi du village, par un sentier zigzaguant sur les crêtes. Après une petite chapelle, en bas – il fallait descendre à travers la rocaille, les chardons et des arbustes – sa plage de sable. Longue de huit cent mètres. L’enserraient  d’un côté, un mont à pic – un monastère au sommet – et de l’autre, une colline d’oliviers. Sur la dune, des pins, des tamaris et de jeunes chênes donnaient fraîcheur et ombre.

Elle leur tendit son paquet de chewing-gum. Le trafic était fluide. L’autoroute longeait des cultures à perte de vue. En émergeaient parfois la couronne d’un arbre ou, au loin, un clocher, un silo.

Non, non, pas sous tente. Une cabane qu’il construisait près d’un laurier rose – oh ! à peine trois fois cette cabine et pas plus haute. Enfin, une cabane… plutôt un abri. Ses premières journées, il les passait à ramener près du laurier quelques troncs et des planches déposés par la mer sur une plage au nord. Il les assemblerait avec de la corde et des brellages.  Il récoltait aussi joncs et branchages pour calfeutrer murs et toit.
Se laver ? Un seau en étain, percé, accroché à une branche, dans lequel il versait de l’eau douce. Et il y a la mer. Transparente. Si belle. Si calme.
Cuisiner ? A l’écart de l’abri, il creusait un trou. De la taille du volant, de ses bras en anneaux. Des pierres tout autour. C’était son foyer à braises. Il marchait beaucoup pour ramasser du bois à brûler, du thym, du romarin.  Mais quels parfums quand il y grillait du poisson !

Robinson, quoi ?  Oui et non. Il aimait la solitude, l’âpreté du paysage, toutes les nuances de bleu de la mer, d’ocre de la plage et de l’arrière-pays. Le silence aussi. Mais, chaque jour que Dieu fait, il se levait tôt matin, contemplait la mer, grimpait jusqu’au sentier et marchait d’un bon pas vers le village. Il y buvait des cafés serrés en compagnie des habitués du bar et puis ramenait à la cabane pain, fromage, tomates, olives… Le retour était long : la chaleur qui montait, le bidon d’eau douce, lourd à porter.
Oui, elle pourrait rester dormir. Il la réveillerait à son retour avec l’odeur du café, du pain encore tiède. Un morceau de miel en rayon. Devant la mer. A l’ombre d’un tamaris. Le soleil pas encore trop haut.
La journée c’était nager, pécher des poulpes, cuisiner, bricoler ; les heures trop chaudes, c’était lire sous les bougainvilliers, observer les goélands et les cormorans, parfois un dauphin, ne rien faire que vivre. L’année passée, lors d’une plongée, il avait découvert des fûts de colonnes. Antiques ? Il se le demandait. La soirée, ils la passeraient autour d’un feu avec deux ou trois Robinsons campant sur une plage voisine. Vivre au présent perpétuel, quoi !

A la prochaine station-service, il s’arrêterait pour prendre un café. Matinée perdue dans l’embouteillage : la nuit serait longue pour lui. La radio locale annonça qu’un planeur s’était écrasé en milieu d’après-midi près d’un village, à une dizaine de kilomètres. Au coucher du soleil, ils atteindraient la métropole. Il avait une idée d’entrée triomphale : après la pause, qu’ils grimpent donc tous deux dans la voiture au-dessus de la cabine. Attention, discrets ! Et, malgré ces excités de canaris, ils y dormiraient mieux que la nuit prochaine sur le ferry.

Ils traversèrent la ville dans la voiture immobile, en front du camion blanc. Assis sur les sièges arrière – ne pas être vus -, il se recroquevillaient plus encore quand ils passaient au ras d’un pont. Après avoir survolé le fleuve, ils glissèrent en silence dans la couleur orange d’une forêt de dômes, clochers, gratte-ciel, immeubles du siècle passé. Les néons bleus, verts, rouges des publicités se reflétaient sur les vitres et le plastique protégeant le cuir de la berline. Et plus tard, collés aux fenêtres, ils regardèrent, derrière, la ville s’éloigner et, devant en bas sur la route, s’allumer la guirlande des feux arrière et des phares.

La berline était maintenant emportée au milieu des forêts. Ils baissèrent les sièges avant en position couchette. Il glissa leur couverture sous eux, elle se contorsionna pour ôter la robe coquelicot.
Couchés sous la vitre du toit ouvrant, ils voyagèrent dans la voie lactée. Sur la plage, elle la contemplerait à perte de vue. Dans deux jours, elle découvrirait son île. Dans deux nuits, elle dormirait au bord de la mer. Des étoiles par brassées de centaines. Il lui nommerait les constellations. Ce qui clignote, là dans le coin, c’est un satellite. Ils nageraient la nuit sous une pluie d’étoiles et ses bras battant l’eau lanceraient des gerbes d’étincelles. Le corps lové dans le sable tiède, la brise la caresserait avec des effluves de menthe. Elle entendrait le ressac toujours répété de la mer si proche et, entre chaque vague qui s’effondre sur le sable, les cigales qui stridulent. Elle voudrait tant tout goûter ! Et peut-être davantage que faire l’amour.

Ils furent réveillés au milieu de la nuit par les éclairs, le tonnerre et l’averse tambourinant sur la carrosserie. Le semi-remorque était arrêté dans un parking. Elle se blottit contre lui. Comment fait-on dans l’île quand il y a un orage ? Il lui dit que ses cuisses étaient fraîches comme le sable de la plage au matin quand on y plonge les mains. Et ses seins étaient doux et tièdes et ronds comme la mer. Elle rit et les oursins piquent-ils autant que ses joues mal rasées ?
A l’aurore, la pluie avait cessé. Il ouvrit la portière avant. Odeurs de terre heureuse.  Grognement du diesel. La voiture dodelina, le semi-remorque et toutes ses voitures reprenaient la route.
Les canaris les réveillèrent au petit matin. Rouler la couverture, redresser les sièges, consulter la carte. Leur voiture franchissait un pont tendu au-dessus des vallées. Au loin la mer. Ils approchaient donc.

A huit heures, le convoi stoppa dans une station-service. Il s’extirpa de la voiture avec la cage des canaris. De la buvette où il commandait cafés et croissants, il l’observa descendre avec précaution par l’échelle derrière la cabine. Le chauffeur faisait le plein. Il ne leva pas les yeux vers la robe coquelicot ouverte au-dessus de lui. Elle sauta à terre, il lui dit quelques mots, elle l’embrassa et prit le pistolet à mazout qu’il lui tendait avant d’aller vérifier un pneu de l’essieu arrière. La frontière était proche.

·

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Pourquoi donc se rappelait-il cette histoire de ses vingt ans ? Peu importe… Il avait pris sa décision hier soir : changer d’air. Et de suite : il n’avait plus ni l’âge ni le temps de reporter ses désirs.
Clore trois urgences, rassembler dans deux sacs quelques vêtements, laisser un mot à la voisine pour nourrir le chat et il était parti à l’aube. Enfin le printemps après un si long hiver !
La berline noire filait en ronronnant sur l’autoroute. Direction le sud. Plein sud !
Il augmenta le volume de la radio : une chanson parlait de paradis, de blancheur, de comme avant, de baleines…Paradis perdu, murmura-t-il. Il se rappela un livre. Un allegro con brio à couper le souffle avait-on écrit de son premier paragraphe. Il l’avait appris par coeur.

Je m’appelle Ishmael. Mettons. Il y a quelques années, sans préciser davantage,… deux phrases lui échappaient.L’envie me prit euh… ah voilà … de revoir le monde de l’eau. C’est ma façon à moi de chasser le cafard et de me purger le sang. Quand je me sens des plis amers autour de la bouche, quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre, quand je me surprends arrêté devant une boutique de pompes funèbres ou suivant chaque enterrement que je rencontre, et surtout lorsque mon cafard prend tellement le dessus que je dois me tenir à quatre pour ne  pas, délibérément, descendre dans la rue pour envoyer dinguer les chapeaux des gens, je comprends alors qu’il est grand temps de prendre le large.

C’est cela : prendre le large. Il distingua loin devant la remorque blanche d’un camion. Moby Dick, sourit-il. Il accéléra et la prit en chasse. Une fois dans son sillage, il la suivit quelques instants avant de se déporter pour longer le semi-remorque. Il jeta un coup d’œil au chauffeur par la fenêtre de toit. Un homme dans la cinquantaine, un peu plus marqué que lui. Il maintint sa voiture à hauteur de la cabine.  Appel de phares derrière. Il accéléra, sur son élan dépassa le camion d’une centaine de mètres, se rabattit sur la bande de droite, puis le laissa revenir à lui. Trois, quatre mètres. Il régla sa vitesse sur la sienne. La cabine blanche du semi-remorque emplissait son rétroviseur. Il se souvint alors encore de l’accident, d’elle et de la robe coquelicot, de la cicatrice, des deux canaris, de la voie lactée par le toit ouvrant, du pistolet à mazout. Le camion blanc beugla. Il conserva cap et allure. Il se rappela la plage, le ressac, la solitude, l’ocre et le bleu. Pourquoi donc les jours anciens étaient-ils, eux, si pimentés ? Pourquoi en cherchait-il toujours des copies ?
Envoyer dinguer les chapeaux des gens… prendre le large. Ce n’était plus suffisant, c’était absurde. Ce fut comme une pulsion. Il regrettait déjà son geste quand, le camion plein le rétroviseur, il donna le coup de frein.

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à M. G.
Texte et photo : © eb

Ou, penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’océan des étoiles nouvelles.
                                                                   José Maria de Hérédia

Extrait :  premier paragraphe de Moby Dick de Melville.

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