Le concours

le-hareng

N’en avait-il pas encore fini avec Ludmila ?
- Non.
Et avec Lisuska ?
- Non plus.
Toutes trois travaillaient dans la même institution. Elle savait qu’il voyait la Bulgare le mardi et le jeudi soir. La Slovaque, si belle, avait ses faveurs le lundi après-midi et le mercredi soir.  Ne pouvait-il faire un effort pour la prendre, elle aussi ? Une rousse, une blonde. Il lui manquait une brune, rit-elle. Et du Sud de surcroît.  Et cela ferait un triple L : elle se prénommait Luna. Libre le vendredi en début de soirée. Et le dimanche, quand bon lui semble.
- D’accord.
Elle souhaitait faire sa connaissance à la terrasse du café, à l’entrée du parc L**. Le printemps était enfin là. C’était près de chez elle. On verrait pour la suite. La reconnaître ?  Une veste vert pomme.

Un texte de vingt pages. En français. Et trois heures pour démontrer au jury, en deux feuilles, ses capacités de compréhension, de synthèse et de rédaction : le principe du concours était simple. L’enjeu de taille – un contrat de travail prolongé et mieux payé – et l’exercice compliqué : Ludmila écrivait sans faute mais se perdait dans les détails et résumait cinq pages en trois. Lisuska brillait en anglais, espagnol et russe mais pataugeait en français. Elle en avait pleuré de rage hier soir : le concours, c’était dans une semaine.
Il les aidait à s’y préparer.

Luna, vert pomme, l’attendait assise, un peu à l’écart, en terrasse.
- Le texte d’exercice que vous m’avez envoyé, Mama mia… J’ai cru, hier soir, mourir d’ennui. J’ai survécu à ces vingt pages. Je fête cela ! dit-elle avec un geste du menton vers la coupe de fraises crème chantilly, l’expresso et le verre de crémant .
Elle releva ses lunettes de soleil et fouilla dans son cabas. Il commanda un expresso. Elle lui tendit le résumé en deux feuillets dactylographiés. Il lut, elle téléphona : si, Ma nooo, Perque et des éclats de rire.
- Combien de temps pour rédiger ce résumé, Luna ?
- Lire et comprendre, une heure et demi. Vingt minutes pour me construire la synthèse - uno rompicapo, pardon un casse-tête -, une bonne heure pour rédiger.
C’était excellent. Et structuré. Elle tenait le fil de l’essentiel. Rien à lui enseigner. Par contre, c’était indigeste, comme l’original. En deux séances, il l’aiderait à parfaire son style et sa syntaxe.
- D’accordo !
Oui, elle aimait cette ville. Sept ans qu’elle y vivait maintenant. C’était devenu sa ville. Elle y avait acheté un appartement. Années trente. Elle aimait cette population mélangée, toutes ces langues et nationalités, ses quartiers chacun si différent, les parcs. Une ville éparpillée comme une assiette jetée sur le sol. Dangereuse pour les jeunes femmes : elle avait été agressée. Par deux fois. La dernière, par trois jeunes adultes, en sortant de la gare, le soir, dans un couloir du métro. Elle avait reçu des coups. Elle les avait rendus – adolescente, elle avait fait du sport de combat - : un instant après, l’un soutenait l’autre qui vomissait tandis qu’elle s’encourait, poursuivie par le troisième, trop balourd pour la rattraper.

Le vendredi, dans sa cuisine, assis sur un tabouret avec, entre eux, ce meuble de machine à coudre remonté en table de cuisine, il lui expliqua que les phrases de son résumé étaient démesurées et son vocabulaire alambiqué. Gommer, gommer. Ecrire, c’est gommer. Des mots simples et brefs. Deux syllabes.
- Que veut dire alambiqué ? demanda-t-elle.
Et simplifier ses phrases. Pas de statues de Shiva. Tous les bras de ses circonstancielles et relatives embarrassent le lecteur. Son attention est étouffée. Tranchez-moi cela. Enlacez d’un seul bras : c’est vif et prenant.  Et d’un geste, il manqua d’envoyer valdinguer la théière.
Une phrase ? Quatorze mots ! disait Napoléon.
Adjectifs et adverbes ? Des colifichets. Des breloques, si vous préférez. Voyez Clemenceau à ses journalistes : son autorisation à demander pour utiliser les premiers et la porte en cas d’emploi des seconds.
Voyez César : Veni, vidi, vici et l’art de la brevitas.
Il en connaissait des choses ! Et du beau monde… Si elle avait su, elle aurait mis autre chose qu’un tee-shirt rouge et tous ces bijoux de pacotille. Et puis, c’est maintenant trop exigu ici ; passons au salon, commanda-t-elle.

Deux fauteuils et un canapé. Beau, dit-il. De vieux Le Corbusier précisa-t-elle. La table et les chaises ? Des Dr Glob. Le lampadaire et sa couronne bleue ? Un Jill trouvé, comme le reste, en brocante ou salle de ventes.
Ils examinèrent d’autres phrases de son résumé. Des étouffe-chrétien. Qu’elle écrive donc comme elle avait meublé et ordonné son appartement : sobriété, clarté des lignes. Tout ici était simple, fonctionnel, choisi. Et quelle élégance ! Et les deux nus, là sur le murs, signaient  sa personnalité. Oui, qu’elle écrive ainsi !
- Ecrire design, quoi ! dit-elle, le fixant dans les yeux.
Silence. Elle avait tout résumé. Le chat miaula et vint s’étirer près de sa maîtresse.
- C’est l’heure, dit-elle.
Elle prit dans son portefeuille un billet plié en quatre.
- A dimanche. Je réécrirai mon travail.

Au parlophone, elle lui avait dit de monter, d’entrer et de l’attendre au salon : elle s’habillait.
- Vous les aimez, ces nus ? Ils sont de moi.
Une robe d’été bleu foncé à pois blancs. Fluidité du tissu. Chignon. Un unique bijou ; un bracelet, touareg sans doute, en argent et ébène. Elle cherchait ses sandales.
Assis à la table du salon, ils révisèrent la réécriture de sa synthèse. Elle avait compris la leçon précédente.
Design, trouvez-vous ?
Oui. C’était clair et agréable à lire. Quelques erreurs de conjugaison. Elle n’aurait pas le temps de réviser d’ici le concours. Qu’elle évite les verbes en -re et -oir.
Mais il y avait autre chose : Ludmila – hier, son dernier cours – lui avait appris que le résumé serait à rendre manuscrit. Au crayon noir.
Luna s’affola. Galoper des doigts sur une feuille de papier, y laisser ses traces, y coucher des mots et des phrases…Pour elle, depuis des années, écrire c’était taper sur un clavier et relire ses mots sur un écran. Elle en avait oublié sa propre écriture. Et dessiner n’est pas écrire. Elle crayonnait ses croquis à grands traits, son texte ne serait que scribouillage.

Il ne pouvait que lui conseiller de s’entraîner, de reprendre la main. Il sortit de son sac un bloc de papier et un crayon. Qu’elle recopie donc la première page de son résumé.
Assise à table, elle renâclait à la besogne. Elle expliqua enfin être gênée d’écrire devant lui : sa gaucherie, mais surtout une impression d’impudeur, d’exhibition. Qu’il aille se promener dans le parc ; dans une heure, il lui dirait si c’était lisible par le jury.
Il la comprenait : l’écriture manuscrite est devenue chose intime, secrète. Qui envoie ou reçoit encore des lettres manuscrites ? Même à ses amis, à ses proches, écrire c’est maintenant expédier un courriel. Il y manque la chair des mots tracés à la main. La dactylographie, la vitre de l’écran estompent et décolorent les mots. Il y a quelques mois, raconta-t-il, en rangeant la bibliothèque, dans une vieille édition du Bon Usage de Grevisse, il avait trouvé un quart de feuille quadrillé. Il y avait reconnu l’écriture pleine d’élégance et de vivacité d’un être cher depuis longtemps disparu. Ce n’était qu’une règle de grammaire de participe passé de verbes pronominaux. Recopiée avec soin, à la main, par un jeune homme consciencieux, au début de la guerre. Mais, de ce bout de papier, la vie avait jailli !
Elle restait songeuse puis dit :
- C’est curieux :  n’est-ce pas souvent, bien après avoir découvert et parcouru son corps,  que l’on découvre, un jour, l’écriture de son amant ? Et  alors, enchantement ou déception, elle en dit tant – et plus – sur lui.

A son retour, des boules de papier jonchaient le tapis. Et sur la table, deux feuillets manuscrits.
Une écriture filant droit, sans contrainte. Harmonie des marges. Le noir et le blanc aéré. Les lettres ? Simplifiées, jambages et hampes sans boucle. Tantôt ramassées avec des joints hardis, parfois brouillons ; tantôt espacées, sans liaison. Des majuscules affirmées mais sans affectation.
Il se moquait de la graphologie mais il aimait la beauté des écritures. La sienne était ferme, pleine de caractère. Il le lui dit. Il en appréciait le trait appuyé et gras. Comme dans ses dessins. Un plaisir à lire.
Elle saisit une des deux feuilles et l’examina, les yeux levés vers un de ses croquis.
- Mes m et n sont charnus. Fessus. Comme ce nu, rit-elle. Et les o et les a ronds comme sa cuisse. C’est vrai, ajouta-t-elle, j’écris à traits bruts et rapides comme je dessine. Vous appréciez, je vois. Vous me rassurez.
Un silence.
- C’est l’heure. Restons en là. Et elle lui tendit un billet plié en quatre.

Le concours eut lieu à la mi-juin. Aucune nouvelle de Lisuska. Ludmila le remercia.
Début juillet, il reçut une carte postale : une reproduction d’une page d’un manuscrit médiéval avec une enluminure rouge, bleu et or. Le timbre était étranger. L’écriture de Luna. Elle lui écrivait envisager de parfaire sa conjugaison française et la concordance des temps. Deux personnes lui avaient déjà offerts leurs services. Elle hésitait. Et lui ? Pourrait-il l’aider ? Et comment ? S’il avait une proposition à lui faire, qu’il la lui écrive.
Elle rentrait dans une dizaine de jours. Elle l’examinerait alors.
Avec attention.
Et elle avait ajouté, au bas de la carte postale, un post-scriptum : Une offre manuscrite.

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Pour Anne Vv.
En remerciement.

Photo : Jacques Hôte, Nu de femme, endormi 1960
Coll. privée

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