Le Dos Fin Apprend à Nager

Stéphane Rougeot

Philippe est un agent secret. Du genre au physique avantageux, à l'entraînement efficace, et aux moyens illimités. Mais également du genre maladroit, extrêmement chanceux et irrémédiablement naïf.

Dos Fin échaudé
et chattes en chaleur


La fourgonnette roule à une allure modérée dans la ville. Pour tout un chacun, il pourrait très bien s'agir d'un véhicule professionnel, dont le propriétaire, après une dure journée d'un labeur harassant, rentre chez lui prendre un repos largement mérité. Le logo de plomberie collé sur les côtés tendrait d'ailleurs à le confirmer.

La présence d'une Twingo qui la suit, pour ainsi dire parechoc contre parechoc sans perdre le moindre centimètre, compromet cependant cette belle hypothèse. Les malabars qui l'occupent n'ont pas du tout la tête de l'emploi. Déterminer le physique type d'un plombier est très difficile, mais des costumes noirs, des lunettes de la même couleur, et des faciès durs et fermés ne laissent pas la moindre place au doute, à moins bien sûr qu'ils se rendent à un bal costumé et qu'ils aient tous choisi le même déguisement, quelle que puisse en être la raison. Cela pourrait néanmoins expliquer leurs visages fermés, frustrés qu'ils seraient d'avoir tous eu la même idée, leur octroyant un ridicule qui va leur coller à la peau un bon moment auprès des autres invités qu'ils éviteraient un certain temps suite à ce malheureux incident.

Si l'on pouvait avoir une toute petite idée de la cargaison, plus aucune hésitation ne serait permise, et il serait vivement conseillé de changer de trottoir ou de partir dans la direction opposée.

Car ce qui se cache, enroulé dans une grande bâche en plastique bleu, n'est autre qu'un corps humain.

D'un coup, la tension monte, et la petite digression précédente qui aurait pu amener une ambiance décontractée, voire hilarante, est placée en second plan.


Brutalement, les deux véhicules s'immobilisent devant un entrepôt qui ne paie pas de mine. En ce début de soirée de l'été naissant, le soleil est encore haut, mais la circulation – la présence de quiconque, d'ailleurs – se fait très rare dans ce quartier industriel. Une pancarte, arborant le même nom que la camionnette, présente un équilibre précaire au sommet de la façade.

Tous les hommes descendent. Deux d'entre eux s'occupent de prendre le chargement sans ménagement, mais avec une certaine vigueur, du fait de son poids important. Pour ceux qui n'ont jamais tenté de déplacer un corps humain, c'est très lourd !

— Hé, Paulo ! L'amoche pas trop, quand même !

— Qu'est-ce t'as, Mounir ? Tu veux t'en charger ?

Le Mounir en question n'a pas le gabarit de Paulo, aussi décline-t-il d'un geste la proposition pourtant alléchante.

Un autre type ouvre la porte avec une clé tirée de sa poche, puis s'engouffre dans le passage sombre, suivi par tous les autres.

La bâche est déposée avec toujours autant de délicatesse au milieu d'une pièce servant à la fois de bureau, de cuisine – avec un évier encombré de vaisselle sale, une petite cuisinière à deux feux ainsi qu'un minuscule frigo débordant de bières – et de salle de jeux à en juger par les cartes et les jetons qui traînent sur la table.

Le corps émet un léger râle en heurtant le sol. Il est encore en vie, seulement inconscient.

La lumière du lustre couvert de toiles d'araignées vacille puis se stabilise. L'installation électrique n'est plus de première jeunesse depuis longtemps, et subit des réparations de fortune quand cela devient obligatoire. Aucun membre du personnel ne semble avoir de réelles compétences d'électricien.

— Faut l'attacher, le chef sera bientôt là !

La menace semble faire son effet, car deux hommes s'affairent à dérouler le plastique, tandis qu'un troisième tire la chaise à roulettes du bureau pour l'approcher, puis récupère un rouleau d'adhésif en toile plastifiée, réputé solide, mais se découpant facilement d'après le slogan imprimé sur l'emballage.

Apparaît bientôt le corps inanimé d'un homme, la quarantaine toute fraiche, plutôt charmant – voire carrément canon selon une grande partie de la gent féminine – et relativement musclé, ce qui justifie son poids plus important que la moyenne. Ils doivent s'y prendre à deux, un à chaque bras, pour le soulever et l'asseoir, tandis qu'un autre déroule le scotch autour de ses poignets, son torse et ses jambes, avant d'en ajouter un morceau sur sa bouche.


Un Porsche Cayenne se gare à côté de la Twingo, accentuant encore plus sa taille ridicule.

L'individu roux qui en descend n'est autre que le propriétaire des lieux. Lorsqu'il arrive devant le prisonnier toujours inconscient, mais ligoté et bâillonné comme il se doit, son visage se barre d'un sourire satisfait.

— Vous l'avez pas trop ménagé, j'espère ?

— Juste ce qu'il faut, patron.

— Bien. Réveillez-le.

Sur les six hommes de main qui sont en cercle autour de la pièce, c'est Mounir qui s'avance.

Une bonne paire de gifles suffit pour faire émerger l'inconnu, qui cligne des yeux plusieurs fois avant d'essayer de se débattre et de parler. Quand il réalise que ses mouvements sont entravés, il se calme, puis fixe le rouquin intensément. Ce dernier lui demande :

— Alors, qu'est-ce t'as à nous dire ?

Il n'obtient qu'un silence pour toute réponse.

— On sait que tu te fais appeler Philippe Bouvard. Pourquoi tu nous surveilles ? Qui t'envoie ? Et qui t'es ?

Devant l'absence de réaction de son prisonnier, il reprend :

— Tu ressembles pas à Philippe Bouvard. C'est pas ton vrai non, n'est-ce pas ?

Cette fois, il reçoit un mouvement de la tête, caractéristique d'une négation.

— Alors comment tu t'appelles ?

Le mutisme dont fait preuve le gaillard attaché commence à l'énerver. Il hausse la voix :

— Comment tu t'appelles ?!

Un autre homme de main, avec un ventre qui trahit une première place largement méritée au classement des consommateurs de bières, lève timidement une main :

— Patron, peut-être qu'on devrait lui enlever le scotch de la bouche ?

Après l'avoir fusillé du regard, le chef change de tactique et préfère le congratuler :

— C'est pas bête, Riton. Mais j'ai pas confiance en lui, tu veux pas le faire ?

— Moi ? Euh... Si, bien sûr.

Riton s'avance, gratte le bord du ruban pour en décoller un coin, puis tire doucement. Il est interrompu par une remarque de son patron :

— T'as peur de quoi ? Vas-y franchement, bon sang ! Il va pas te mordre !

Il s'exécute en tirant d'un coup pour arracher ce qui restait. Philippe ne bronche pas.

Tandis que Riton retourne à sa place, le chef reprend son interrogatoire.

— Alors, tu vas pouvoir parler, maintenant ?

Malgré ses liens, le prisonnier hausse les épaules.

— Dis-moi qui t'es !

La voix de Philippe est beaucoup plus haut perchée que son apparence ne le laissait supposer, et arrache quelques sourires dans l'assistance.

— Non.

— Tu sais qu'on a tout notre temps, que j'ai plusieurs hommes baraqués et que personne ne t'entendra crier de toute la nuit ?

— Même pas peur.

— T'as envie de jouer ? Comme tu veux.

Le chef fait signe au plus costaud :

— Mario, à toi !

Mario était l'autre porteur, avec Paulo. Il n'a jamais compris son surnom de « Bruce Banner », mais la réflexion n'est pas son fort. Pourtant il est toujours fan du géant vert énervé – la version plus calme des boîtes de maïs étant moins impressionnante.

Peu habitué à ces séances de punching ball, il préfère demander conseil :

— La tête ? Le ventre ?

— Fais-toi plaisir, mon grand !

Un crochet à gauche, un autre à droite, puis un direct dans l'estomac pour finir, et il recule. Son adversaire ne semble pas ressentir la moindre douleur :

— Même pas mal.

Mario regarde son chef :

— Je continue ?

— Vas-y, je t'arrêterai.


Finalement, après plusieurs minutes, c'est le colosse qui arrête. Son chef ne l'entend pas de cette oreille :

— Continue !

— Patron, je peux pas mettre des gants ? Ça commence à faire mal, à force.

Il montre ses poings rouges de sang – le sien autant que celui de sa victime – et bouge ses doigts difficilement.

— Quoi ? T'as mal ? Pourtant, lui…

Le chef pointe Philippe, toujours impassible.

— Lui, il a pas l'air d'avoir mal.

— Ben je sais pas. Il doit pas être fait comme les autres.

— “Pas être fait comme les autres” ? Tu crois qu'il est en béton armé, ou quoi ? Bon, écarte-toi. De toute façon, il est temps de passer à la deuxième phase, parce qu'on n'arrivera à rien, comme ça.

D'un tiroir du bureau, l'homme à la Porsche sort un petit flacon rempli d'un liquide incolore, ainsi qu'une seringue. À cette vue, Philippe semble terrifié.

— Attend, t'as peur d'une aiguille ? Ah ! Ah ! Les gars, arrêtez tout ! On a trouvé comment le faire parler !

— Non, j'ai pas peur de l'aiguille en elle-même, mais vous la stérilisez ? Je voudrais pas refiler de l'intelligence au prochain qui se fera un shoot.

— T'inquiète, elle sert qu'à faire parler, celle-là. Autant dire qu'elle voit pas souvent de grandes quantités d'intelligence. Sinon on n'en aurait pas besoin… Parce que les gens intelligents parlent tout de suite devant plus fort qu'eux.

Il prend son temps pour prélever précisément dix millilitres du produit, puis pour s'approcher du bras droit de Philippe. Un nouveau geste, et un autre de ses hommes accourt pour relever la manche de chemise jusqu'au niveau du biceps.

— Vous voulez que je trouve un garrot, patron ?

— Non, c'est pas la peine, je trouverai bien une veine, même si ce gars semble pas en avoir beaucoup.

Le prisonnier est tellement crispé que ses vaisseaux sont en effet très apparents entre sa peau et ses muscles. Dès la première tentative, le long fil métallique pénètre jusqu'au sang. La pression sur le piston envoie directement le liquide se mélanger aux globules.

— Voilà, maintenant y'a plus qu'à attendre que ça fasse effet. Normalement, c'est assez rapide. Alors, comment tu t'appelles ?

— Philippe... Bou... Philibou... Philoubi...

— Vous voyez : suffit d'être patient, et bientôt il ne pourra plus s'arrêter de raconter sa vie ! Bon, tu le sors, ton « bou » ?

— Philippe…

Le visage crispé, le prisonnier lutte contre un ennemi qui prend peu à peu possession de son cerveau par l'intérieur. Ses tempes deviennent luisantes de la transpiration que génèrent ses efforts.

— Ton nom !

— Mon… nom… Philippe…

La tête penchée en avant, un filet de bave coule de sa bouche.

— Je suis le… Capitaine Philippe Judelle… membre du service actif de… la D.G.S.E. et…

— Bon, voilà qui est mieux ! La suite ?

— Et je... je suis né le vingt-et-un août mille…

— On s'en fout ! Maintenant, ce qu'on veut savoir, c'est qu'est-ce que tu nous veux ! Pourquoi t'es après nous ? Et qu'est-ce que t'as déjà découvert ?

Sans sortir de l'état léthargique dans lequel il se trouve dorénavant, Philippe marmonne :

— Judelle… actif… vingt-et-un août…

— Non, la mission ! Quelle est la mission ?

— Mission… Acheter du pain… Pâtes… Patates… Poisson… Pastèque… Péritif…

— Pas la liste de tes courses, bon sang ! La MISSION !

— Claire court…

Le patron se penche vers Philippe, pour tenter de percevoir des mots ou des syllabes très faibles :

— Oui ? C'est qui Claire ? Pourquoi elle court ?

— Leclerc… Courses…

Pour éviter de s'énerver davantage, l'interrogateur se redresse et marche autour du prisonnier :

— Soit il est très fort, soit il est au courant de rien.

L'un de ses hommes, parmi ceux qui apparemment réfléchissent le plus, se permet d'intervenir d'une voix timide :

— S'il était si fort, pourquoi il aurait donné sa véritable identité ?

Encore une fois, le chef préfère féliciter son employé plutôt que l'engueuler :

— T'es pas bête, toi.

— Par contre, j'explique pas comment il pourrait ignorer sa propre mission.

— Pas bête, mais faut que je finisse ton idée : il n'est pas en mission. C'est qu'une putain de coïncidence ! Il n'a rien à faire avec nous.

Un autre se mêle à la conversation :

— Dans ce cas, on ferait pas mieux de le relâcher ?

— Le relâcher ? Non ! On peut plus le relâcher maintenant. Les gars, vous vous rendez compte qu'on a enlevé et torturé un agent secret ! Vous savez ce qu'on risque ? Gros. TRÈS gros !

— Patron, avec votre produit, ça va pas lui faire perdre la mémoire ?

— Malheureusement non, j'avais pas les moyens de prendre celui qui fait aussi oublier.

— Ah, dommage.

— Comme tu dis. Non, maintenant, plus le choix : faut passer à l'étape suivante ! Il DOIT savoir quelque chose. Et il DOIT nous le dire ! On pourra s'en servir pour faire pression.

Comme ça n'est encore jamais arrivé que le liquide miracle ne produise pas l'effet escompté, personne ne sait en quoi consiste la suite des événements.

— Patron ?

— Quoi ?

— C'est quoi, la phase suivante ?

— On va le chatouiller jusqu'à ce qu'il parle ! Enlevez-lui ses chaussures !

Comme deux hommes s'avancent et se baissent aux pieds de l'espion, le rouquin secoue la tête en soupirant :

— Mais j'ai vraiment que des abrutis dans mon équipe, c'est pas possible ?!

Ils s'immobilisent et le regardent, sans comprendre ce qu'ils ont pu faire de travers.

— C'était juste une blague ! Une putain de blague ! Vous imaginez quand même pas qu'on peut torturer un agent des services secrets en promenant une plume sous ses pieds ?

— Ben pourquoi pas ? Je supporte pas ça, moi, les chatouilles…

Paulo lève la main et attend qu'on lui donne la parole :

— On va utiliser la torture psychologique ?

— Ah, et qu'est-ce que c'est, selon toi ?

— J'ai vu ça dans un film : on le brise, on le traite comme un esclave, on lui fait croire qu'on est les seuls à faire attention à lui, à le nourrir, à lui permettre de vivre. Et d'ici un an, on pourra en faire ce qu'on veut.

Le patron, navré au plus haut point, soupire à nouveau :

— C'est pas avec le peu de cerveaux que vous avez qu'on va pouvoir lui torturer le sien !

— Alors, dites-nous, patron !

— Ouais, vous nous traitez d'idiots, mais vous nous laissez dans notre ignorance !

Ravi de se sentir supérieur, le chef cède à leurs demandes :

— Je vais faire mieux que vous raconter : je vais vous faire une démonstration. Par contre, j'ai besoin d'un peu de matériel.

Il sort passer un coup de téléphone depuis sa voiture.


Une demi-heure plus tard, une Audi break arrive et stationne derrière le Cayenne. Le patron s'approche de la vitre baissée côté conducteur, puis donne un numéro d'ordre à chacun des cinq passagers. Pour finir, il demande au premier de le suivre avec ses accessoires pris dans le coffre.

Il retourne dans la pièce aux supplices, s'arrête dans l'encadrement de la porte, et se lance dans le petit discours qu'il prépare depuis un bon moment :

— Messieurs, je vous avais promis une démonstration de la phase ultime de la torture. Puisque la douleur n'a rien donné, et que la potion de vérité ne lui a rien fait révéler d'utile, j'ai décidé de passer à la vitesse supérieure. Qu'est-ce qui, selon vous, pourrait faire avouer n'importe quoi au plus endurant des hommes ?

Il attend une poignée de secondes pour accroître son effet, puis :

— Le seul moyen de mener un homme là où on souhaite, c'est… le sexe ! Oui, c'est bien le sexe qui dirige le monde ! Et qui dit sexe, dit partenaire. Voici venir…

Un claquement retentit, surprenant tout le monde.

Une femme brune, habillée de cuir et tenant un fouet à la main, pénètre dans la pièce. Son ton est excessivement autoritaire :

— Silence ! Je veux plus entendre le moindre bruit, c'est compris ?

Philippe, sous l'effet déclinant de la drogue, bafouille :

— À vos ordres… madame !

Elle s'approche de lui en le fixant froidement.

— Qu'est-ce que j'ai dit ?

— “Silence” ! Ben c'est ce que vous avez dit, non ?

Nouveau claquement de fouet. La femme recule d'un pas, puis donne un coup de pied dans le torse de l'espion, si fort que sa chaise bascule en arrière.

— Tu parleras uniquement quand je te l'autoriserai, d'accord ?

Il comprend enfin où est son intérêt, et se tait.

— Bon, je préfère ça.

Elle fait le tour, et vient difficilement soulever la chaise pour la remettre debout. Ensuite, elle se recule à nouveau, et donne plusieurs coups de fouet, qui viennent lacérer les vêtements de Philippe, qui ne bronche pas.

La femme fronce les sourcils, puis, après plusieurs autres claquements, se tourne vers le patron, dépitée :

— C'est quoi ça ? Il est mignon à croquer, mais il ne sent rien du tout ! Je peux rien faire, moi ! J'abandonne !

En sortant, elle ajoute :

— Je crains même qu'il ne puisse ressentir de plaisir. Je souhaite bonne chance à la suivante.

— Oui, c'est ça, faites venir la deuxième !

Après plusieurs minutes, une musique langoureuse et douce vient chatouiller les huit paires d'oreilles.

La silhouette féline qui se glisse délicatement jusqu'au supplicié attire tous les regards. Une longue chevelure flamboyante et dorée comme le soleil vient caresser un dos entièrement nu. Un minimum de dentelle couvre les quelques centimètres de peau que la décence refuse de montrer. Le reste des courbes est aussi bien dessiné que si Picasso s'était mis à faire du réaliste. Ses gestes sont calculés, lents et suggestifs.

Plusieurs hommes de main commencent à transpirer et se tournent pour ne pas montrer aux autres qu'ils réagissent positivement au stimulus visuel qui se déhanche sous leurs yeux.

Tournant plusieurs fois autour du pot, elle finit par s'asseoir sur les genoux de Philippe, face à lui, et agite ses épaules.

Elle susurre :

— Ça fait envie, hein ? T'as envie de les toucher ? De t'amuser avec ?

— Bof.

Son ventre ferme s'approche et effleure le nez de Philippe.

— On en mangerait, n'est-ce pas ?

Posant son pied sur la cuisse de l'agent, elle lui offre une vision panoramique sur son intimité la plus secrète.

— Et ça, tu veux pas y goûter ? Je suis sûre que c'est exactement à ta taille.

Elle glisse une main sur le torse zébré, et descend jusqu'à la ceinture.

— Voyons voir ce qu'il y a ici…

Ses doigts passent sous le tissu, mais ressortent aussitôt.

— Quoi ? Qu'est-ce que…

La blonde se retourne et s'approche du patron :

— C'est quoi ça ? Je l'ai encore pas touché, et déjà il a fini ? C'est un ado, canon certes, mais précoce qu'a jamais vu une femme d'aussi près, ou quoi ? J'abandonne !

— C'est pas grave. Suivante !


La troisième est une rousse sulfureuse, à la chevelure frisée très volumineuse.

Dès qu'elle entre, Philippe éclate de rire.

Elle s'approche, lui prend le visage avec des gestes vigoureux, et le regarde de ses yeux clairs, mais volontaires. Il est toujours envahi d'une hilarité irrésistible.

— C'est moi qui te fais rire comme ça ?

— Ah ! Ah ! Oui ! Ah ! Ah !

Malgré une bonne claque, il ne parvient à cesser ses hoquets involontaires.

— Arrête !

Elle lui pince les tétons fortement, sans le moindre effet.

— Mais enfin, pourquoi tu te fous de ma gueule comme ça ?!

Pris dans ses soubresauts, il éprouve des difficultés à reprendre son souffle.

En se retournant, la blonde lui fouette involontairement le visage avec sa chevelure. Une fois face au patron, elle lui jette :

— C'est quoi, son problème, au chippendale ?

— J'en sais rien, moi.

— Je peux pas continuer dans ces conditions, je vous préviens !

Le chef se penche et regarde Philippe, toujours hilare.

— Tu vas t'expliquer, à la fin ?

— Ah ! Ah ! C'est… elle me rappelle… une vieille série… quand j'étais gamin… toujours rigoler… une femme pareille… Ah ! Ah !

La rousse comprend alors qu'elle n'est pas directement la cause de l'état du prisonnier, mais n'en reste pas moins vexée que ses efforts se soient vus réduits en fumée de la sorte.

— S'il peut pas poser les yeux sur moi sans se moquer, qu'est-ce que je peux faire ? Rien ! Je préfère laisser tomber.

— Comme vous voulez. Suivante !

L'agent secret se calme aussitôt qu'elle sort.


Vient alors une femme noire, aux formes voluptueuses, qui se précipite sur Philippe. Pas très grande, mais pleine d'affection, elle s'écrie :

— Mon doudou ! Vient là que je t'aime fort !

Rapidement couvert de traces de rouge à lèvres et de gestes d'affection comme si elle avait huit bras, Philippe reste impassible.

— Tu vas voir, mon doudou, Mama va bien s'occuper de toi.

Elle le serre, le papouille un peu partout, en prenant bien garde ni à le chatouiller ni à lui faire mal. Elle fait preuve d'énormément de douceur dans ses gestes.

— Qu'est-ce que tu veux que Mama fasse à son doudou ? Dis-moi.

Philippe est gêné, mais n'ose pas le dire.

Bien sûr, la présence de tous ces hommes, observant la scène avec attention, n'est pas pour le mettre à l'aise, mais après les différentes compagnes qu'on a tenté de le forcer à prendre, il n'en est plus à ça. Son malaise est ailleurs.

— Alors ? T'es timide, mon doudou ? T'oses pas ? Chuchote à mon oreille, si tu préfères. Je te promets de pas le répéter à haute voix.

Sans montrer de sentiment particulier, Philippe prononce quelques mots directement dans le conduit auditif de la Mama.

Aussitôt, elle change de couleur, et s'écarte de lui.

— Non, mais, ça va pas, ou quoi ? T'es beau comme un Apollon, mais complètement malade, ma parole !

Elle se tourne vers le patron, les yeux exorbités :

— Vous savez pas ce qu'il m'a demandé, ce taré ?

Avec sa voix suraiguë, l'agent secret tente de calmer le jeu :

— Je peux m'expliquer !

— Il veut que je fasse le ménage, car soi-disant c'est une porcherie, ici ! J'ai jamais été autant insultée !

Philippe l'implore :

— Mais non, c'était pas tourné contre vous…

— Je suis pas du genre à me laisser traiter de la sorte, moi, monsieur !

Le capitaine avance ses arguments :

— C'est juste que vous me rappelez beaucoup la femme de ménage qui venait chez mes parents. Outre le fait que mon père a trompé ma mère avec elle, ce qui me bloque déjà pas mal, j'arrive pas à vous imaginer faire autre chose que nettoyer.

Le rouquin intervient :

— Avec une rallonge, vous pourriez jouer la soubrette ?

— Ça serait envisageable, mais… à mon avis… y a aucun moyen que j'arrive à quoi que ce soit avec lui dans ces conditions. Je peux pas lutter. J'abandonne.

Philippe, les vêtements déchirés, le visage barbouillé de sang et de maquillage, les cheveux ébouriffés, tape du pied, comme s'il était impatient de voir arriver la…

— Suivante !


Cette fois, c'est une Asiatique qui se montre. Aussi maigre que petite, elle affiche un look négligé qui pourrait aisément la faire passer pour une ado rebelle grunge.

Après avoir balayé l'assistance du regard, sans bouger un cil depuis l'entrée, elle avance prudemment jusqu'à la chaise du supplicié.

— C'est lui ?

Sa voix est très aiguë, à elle aussi. Par contre, son accent est à couper à la tronçonneuse.

Philippe secoue la tête :

— Non, mais, c'est pas bientôt fini, oui ? C'est quoi toutes ces chiennes en chaleur que vous faites défiler ?

La femme poursuit son investigation :

— Il est pas mal, et il a du caractère, c'est bien. Voyons ce qu'il a d'autre.

Elle arrache son propre tee-shirt, exhibant sans honte de minuscules tétons.

L'agent secret n'en croit pas ses yeux :

— Vous m'avez ramené un travelo, ou quoi ? C'est mal me connaître.

Elle se glisse entre les jambes de sa victime et s'accroupit avant de déboutonner le pantalon, tandis que l'homme, toujours calme, se laisse faire en parlant :

— On dirait un mauvais film porno, votre truc. Si vous imaginez me torturer avec ça… Au pire, ça va me désoler.

Après plusieurs minutes d'un travail acharné, l'Asiatique est dépitée :

— Il est impuissant ? Pas moyen de le réveiller. Si c'est pour vous foutre de moi, c'est pas la peine, compris ?

— Non, c'est clair que c'est pas toi qui vas me réveiller. T'as vu comment t'es gaulée ? Tu ferais peur à un toréador anorexique.

La femme s'approche du patron, et lève les yeux vers lui :

— Ça va pas le faire ! J'abandonne !


Un bruit métallique en provenance du coin-cuisine fait tourner la tête à tout le monde. Plusieurs armes sont pointées dans cette direction dans un bruit métallique.

Le maître des lieux se permet un avertissement :

— Qui va là ?

Une silhouette d'environ un mètre soixante-dix se tient devant l'évier, et semble attaquer la vaisselle. Elle répond :

— Nora !

L'un des hommes de main range son pistolet :

— Ah, c'est juste la femme de ménage. On est mardi, elle vient toujours le mardi.

Un autre ajoute :

— Elle est plutôt discrète, on l'entend jamais arriver.

Sa voix résonne à nouveau, tandis qu'elle poursuit sa tâche :

— J'ai déjà vidé les poubelles, mais personne fait jamais attention à moi.


Pour l'heure, s'il y en a un qui dresse l'oreille, c'est bien Philippe. Outre une voix d'ange, son caractère effacé, mais efficace, ainsi que ses vêtements l'attirent. Une jupe longue qui traîne presque jusqu'au sol, un haut à manches longues et pas trop ample ni trop près du corps, et surtout un voile qui lui couvre toute la chevelure.

Cet intérêt ne passe pas inaperçu auprès du patron, qui pousse sans ménagement l'Asiatique vers la porte, avant de s'avancer vers Nora. Il observe attentivement les réactions de Philippe alors qu'il fait pivoter la femme lentement sur elle-même, l'obligeant à lâcher l'assiette et l'éponge qu'elle tenait.

Le visage à la peau mate apparaît tout simplement divin à l'agent secret. Jamais il n'en a vu de plus beau. Les traits fins, les yeux sombres à peine maquillés et une impression de sérénité malgré un air fermé finissent de le séduire.

— Je crois qu'on a enfin trouvé notre gagnante !

Il pousse la bonne qui manque de trébucher, et s'immobilise devant un Philippe qu'elle ignore royalement. Rien d'autre ne compte que son travail.

— Je veux pas intervenir dans vos histoires. Je suis là pour le ménage, et rien d'autre.

— Si tu veux être payée, va falloir t'occuper un peu de lui. D'ailleurs, il ne demande que ça !

Philippe la dévore des yeux. Pour lui, tous les autres hommes ont disparu de la pièce. Il ne les voit plus, ne les entend plus.

Elle doit avoir vingt ou vingt-cinq ans, à peine. Bien proportionnée, des formes là où il faut, elle fait probablement un peu de sport et surtout attention à ce qu'elle mange, sans privation ni excès.

Baissant le regard sur le torturé, elle semble montrer un peu de compassion, sans plus. Jetant ses mots comme un venin, elle reste fidèle à elle-même :

— Si vous voulez que je lui fasse des trucs sexuels pour lui faire avouer quelque chose, vous feriez mieux de rappeler vos putes.

Le patron s'avance et envoie une claque violente, qui projette Nora sur le sol. Philippe hurle, et parvient à bouger sa chaise, mais ce n'est pas suffisant.

Pourtant, le patron se fige, avant de basculer et s'écrouler par terre.

— Voilà qui t'apprendra à frapper une femme ! Sale tortionnaire !

L'agent secret, persuadé qu'il est la cause de cette réaction, fixe successivement les autres hommes, qui se regardent entre eux, ne sachant quoi faire :

— Pas d'autre volontaire ? Je me sens bien chaud, là !

Trois hommes tombent successivement comme le premier.

Finalement, l'un des survivants remarque quelqu'un caché derrière le battant de la porte ouverte, et soufflant dans une sarbacane. Il dégaine, mais un coup de feu vient mettre un terme à son geste avant qu'il ne l'ait achevé. Les deux derniers subissent le même sort dans la seconde qui suit.

Accrochant une mèche de ses cheveux châtain derrière son oreille d'un geste machinal de la main, la providence s'avance dans la lumière.

Philippe reconnait une collègue :

— Frédérica !

— J'arrive à point nommé, on dirait ! Toujours à vous sauver quand la situation devient critique !

— J'avais réussi à éliminer leur chef, déjà, vous savez.

— Oui, c'est ça !

Elle le détache, puis s'assure que chaque corps est bien mort.

Le prisonnier se précipite sur Nora, qui peine à se relever.

— Ça va, madame ? Il ne vous a pas fait trop mal ?

— Je suis un peu sonnée, mais ça va, merci.

— Attendez, je vous aide.

Plus que l'aider, il la soulève littéralement, n'usant que d'une petite partie de sa force musculaire. Osant à peine la toucher – impossible de savoir s'il sagit d'une marque de respect ou bien de conscience qu'il peut la blesser aisément – il écarte ses mains, qu'il laisse en évidence. Il ne peut s'empêcher de faire courir son regard sur le corps qu'il trouve décidément parfait.

— Comment je vais être payée, moi, maintenant ?

Frédérica soupire :

— De rien !

Elle ajoute, à voix basse, comme pour elle-même :

— On la sauve d'un viol, et même pas un merci !

Philippe est aux petits soins avec elle :

— Vous êtes sûre que vous n'avez rien ? Il vous a frappée fort, quand même. Et puis vous êtes tombée durement.

— Ça va, je vous dis.

— Vous…

Elle le fixe froidement :

— Ça va !

— Vous voulez m'épouser ?

Jaugeant la carrure et la musculature de l'homme, cachées derrière son apparence dépravée actuelle, en s'arrêtant sur le pantalon ouvert glissant lentement le long des cuisses, elle lâche :

— Faut voir.

L'absence de refus catégorique plonge l'agent dans une joie immense.


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