Le fils du saurien

Myc Martin

Je sais ce qu'ils pensent, je suis ce qu'ils pensent, ils sont mes fils

La grotte, comme un ventre.

Elle est gigantesque, creusée au pied de la falaise, face à l'océan qui découvre jusqu'à l'horizon. Je repose sur un tas de sable, contre la roche.



Je vais sur la plage. Il arrive, enfant fragile. Il dépose l'offrande, une grande feuille verte avec des fruits. Je mange, sans bruit pour ne pas l'effrayer.

Il s'assied contre moi, me passe la main sur la tête, le corps, les écailles. De son index, il suit mes crocs sur leur longueur. J'ouvre grand la gueule. Il engage son bras, je le repousse lorsqu'il glisse vers la gorge. Je referme les mâchoires, presse son bras, gronde, fais mine de vouloir l'avaler tout cru. Il sursaute, il rit. Je gronde plus fort, il rit plus fort.

Il se lève, joint les mains, incline la tête et part. Je retourne dans la grotte.



Marée montante, les vagues filent sur le sable, cernent les îles éphémères. Les vagues atteignent la grotte, déferlent. Elles couvrent le sable, le déplacent.

Je ne veux pas être projeté contre la paroi rocheuse. Je plonge vers le labyrinthe des galeries immergées qui relient les cénotes. Elles dessinent un vaste réseau, l'eau y est si claire que l'on semble ne pas nager, mais voler. Les voûtes effondrées amènent des flots de lumière. Je nage dans les boyaux sinueux, comme digéré par les entrailles de la terre, je perçois les différences de température, les infimes courants qui viennent du sol, les écarts de salinité.

Puis je m'oriente vers le large, vers le bouillonnement issu des galeries qui se dilue en remous. Au seuil des abysses, je ne suis rien, comme en suspension.

A la nuit tombée, je regagne la grotte.



Je parcours les galeries. Je n'ai nul besoin de voir, je sens palpiter les proies.



J'entends les tambours, leur rythme sourd bat comme le destin. Dans la galerie, la lueur lointaine des torches. Je lève les yeux, immobile sous la surface de l'eau. Ils sont rassemblés là-haut, ils dansent autour du feu. Ils ont bu l'eau noire. Ils oublient, communiquent avec l'ailleurs. Je sais ce qu'ils pensent, je suis ce qu'ils pensent, ils sont mes fils.

Les récoltes sont maigres, ils ont faim.

Les tambours battent de plus en plus fort, fondent les esprits dans la même pulsation. Ils rechargent le feu qui s'élève plus haut, projette des ombres géantes sur les parois du cénote, dans l'eau.

Puis le silence s'établit. La voix s'élève, retombe, caresse, enfle, stridente, sifflante, fascinante, sinueuse comme le serpent.

Gerbe d'eau. Le corps tombe au centre du cénote. Une jeune fille, poitrine ouverte, cœur arraché. L'eau est rouge de sang.

Je saisis le corps blanc entre mes mâchoires, l'emporte vers l'océan. Je nage longtemps, lâche le corps au-dessus du canyon qui se creuse dans les profondeurs obscures. Le visage est calme, les yeux fixes. Le corps tourne sur lui-même, s'enfonce, absorbé par la nuit liquide.



Sur la plage, j'attends la venue de l'enfant. Personne ne vient. J'attends longtemps puis retourne dans la grotte.



Les tambours résonnent. Je contourne la falaise, monte sur le plateau, vers l'endroit où s'ouvre le cénote. Je me dissimule à distance, dans la forêt. Les tambours toujours, rythme obsédant. Le feu crépite, ils convergent, boivent l'eau noire. Ils dansent, perdent le contrôle d'eux-mêmes.

Le chaman invoque les esprits. Il porte une tunique ample, un masque noir que prolonge la haute ramure d'un cervidé. Il va vers la famille, la mère pousse l'enfant, il le saisit par le bras, l'allonge sur la pierre, au bord du cénote. Le petit ne se débat pas.

Je sors des buissons. Les tambours se taisent. Le chaman plonge la lame d'obsidienne dans la poitrine.

Je casse ses jambes entre mes mâchoires, il tombe, je broie sa tête, son masque, bouillie sanglante. Je me dresse, pose mes pattes sur la pierre. L'enfant est mort, le couteau planté dans la plaie.

Les jambes, le corps. Avec un soin infini, tête levée vers la nuit, j'avale lentement le corps, prends garde de ne pas entailler la chair avec mes crocs.

Je me fonds dans la nuit, vers la falaise, la grotte. Je m'enterre dans le sable mouillé.



Mon sommeil est agité, peuplé de rêves qui me font tressaillir, ouvrir les yeux. Poursuites, combats, blessures. Les vagues me submergent, se retirent. Mon ventre est tendu à craquer, énorme boule, je ne peux plus bouger.



La douleur est fulgurante. Mon ventre est fendu, le sable sous moi est brassé. L'enfant se dégage. Il est grand, rayonne de jeunesse. Sa peau blanche est maculée par le sable, il tient dans sa main la lame d'obsidienne.

Il s'agenouille, écarte le sable sur ma tête, caresse longtemps les écailles entre mes yeux. Sa main est chaude. Il se relève et sort de la grotte.



A grand peine, je m'extrais du sable. Mon ventre est ouvert entre deux lambeaux de peau. Les vagues affluent, me soulèvent, m'allègent.

Je nage vers le large, le courant m'entraîne.

Les étoiles de mer qui regagnent leurs abris, annoncent l'imminence de la tempête.

Je me laisse aller






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