Le halo d'Achille

Fanny Chouette

Impasse des Cigales, il y a beaucoup de soleil. Il est à peine 9 heures et déjà, les toits laissent glisser les rayons avec le sourire, dessinant ça et là des silhouettes sans fondement sur les pavés amusés. D'aucun en serait ravi, surtout en plein mois d'octobre.
Mais Achille ne sourit plus. L'impasse des Cigales, il l'emprunte chaque jour. Et Achille est inquiet. Car Achille est suivi. Dans l'Impasse des Cigales et partout ailleurs, d'ailleurs. Il est suivi, tout le temps. Il ne peut plus faire un pas dans la lumière sans qu'elle ne soit là. Parfaitement muette, elle ne dit pas bonjour, pas merci ni pardon, elle se contente d'être là.
Et ça Achille, ça l'embête.

En sondant sa mémoire, il dira que cela fait des mois que ça dure. Il ne saurait vous donner une date précise, comme on marque au sang une date noire. Mais un souvenir sert d'ancre à son naufrage : un jour qu'il marchait dans la rue comme n'importe qui marcherait dans n'importe quelle rue par n'importe quelle journée, Achille s'est brusquement arrêté pour ramasser un papier qui venait de lui échapper. C'est en se redressant qu'il la remarqua vraiment pour la première fois. Grande, immobile, elle se trouvait devant lui comme depuis toujours. Il est resté là quelques secondes à la toiser, étranger. D'abord il n'a pas réagi, pensant à une erreur, une malencontreuse coïncidence. Trois rues plus loin, elle lui a semblé disparue. Alors il n'y a plus pensé, Achille n'est pas du genre à ressasser, vous savez.  Mais le lendemain elle est revenue, à l'angle de la même impasse, et elle s'est remise à le suivre partout, à singer parfaitement sa démarche, funambule dans la lumière.
Depuis ce lendemain, le temps pour Achille n'est plus qu'une succession de jours identiques, où elle est là. Dépassé l'effet de surprise, les hypothèses et le hasard qui s'amuse, Achille s'est rangé à l'abattement : il sait son incurable présence, elle le retrouvera toujours, il la ressent au plus profond de son être, cette intrusion dégoûtante. D'une effrayante ponctualité, par dessus tout.
Bon Dieu mais qui est-elle, qu'est-ce qu'elle veut ?

Aux copains du café du Commerce, Achille leur demande souvent, et puis il leur raconte, toujours la même histoire :

- J'suis pas fou, elle était encore là, plusieurs fois aujourd'hui. Et y'a pas cinq minutes, jusqu'à ce que j'entre, elle me suivait comme je vous le dis ! Bon là bien sûr on la voit pas, mais attendez que je mette le nez dehors ! Elle n'attend que ça pour m'emboîter le pas. Je le sens, je le sais très bien. Vous savez qui c'est, vous ? Ce qu'elle me veut, comment elle s'appelle ? J'ai jamais vu son visage mais je pense qu'elle est jolie. En fait, je crois qu'elle n'a pas de visage. Elle est très allongée, plus grande que moi. Immense. Mais sans visage. C'est possible, ça ? C'est flippant, quand même ! Vous croyez que je suis en danger ? Je sais qu'elle aime quand il fait beau, elle ne sort que quand il y a du soleil, mais y'en a tout le temps ! C'est furieux qu'il fasse beau et qu'elle vienne me gâcher ça ! Hein, c'est furieux ! En tous cas je suis pas fou.
- Non t'es pas fou Achille, t'es génial.

Mais Achille s'en fout d'être génial, ce qu'il veut c'est comprendre. Alors ses copains lui répètent que c'est naturel, et puis ça leur arrive à eux aussi ! Les rues d'Oraison sont ensoleillées une bonne partie de l'année. Et malgré leurs sourires bienveillants, Achille en est persuadé, il y autre chose. Que ça arrive aux autres c'est facile. Tant de choses arrivent aussi aux autres. Non, il y a autre chose.
Alors il cherche. Il creuse il fouine se documente, souvent à s'en coller la migraine. En trois mois de temps, il a appris 124 mots scientifiques qu'il serait capable d'épeler en éternuant. Mais aucune blouse blanche surdiplomée ne semble disposée à calmer ses angoisses. Pas un seul élément de réponse pour endormir le monstre de questionnements qui grandit au creux de son ventre, qui lui scie les tripes chaque jour un peu plus, littéralement affamé de "pourquoi". C'est quand même dingue cette histoire.

Avec elle, il a tout tenté, vous en conviendrez : la manière douce, les petits pas puis les grands, d'un coup, pour malmener son équilibre, l'indifférence totale, les menaces qui sont devenues des promesses mal assumées. Il a feint les itinéraires bis, rallongé son parcours par des rues inconnues qui l'ont fait se perdre un peu. Mais rien ne fonctionne, il reste sa boussole. Et elle, parfaitement sereine, si belle en l'état. Elle existe parce qu'il bouge, c'est absurde. Faudrait-il alors qu'il reste immobile à jamais pour qu'elle lui foute une paix royale ? Achille y a songé, mais cela amputerait quelque peu ses plans. C'est ennuyeux, vraiment.
Il a eu, un matin plein de soleil, ces quelques mots :

- Tu existes parce que je suis là, c'est un fait. Maintenant, je t'ordonne de partir : le ferais-tu pour me sauver ?
D'un mutisme impérial, elle veille à tout instant, d'un mimétisme somptueux. Il ne comprend pas. Au jeu du miroir elle gagne chaque interminable partie, sans jamais tricher. Vous trouvez ça normal ? Il est suivi, partout tout le temps, et tout le monde s'en fout. Parfois dans la rue, il dit aux copains du café :

- Vous voyez bien que je suis pas fou, elle est encore là !
- Non t'es pas fou Achille, t'es génial.

Pour se rendre au travail, Achille traverse le petit pont de pierre au-dessus du torrent de la Rancure. Il aime profondément cet endroit. Mais quand alors, elle ose apparaître au milieu du pont, comme sortie de nulle part, bon sang ce qu'il aimerait la foutre à l'eau ! Voir enfin cette silhouette sans épaisseur flotter ailleurs qu'au bout de ses pieds. Il pourrait alors la regarder se débattre, peut-être, lui demander quel est son prénom, ce qu'elle fait là, pourquoi lui. Mais Achille se ravise à chaque fois. Que diraient les copains ? Et puis ça le mettrait en retard.
Achille développe des photographies argentiques dans la petite entreprise de son oncle. Chez eux les photos c'est de famille, même s'il faut reconnaître que le règne du numérique fait un peu grimacer leurs affaires.

"Ça tourne comme on y pousse", aime répéter son oncle.
Pour Achille, son métier est son meilleur profil. Passer des heures qu'il ne compte jamais dans une pièce parfaitement obscure, entre l'agrandisseur, le compte-poses et ses quatre cuvettes fait de lui un homme accompli. Ici dans le noir, Achille se sent précieux, nécessaire, investi d'une mission. Un privilège mêlé de secrets bien gardés. Il n'aime pas s'étendre sur les questions techniques de son travail devant les clients.

- Faut pas trop en dire aux gens, ça fait craqueler la magie. J'aime bien m'offrir leurs sourires lorsque je leur tends l'enveloppe. Dedans, j'y laisse un peu de moi, forcément. Après tout j'accouche leurs souvenirs, c'est pas rien !

Son truc à lui, c'est le noir et blanc. Demandez-lui, il vous dira qu'un souvenir n'est jamais si grand que lorsqu'il est figé sans couleurs. Il est là, le petit monde d'Achille. Et ici, elle n'est jamais venue.

- Jamais, je vous dis ! C'est bien pour ça que j'y passe tout ce temps. Je ne sais pas ce qui la dérange ici, mais elle ne me trouve pas. Je me sens bien, en noir et blanc. Il y fait toujours beau, c'est un secret. Et puis je ne suis pas fou.

Non, Achille est génial.
Ainsi, les semaines ont continué de flotter dans un air vide du moindre embryon de début de commencement de réponse. Elle poursuit son chemin à ses trousses à lui, divine et discrète. Achille se sent désormais lourd, affublé d'un poids dont il ne sait rien. Parfois, ses copains du café laissent poindre une légitime inquiétude. Un jour qu'Achille récitait son désespoir, l'un d'eux glissa dans sa besace les coordonnées d'une blouse réputée un peu plus blanche que les autres. Puis toujours, la furieuse envie de rire de l'Absurde avec lui reprenait le dessus. Et puis ce fut au tour de l'hiver de mettre la ville en scène. Le soleil somnolait encore, inconscient de son oeuvre, tandis que les arbres jouaient les nudistes face au vent taquin. Achille avait l'impression qu'elle s'estompait, par endroits. Mais elle demeurait là, et lui, de compter les secondes avant son apparition prochaine, avec une précision de trotteuse suisse.

Un jour qu'il se rendait au café du Commerce, elle était encore là à le talonner. Sur le pas de la porte, il jeta derrière lui un bref regard abstrait et soulagé. Elle l'attendrait là, comme à chaque fois. C'était entendu. Il commanda un café crème allongé puis s'installa à la deuxième table près de la fenêtre. Il aimait regarder le kiosque à musique que l'église prend de haut, sur la place juste en face. Alors qu'il baissa enfin les yeux, sa tasse fumante côtoyait un papier plié avec soin. Il toisa alentours ; personne ne sembla guetter une réaction de sa part. A voix basse et lentement, il lut ceci :
"Zone sombre créée par l'interposition d'un objet opaque, d'une source de lumière et la surface sur laquelle se réfléchit cette lumière. Elle se matérialise par une silhouette sans épaisseur."
Achille fixa le kiosque, revint au papier, retourna sur le kiosque, avala une gorgée, se brûla, relut le papier, zieuta le kiosque, souffla sur une autre gorgée, se brûla encore, questionna l'église, puis le kiosque, à nouveau l'église, regarda autour. Il déchira le papier. Puis ce fut l'idée, comme un éclair. Achille est génial.
Il n'est pas fou, c'est cette ville qui déconne ! Depuis tout ce temps, il n'avait pas vu l'essentiel : Oraison a trop de soleil à lui offrir, et lui court à sa perte, même à reculons.
Le temps d'une gorgée toujours trop chaude, Achille esquisse son plan. Il s'évade !
Le lendemain, il emprunterait le même chemin que n'importe quel autre matin, puis feindrait de prendre le petit pont de pierre au-dessus du torrent de la Rancure. Il espérait bien qu'elle serait là, à anticiper son prochain pas sur le pont. Ah ça oui, car alors seulement, il sauterait dans l'eau, entraînant ainsi un effet de surprise, et la belle dans sa chute. Pour les secondes qui suivraient, Achille hésitait encore un peu mais ce serait grandiose, il en était sûr. Croyez-le bien : elle ne ressortirait pas de l'eau - plus jamais. Et lui, quitterait la ville pour de bon. Et le lendemain, comme n'importe quel autre matin, les copains au café du Commerce liraient ces quelques mots écrits sur un papier qu'il aurait plié avec soin :
" Je suis parti les copains. Ne me cherchez pas, car je sais que tout ira bien, sans l'ombre d'un doute. Je ne suis pas fou ! J'ai compris hier enfin que pour être heureux, il faut savoir Oraison quitter."

*

Rosa emprunte le même chemin tous les jours depuis des mois. Elle pourrait vous donner une date précise, car bien sûr elle la connaît. Mais Rosa préfère compter à rebours jusqu'au jour où les feux au vert signifieront que toute sortie pourra être définitive. Elle porte aujourd'hui la robe qui déguise habituellement ses repas de fête, car aujourd'hui est un jour spécial. Un jour qui convoque la toilette du dimanche.
Le toit vitré du grand bâtiment offre au couloir principal d'être baigné de soleil toute l'année et c'est joli, surtout en plein mois d'octobre. Rosa vous dira que la rue du Commerce est très bien exposée. Et lorsqu'on regarde bien, on distingue parfaitement un soleil somnolant, insouciant de son oeuvre, qui fait rougir les arbres à l'approche d'un hiver taquin.
A l'intérieur, des voix éclatantes habillent l'espace. A mesure que Rosa progresse, ces voix se font plus distinctes. Elle reconnaîtrait la sienne entre mille ; surtout ses mots, les mêmes depuis maintenant 5 mois et 21 jours. Ah non, 22. Tiens, le temps passe finalement. Unité des Cigales, c'est ici.
Sur sa gauche, Rosa remarque que la petite fontaine a été réparée ce matin. C'est une bonne chose. Dans un délicat jardin artificiel, elle trône à côté d'un petit pont de pierre. Rosa trouve ça rudement bien fait, avec une certaine poésie au coin des yeux. Encore quelques mètres, toujours tout droit. Au bout du couloir la discussion est animée. Rosa réajuste avec soin le col de sa veste, remet en place une mèche de ses cheveux coiffés avec attention, puis sort de sa poche une enveloppe.
Chambre 36.
Derrière la porte, Rosa attend quelques secondes avant d'entrer, elle sait qu'il est précieux de le laisser terminer.

- Vous savez qui c'est, vous ? Ce qu'elle me veut, comment elle s'appelle ? J'ai jamais vu son visage mais je pense qu'elle est jolie. En fait je crois qu'elle n'a pas de visage. Elle est très allongée, plus grande que moi. Mais sans visage. C'est possible, ça ? C'est flippant, quand même ! Vous croyez que je suis en danger ? En tous cas je suis pas fou !
- Non tu n'es pas fou Achille, tu es génial.

Ces mots, Rosa les murmure chaque jour avec le même sourire plein de tendresse. En entrant dans la chambre de son neveu, elle croise le regard bienveillant d'un homme sur le point de sortir. Sa blouse d'un blanc immaculé contraste avec une tâche brune sur son torse, fraîchement arrivée à en juger par la scène du crime.

- Il a encore renversé son café ?
- J'ai commandé un crème allongé pas trop chaud. Il était brûlant, et je me suis brûlé. Et moi quand je me brûle, je renverse ! Je peux avoir l'addition ? Je vais être en retard au travail. 
- C'est pour moi, Achille. Ce n'est que la cinquième fois en deux jours que votre café atterrit sur ma blouse. Mes collègues de la blanchisserie m'ont déjà trouvé un surnom, un bien ridicule qu'on ne donne qu'à ceux que l'on côtoie souvent. Je vous laisse en famille, à demain Rosa.

L'aide soignant referma la porte comme on emballe un cadeau, puis Rosa vint s'asseoir sur le bord du lit d'Achille. Elle prit d'abord le temps de détailler son visage. Elle jugea ses traits plus détendus que la veille. Petit à petit, la thérapie livrait ses premiers effets. Le personnel médical se voulait rassurant : le trouble psychique qui malmène Achille demande un traitement sérieux mais efficace. Rosa inspire profondément. Un long silence qui ne regarde qu'eux s'en suit ; de lentes secondes qui ordonnent au temps de renoncer un peu.
Alors seulement, Rosa tend l'enveloppe à Achille. Son visage s'illumine aussitôt. Achille fête son anniversaire aujourd'hui. Il passe un temps fou à détailler l'enveloppe, avec la précision d'un diamantaire - puis l'ouvre avec une délicatesse splendide.

- Les photos, tu les as ! Elles sont magnifiques.
Devant son regard enfantin, les développements argentiques de ses derniers clichés. Des photos prises il y a un an, avec tout le soin du monde, par une belle journée d'octobre. Assis en tailleur sur son lit, Achille admire le kiosque à musique, figé sur papier glacé, que l'église prend de haut.

- C'est joli, dit-il, presque interdit. Je trouve qu'il n'y a rien de plus beau que le noir et blanc pour illuminer les ombres.
Après un long moment, il arrache son regard des photos pour venir questionner celui de Rosa :

- Je ne suis pas fou, dis ?
Rosa rassemble une tendresse infinie, puis, comme chaque petit jour, lui tend un sourire :

- Tu es génial, Achille.

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