Le hibou

nyckie-alause

Une suite au texte précédent. La nuit tombe lorsque Jonas décide de redescendre vers la ville…

Ce que je vais te raconter tu peux le croire ou en douter, pourtant je ne changerai rien à mon récit. La crédulité du lecteur n'est pas si importante.


La nuit s'était installée sans que je m'en aperçoive et, je ne peux me rappeler à quel moment, j'ai pris conscience que j'étais seul. 

Je suis seul. La lune éclaire le sentier par intermittence, à un rythme hypnotique presque identique à celui des éclats du phare au milieu de la baie. Mes pupilles n'ont pas la plasticité de celles des oiseaux nocturnes, aussi je me laisse surprendre par les pierres qui ont roulé jusqu'au milieu du chemin. Plusieurs fois déjà, j'ai failli tomber et n'ai dû mon salut qu'au maigre garde-fou. 

L'air a fraîchi. Les cris qui montent de la forêt semblent des plaintes et ricochent, répondent aux soupirs qui s'exhalent des profondeurs de la terre porteurs de souffre et d'étincelles. Est-ce pour me réchauffer que mes poils se hérissent ? Je souffle dans mes mains les frottent l'une contre l'autre et souffle encore sur mes doigts gourds. Je suis perdu, pas géographiquement mais perdu comme on sait l'être quand on est solitaire et que l'humanité ne sert plus de modèle. J'ai repris ma lente et précautionneuse descente avec ces pierres instables sous mes pas, ces lueurs instables au fond de mes yeux, les paupières brûlantes des fumées et des larmes que je retiens comme un sanglot. Ma tête heurte une branche qui, je le jurerais n'était pas au travers de ma route lors de mon ascension. Un cri m'échappe. Un cri répond. Au creux de cette branche basse monte une voix profonde et vibrante assortie d'yeux dorés et fixes. J'essuie sur mon front un liquide chaud et doux qu'heureusement le manque de lumière masque. Son l'odeur sucré est écœurante. La lune. La lune reste soudain immobile pour éclairer la scène. Un enfant est tombé sur le bord du chemin, il tend la main vers la branche et quand il la saisit l'oiseau au chant profond  est là. Ils se dévisagent, le regard du garçon s'émerveille, le regard de l'oiseau est comme la lumière du volcan, jaune, brillant, méphitique.

Derrière moi, plus haut sur le sentier, quelqu'un approche comme un danger, à petits pas déterminés, comme un danger auquel je peux encore échapper si je le regarde en face. Il n'y aurait pas l'enfant à terre, rien ne me retiendrait. Un coup d'œil rapide en arrière suivi d'un pas en avant suffisent pour que le garçon s'évapore et il ne reste que l'oiseau, sur son arbre, dont les yeux clignotent en alerte.

J'appelle, je me penche, un bruit de course, des pierres qui roulent, des brindilles qui se brisent, un hululement, des bruissements d'aile. 


Longtemps, j'ai hurlé longtemps quand le piège s'est refermé sur moi. Une immense toile qui dans d'autres circonstances aurait paru légère, est tombée sur moi, m'a enveloppé, s'est resserrée en torsade autour de mes jambes et la spirale a continué de m'ensevelir bloquant mon bassin, mon torse, mes bras dressés au-dessus de ma tête contre mes oreilles. Le cri résonne encore dès que je ferme les yeux, dès que la lumière disparait. Mon souffle devient un halètement. Mes yeux, mes pauvres yeux, s'emplissent de poussières et de larmes. Ma gorge ne veut plus, plus jamais, de cette toux qui me laisse exténué. L'oiseau, quand je suis devenu une pierre au bord du chemin, l'oiseau est revenu se poser sur mes mains et j'ai encore la marque de ses serres sur mes paumes ouvertes.

Tu penseras, quand tu liras ce récit que c'est un cauchemar. Mais non, tout est absolument vrai. Depuis, pas une nuit, je n'ai oublié de laisser une lampe suffisamment puissante pour que sa lumière réussisse à traverser mes paupières. Le noir total m'est devenu inconcevable, son existence même n'est plus une possibilité au sein de l'univers. Attends. Tu vas savoir comment tout cela finit, un peu de patience.


Tu m'imagines donc comme je me vois moi-même, debout entortillé dans cette toile grise, figé comme un lampadaire, un menhir, un totem… au bord du précipice. Le chemin emprunté par les promeneurs est désert, d'une vacuité totale, pas un seul animal ou minuscule insecte ne se hasarde à l'emprunter. Chacun reste tapi dans des creux, sous des pierres. Tous attendent je ne sais quoi, enfin si je le sais, ils sont comme moi, ils ne font qu'attendre le matin. Au fil de la nuit immobile, les étoiles s'émoussent, les bruits s'étouffent, les grondements du volcan s'éparpillent comme ses fumées, en particules indéfinissables. Aux premières lueurs, je m'aperçois que je reprends possession de mes yeux. Ils sont sensibles et balaient le paysage dans la limite de ma privation de mouvements, d'ici à là, de droite à gauche, de haut en bas. De loin en loin, le long du parapet, sortant de cette brume qui glisse sur la pente, apparaissent des formes, presque humaines, grises, figées comme je le suis aussi. Des silhouettes immobiles. Quand mes mains se dégèlent, un pulsation du sang au bout des doigts fait fuir le petit-duc qui s'y était perché. Il prend son vol comme un allègement pour moi et un soulagement pour lui. Il plonge vers les arbres, pousse un dernier cri et disparait. Le vent disperse les lambeaux de cette toile de brouillard qui nous enveloppe. Nous, j'ai bien dit « nous ». Devant moi les statues se dévoilent, leurs membres se déploient, les premiers pas s'amorcent. Déjà les plus lointaines disparaissent. A pleins poumons je respire mais aucun son, aucun, ne s'échappe de moi, que le sifflement de l'air dans ma gorge irritée. J'ai trop hurlé avant de m'éteindre, trop hurlé. Quand mon tour vient de faire le premier pas mes articulations s'avèrent douloureuses. Cette nuit n'a-t-elle duré qu'une nuit ou une éternité ? J'essaie vainement de rattraper ceux qui marchent au loin mais n'y parviens pas avant d'être tout en bas, avant d'arriver en ville. Au croisement du chemin et de la rue, c'est un flot de passants pressés. Ils ne font pas attention à moi, préoccupés par l'écran de leur téléphone, le temps qui passe, les bus qui sont en retard, la tasse de café qu'ils veulent acheter avant d'arriver au bureau. Avec mon chapeau et mes vêtements froissés, je ne dois pas avoir fière allure car un groupe d'enfants au coin de la rue me montre du doigt en riant. Un garçon, un peu plus grand que les autres semble être le meneur. Il est long, un pantalon clair, un tee-shirt imprimé d'un hibou aux ailes ouvertes, un chapeau mou d'où s'échappent des cheveux emmêlés qui voile son regard… D'un geste impérieux il fait taire les gosses, puis il me fait un signe.

Tu vas douter encore mais pourtant, je l'affirme, je le reconnais, nous nous reconnaissons. Alors, à mon tour je lève la main et lui réponds, de loin. Même sans se parler, on se comprend. Et aux questions qui te brûlent les lèvres les réponses seront toujours identiques :

 « Tout est exact. Chaque détail de cette nuit pourra être narré de différente manière sans pourtant être mis en doute. L'enfant, ce garçon-là, celui du chemin et de la rue ? Oui, il est sûr que c'était le même. Non, je ne l'ai jamais revu. Et enfin, sache que cette histoire tu peux en avoir d'autres échos. Tu peux rencontrer d'autres témoignages car, je peux le jurer, je n'étais pas seul … ».


  • J'aime ! Mélange de plusieurs genres, j'aime beaucoup...

    · Ago over 1 year ·
    Coquelicots

    Sy Lou

    • Merci ! Un peu à la manière de heu… Maupassant, soyons fous

      · Ago over 1 year ·
      Avatar

      nyckie-alause

  • Quelle belle suite....le mystère reste entier...l'imagination du lecteur se débride et s'envole .....

    · Ago over 1 year ·
    Momo 2

    momo84

    • J'étais sûre que ça te plairait

      · Ago over 1 year ·
      Avatar

      nyckie-alause

Report this text