Le Loup & La Lune - Chapitre 1 : Le Rêve

Lynn Rénier

« … Le soleil n'est pas encore levé que déjà le village est entièrement dévasté. Il a l'attristant aspect d'avoir subi un cataclysme. Il ne règne que les cris, le sang, la peur, la destruction et la mort. Les habitants tentent de fuir, en vain. Les maisons au toit de feu sont mises à sac. Partout, des corps sans vie baignent dans un liquide poisseux et rougeâtre. Le ciel gris emplie d'éclairs pourpres semble synonyme de mort. La terre est boueuse, imbibé du sang des innocents. Des hommes armés, tout de noir vêtus, pillent, détruisent, volent et dévastent tout sur leur passage. Avec un réel plaisir, malsain et sadique. Pour preuve, ce sourire mauvais sur leur visage sombre…

Seule, au milieu de ce vacarme aux allures de fin du monde, se tient une jeune femme. Une chevelure couleur de nuit couvre ses épaules de boucles sombres. Et ses yeux verts à l'iris cerclé de brun sont rougis par les larmes. Elle fouille les décombres d'une maison en ruine. Un petit garçon à ses côtés regarde autour de lui, effrayé, s'agrippant à sa tunique comme au désespoir. Autour de son cou, elle porte un pendentif d'argent qui ne cesse de briller. Un croissant de lune incandescent qui lui brûle la peau. Mais elle n'en semble pas consciente, accaparée par l'inquiétude et la peur. Déplaçant d'innombrables débris de la demeure effondrée, elle appelle.

Sous les décombres en feu, un homme, inconscient, est coincé sous une poutre. Son visage est couvert de cendre, ses cheveux bruns venant cacher ses yeux clos. Un filet de sang coule lentement le long de sa joue. La jeune femme tente de le sortir de là, sa peur lui donnant la force de déplacer les lourds débris.

Soudain, alors qu'elle s'apprête à saisir la main du blessé pour le tirer hors des ruines, deux hommes vêtus de noir l'agrippent et l'emmènent de force en dehors du village ravagé. La jeune femme se débat, crie, appelant son ami inconscient d'un prénom étrange. Rien ne défait la prise de ses ravisseurs. Des perles salées viennent envahir ses yeux et troubler sa vue. Elle pleure celui qu'elle ne reverra peut-être jamais, un homme qu'elle aime et à qui elle donnerait sa vie toute entière…

Tandis que les deux soldats l'entraînent dans la plaine, elle cherche des yeux le petit garçon qui était en sa compagnie peu de temps avant, tentant de l'apercevoir au milieu du chaos. Il semble avoir disparu… Peut-être a-t-il réussi à fuir. Elle l'espère, résignée, ne pouvant s'échapper. Les larmes glissent sur ses joues sans qu'elle ne parvienne à les arrêter et à mesure que le village s'éloigne, son regard se perd.

Les deux hommes s'arrêtent enfin, devant leur chef. Il lui semble immense et large d'épaules. Son visage est dissimulé sous la capuche d'un grand manteau couleur de sang. De lui, la jeune femme ne voit que deux yeux foudroyants. Et en l'apercevant, elle voudrait s'enfuir mais la voilà incapable de bouger, paralysée par la peur.

L'homme encapuchonné avance vers elle, ses mains munies de longs doigts crochus devant lui, répétant sans cesse des formules et des mots qu'elle ne parvient pas à comprendre. Le ciel gris devient rouge vif. La jeune femme sait qu'elle ne peut pas se défendre. Elle résiste mais souffre, souffre affreusement. Un mal insupportable l'envahie, comme une brûlure sourde, l'achevant peu à peu. L'atroce douleur s'intensifie encore quand brusquement... ! »

 

***


La nuit est maîtresse. Tout dort paisiblement. Le soleil du début d'été ne perce pas encore par-delà l'horizon. Il n'y a pas âme qui vive en cette heure. Les ruelles du village sont désertes. Seules les chauves-souris chassent les insectes nocturnes. Parmi elles, une chouette blanche parcourt les cieux avant de se poser sur la toiture d'une maison, écoutant les bruits de la nuit. Là aboie un jeune chien, ici furette un chat en quête d'une proie, plus loin une voiture passe en vrombissant…

Perché au-dessus de la seule fenêtre donnant sur le couchant, l'oiseau comprend que quelqu'un s'agite dans son sommeil. Les volets et la fenêtre grands ouverts laissent le vent de l'aube rafraîchir la pièce, éclairée par les rayons de la pleine lune qui arbore une étrange couleur feu. Là, dort une jeune fille dont seuls l'enveloppent l'obscurité et les draps. Elle semble lutter contre son songe et parle en dormant, appelant parfois un prénom étrange.

- Je vous en prie... Laissez-moi… Loup… Il a besoin de moi…

Elle répète sans cesse un mot dans son inconscient, comme la seule issue possible pour échapper à son cauchemar.

Dans le couloir, au-delà de la porte fermée de sa chambre, une lampe s'éclaire et des bruits de pas pressés montent les marches d'un court escalier. Le réveil se met soudain en route et le son strident de la radio retentit, ce qui ne réveille pourtant pas l'adolescente, prisonnière de son rêve. Dans son inconscient, elle saisit la chaîne d'argent autour de son cou et au bout de laquelle pend un petit croissant de lune. Elle cherche à l'éloigner, comme si le pendentif lui brûlait la peau.

- Loup ! hurle-t-elle tout-à-coup. NON !

La porte s'ouvre aussitôt et une femme inquiète entre, tentant de la sortir de son cauchemar :

- Élyna, réveilles-toi…

 

La jeune fille se réveille en sursaut, criant ce même prénom étrange. Des perles salées glissent le long de ses joues et la peur lui vrille l'estomac. Ses yeux, rougis par les larmes, scrutent la chambre avec angoisse. La pliure de ses coudes est lacérée d'eczéma et ses cheveux sombres humides de sueur bouclent sur ses épaules. Le souffle court, elle met un peu de temps avant de comprendre qu'elle se trouve dans son lit, dans sa chambre, et qu'il n'y a aucun danger.

Tenant fermement les draps sur sa poitrine, elle ferme les paupières un instant, réalisant que ce n'était qu'un mauvais rêve. Et elle ne peut s'empêcher de soupirer de soulagement.

- Élyna, est-ce que ça va ? demande sa mère en s'assaillant sur le lit.

La femme, aux cheveux courts d'un doux châtain clair, pose ses yeux noisette sur la jeune fille. Elle se veut rassurante. Il émane d'elle douceur, gentillesse et sincérité. Et à ses côtés, Élyna se détend.

L'adolescente remarque que sa mère est habillée d'un joli tailleur gris souris et d'une légère chemise bleue : elle s'apprêtait à partir au bureau quand les cris de sa fille l'ont alertée.

- Tu vas être en retard, réalise Élyna, gênée.

La femme ballait cette remarque en essuyant les larmes sur les joues de sa fille.

- Peu importe. Est-ce que tout va bien ? s'enquit-elle.

- Oui, je... Ce n'était qu'un mauvais rêve.

- Je trouve que tu en fais beaucoup ces temps-ci. Cela doit bien faire quatre ou cinq fois depuis le début du mois...

- Sept fois, au moins. J'ai arrêté de compter… Je sais...

L'adolescente se mure dans le silence. Sa mère caresse ses cheveux, ne la forçant pas à en dire d'avantage.

- On en reparle ce soir, si tu veux. Je ne suis pas en avance, il faut que je te laisse. Est-ce que ça va aller ?

La jeune fille hoche la tête.

- Je dois y aller. Quant à toi, sourit-elle, il grand temps de te lever. Dépêches-toi, et ne sois pas en retard.

- Une douche et je suis prête, lui confirme sa fille.

- Penses à avaler quelque chose avant de partir. Et bonne chance pour ton brevet.

Élyna en avait presque oublié qu'aujourd'hui elle passait son examen. Le brevet des collèges. Elle s'en serait bien passée. Ce matin, elle préfèrerait rester au lit…

- Merci, Maman, à ce soir, répond-t-elle simplement pour ne pas inquiéter sa mère.

Après un sourire rassurant et un baiser sur le front, la femme s'en va récupérer ses affaires de bureau et sort de la maison en souhaitant une bonne journée à ses enfants.

Jetant un regard par la fenêtre, Élyna voit bien qu'il fait encore nuit. Sa mère part tôt. Comme la plupart des matins. Elle ne peut accompagner ses enfants au collège qu'occasionnellement. Ce qui a vite rendu la jeune fille et son frère autonomes.

L'adolescente se recouche un instant. Elle tente de retrouver son calme. Et surtout, recouvrer ses esprits. Du moins, jusqu'à ce qu'un garçon, les cheveux blonds et les yeux bleus, entre en fanfare dans la petite chambre.

- Lyn a fait un cauchemar ! se moque-t-il en montant sur le lit, y sautant à pieds joints.

Il est le seul à utiliser ce prénom pour la nommer. Mais cette fois, ça ne l'adoucit pas.

- Évan, arrête…

- Non, rit-il. Allez, debout ! Lèves-toi. Debout ! Debout ! Debout !...

- Evan, deux fois, je ne le répèterais pas, dehors ! lui répond-t-elle en se levant, tenant le drap sur elle.

Le garçon sort en vitesse, riant bêtement.

Onze ans et un champion pour taquiner sa sœur. Heureusement, l'affection qu'elle lui porte fait qu'elle ne lui en tient jamais rigueur. Tandis qu'il disparait dans le couloir, la jeune fille se décide à sortir de son lit. Une douche s'impose.

Élyna adore l'eau. Ce petit rituel du matin est le moment de la journée qu'elle préfère. Elle passerait des heures sous le jet d'eau chaude. La vitre pleine de buée devient un terrain de jeu où elle ne peut s'empêcher de dessiner du bout du doigt. Et puis, ça la réveille dit-elle, autant que ça la détend.

Après avoir enfilé un jean sombre et un simple t-shirt noir, elle se sèche les cheveux. De la brosse, elle tente de les raidir, mais ils finissent toujours par onduler sur les longueurs. Fin prête et un gilet couleur ténèbres sur le dos, elle descend l'escalier jusqu'au hall pour se chausser. Converses aux pieds, elle croise son regard dans la grande glace de l'entrée. Comme souvent, elle s'adresse à un œil critique.

- Tu as maigri, se dit-elle avec une moue contrariée.

Ses yeux se posent sur le bijou qui pend à son cou.

Le pendentif de la jeune femme de son rêve lui revient en mémoire. Ce croissant de lune brillant sans cesse ressemble étrangement au sien. Elle lui jette un œil, songeuse, et s'aperçoit qu'il a pris une légère couleur ocre, comme s'il était incandescent. Sur sa peau, elle remarque aussitôt une trace de brûlure en forme de croissant, marquant l'emplacement du bijou dans le creux de son cou.

- C'n'est pas vrai ! siffle-t-elle, plus embêtée par la marque sur sa peau que par le reste.

- Qu'est-ce qu'il y a ? ose une voix timide.

Son frère se tient dans l'encadrement de la porte de la cuisine, un croissant à moitié dévoré dans la main et une trace de chocolat sur la joue.

- Rien, le rassure-t-elle, dissimulant aussitôt la petite brûlure en fermant son gilet.

- Tu vas être en retard, lui apprend Évan.

- Je sais. Je file.

Avec douceur, elle essuie la tâche de chocolat sur la joue de son frère.

- Tu penseras à fermer à clef si tu sors ?

- Oui, sourit-il.

Attrapant son sac, elle prend le chemin du collège.

 

Juchée sur son vélo, Élyna roule vite sur la piste cyclable. Trop vite sans doute même. La musique un peu trop forte dans les oreilles, elle repense à son rêve : que signifie-t-il ? Loup est-il vraiment mort ?... Elle ne veut pas y penser. Ce serait trop douloureux… Sans même s'en rendre compte, elle traverse le parc, dérape dans les graviers au virage et rejoint la piste un peu plus loin. Bientôt, elle passe sur le petit pont traversant la Mayre pour arriver devant la grille fermée de l'établissement. Une habitude tenace d'être toujours en avance. Alors, en patientant, elle appuie son vélo contre le mur et s'assoie à côté, ses genoux ramenés vers elle.

Plongée dans ses pensées, le regard un peu perdu, elle n'entend pas arriver son amie, Aélie, qui vient s'assoir près d'elle. Quinze ans le mois prochain, de taille moyenne, elle a de très longs cheveux raides d'un blond doré et de jolis yeux bruns comme de marrons.

Toutes deux se connaissent depuis que les parents d'Élyna ont emménagé dans le village, et elles ont partagé de bons moments étant petites. On les disait inséparables. Mais avec le temps, et en grandissant, elles se sont un peu éloignées. Elles sont désormais de bonnes amies, seulement. L'adolescente brune doit bien avouer qu'elle a du mal à se faire au caractère changeant, presque capricieux, d'Aélie.

- Salut, Lyna !

Ce surnom, tous ses amis l'utilisent pour la désigner. Ils n'utilisent que rarement son prénom et évincent facilement le É. Cependant, perdue dans ses pensées, Élyna ne l'entend pas.

- À quoi penses-tu ? Tu as l'air soucieuse, lui demande son amie en la tirant de ses rêveries.

- Salut... Je suis un peu ailleurs, excuses-moi.

- Le stress des exams, plaisante la jeune fille blonde.

L'adolescente aux cheveux sombres acquiesce, ne montrant nullement qu'il ne s'agit pas vraiment de cela.

- Sans doute, oui…

Elle regarde son amie, sans savoir quoi lui dire au fond, et la sonnerie se fait entendre, coupant court à ses réflexions.


Les deux camarades entrent dans le bâtiment, se mêlant à la foule de collégiens. Voilà maintenant quatre ans qu'elles y étudient. Et il est difficile de se faire à l'idée qu'elles terminent déjà leur cursus. D'autant que cette fin d'année ne se termine pas vraiment comme les autres : elles passent leur brevet. Le premier véritable examen de leur scolarité. Ça a de quoi impressionner un peu. Élyna sent le stress la gagner. Elle sait que ses résultats détermineront son passage dans le lycée de son choix.

Les jeunes filles se séparent et chacune se rend dans la salle qui lui est indiquée sur sa convocation. Au détour d'un couloir, Élyna croise Melyn et Célia. La première, une jeune fille de bientôt quinze ans, grande et très mince, a d'épais cheveux blonds comme le sable et coupés en un carré court. Son visage long est habillé d'yeux clairs pétillants de malice. C'est une belle adolescente, comme les garçons de douze à seize ans en rêve, et elle le sait.

Célia, quant à elle, est une adolescente fort mignonne, aux jolis cheveux roux et aux grands yeux verts. Plutôt mince, elle est plus petite de taille que ses deux camarades. Comme Élyna, elle n'a encore que quatorze ans. Pour cause, son quinzième anniversaire se fêtera fin octobre.

Étant toutes les trois dans la même classe depuis la Cinquième, elles sont devenues très proches. Elles auraient bien pris cinq minutes pour discuter, mais l'heure des épreuves approchant, Élyna doit les quitter à regret pour gagner sa salle d'examen. Là, un professeur attend patiemment ses élèves, assis à son bureau.

La jeune fille reste dans le couloir, un écouteur encore dans l'oreille. Rêvassant appuyée contre le mur, elle fredonnerait presque. La musique l'empêche de se focaliser sur ce qui l'attend, et lui évite de stresser. Malheureusement, une fois le début de l'épreuve annoncé, il ne lui sera pas possible de continuer à écouter ses morceaux préférés. Pas de portable allumé en salle de classe. C'est interdit. Alors, son baladeur devra retourner dans son sac.

Un soupir lui échappe : elle n'est pas pressée que cela commence. Déjà les autres adolescents arrivent. Et quand les collégiens semblent tous là, l'enseignant se lève pour les rejoindre dans le couloir et faire l'appel. Maudit ordre alphabétique : l'adolescente attend un moment avant d'être enfin appelée.

Arrivant à la lettre R, le professeur cite enfin son nom et elle sort de ses pensées. Il l'invite à entrer et lui indique une place dans la salle. Sur la table, son nom est écrit sur une languette de papier scotchée. Les collégiens sortent trousse, règle, bouteille d'eau et biscuits pour certains, convocation et carte d'identité. Lorsque tous les candidats sont installés, le téléphone portable éteint au fond du sac, le professeur distribue les sujets. L'épreuve peut débuter. "À nous deux, épreuve de français", pense la jeune fille.

Ce n'est pas sa matière de prédilection, mais elle y excelle. Surtout en rédaction et écriture libre. Elle a une imagination débordante, depuis toujours. Et écrire tout ce qui est susceptible de lui passer par la tête est presque devenu une habitude, si ce n'est une véritable passion. Plus tard, elle rêve de devenir romancière. Mais comme disent souvent ses parents, un auteur ne peut pas compter sur les seuls revenus de ses œuvres, il doit avoir un vrai emploi à côté. Après tout, ils n'ont pas tort. Mais cette notion de "vrai emploi" dépite un peu l'âme d'auteur d'Élyna.

Lors de la rédaction du sujet d'invention, la jeune fille ne lève plus le stylo de la feuille, ce qui surprend le professeur assit à son bureau. Surveillant les candidats, l'enseignant déplore de les voir s'en aller en grosse majorité au bout du temps minimum obligatoire. Savent-ils qu'ils ont trois heures pour peaufiner leurs réponses ?

 

Ainsi donc, trois heures passent. Après avoir signé le registre, Élyna sort de la salle, pressée de retrouver ses amis. Elle prend les escaliers extérieurs donnant sur l'amphithéâtre de la cour. En descendant les marches, elle est soudainement prise de vertiges. Elle parvient tout juste à se rattraper à la rampe pour ne pas tomber.

Elle a à peine le temps de s'asseoir sur une marche qu'elle croit voir ce qui semble être une ville, ou du moins un village avec ses habitants presque sortis d'une autre époque, ses ruelles pavées, ses maisons aux toits d'ardoise… La vision la projette brusquement dans un bois, traversant la barrière des arbres et le cours d'une rivière. Tout ceci lui est étrangement familier et pourtant, elle n'y a jamais mis les pieds.

Elle distingue bientôt une petite maison aux façades de vieilles pierres, perdue au milieu de la végétation. Il faut en connaître le chemin pour la trouver. Là, un jeune homme se juche sur un cheval à la robe de nuit. Il a rabattu la capuche de son chandail sur sa tête, dissimulant ainsi son visage dans l'ombre de la fourrure qui borde le col du vêtement. On ne discernait que ses yeux d'un bleu profond et déconcertant.

Il se tourna vers elle, comme s'il avait senti sa présence. Une étincelle brille soudain dans son œil et un léger sourire énigmatique se dessinent sur ses lèvres. Il talonna son compagnon à quatre pattes qui s'élança vers les bois. Puis, tout s'estompe finalement pour laisser Élyna interdite, assise sur les marches, les jambes tremblantes et le cœur battant la chamade.

A-t-elle rêvé toute éveillée ? Est-ce une vision ? Elle ne sait trop que penser, surprise par cette étrange… rencontre. Un sentiment presque réconfortant la gagne : elle sait qui il est. Et son prénom flotte dans son esprit pour ne plus en sortir. Une agréable chaleur s'est installée en elle. Elle voudrait qu'elle y demeure toujours.

Ce n'est que la voix d'Aélie qui la sort de ses pensées. Elles se sont donné rendez-vous à la fin de leur examen.

- Eh alors, mademoiselle tête en l'air ? On traîne en route ? Je te rappelle qu'on ne mange pas au collège aujourd'hui.

- Heu… Oui… Excuse-moi. J'arrive !

Arrivée en bas de l'escalier, la jeune fille n'ose raconter ce qu'elle a vu. Aurait-elle eu une hallucination ? Son amie la croirait folle si elle lui disait… De fait, elle garde le silence.

Tout en discutant, les deux amies se dirigent vers la sortie. Élyna récupère son vélo et accompagne Aélie à l'arrêt de bus. Après être restée parler un peu, l'adolescente brune prend le chemin du retour, souhaitant bon appétit à sa camarade. Arrivant sur la piste cyclable, elle glisse aussitôt ses écouteurs dans ses oreilles, monte le son et prend de la vitesse.

Presque immédiatement, son esprit vagabonde. Elle voudrait que cette étrange vision revienne. C'est déstabilisant, mais en même temps si excitant. Ce visage dissimulé dans l'ombre, elle aimerait tant le voir. Pouvoir se perdre dans ce regard bleu nuit…


Au loin, devant elle, elle aperçoit bientôt Melyn. Elle rattrape donc l'adolescente, s'arrête à ses côtés et descend de vélo. La belle blonde semble très heureuse de continuer le trajet avec son amie et elle engage la conversation sans attendre.

- Je peux me permettre une remarque ? commence-t-elle.

- Oui, bien sûr.

D'un naturel franc, Élyna apprécie que ses amis le soit aussi à son égard. Et même une critique est bonne à prendre, une dispute devenant une raison de repartir à zéro. Alors, quoi qu'ai à lui dire Melyn, elle est prête à l'entendre.

- J'ai constaté que vous n'êtes plus aussi proches qu'avant Aélie et toi, pourquoi ?

- Qu'est-ce que j'en sais, son humeur changeante sans doute.

- Ce n'est pas que ça, n'est-ce pas ?

- Elle n'accepte pas que nous soyons amies. Elle ne t'aime pas beaucoup, avoue la jeune fille brune. Et puis, nous ne serons pas dans le même lycée l'année prochaine, alors elle l'accepte mal…

- Oui, je vois… Dis-moi, ce matin, quand on s'est croisé avant l'épreuve de français avec Célia, tu m'as dit vouloir me faire part de quelque chose. De quoi s'agit-il ? C'est important ?

- Et ben, important, je ne sais pas. En tout cas, pour moi, ça l'est. Il s'agit d'un rêve que j'ai fait cette nuit. Je dirais plutôt qu'il s'agissait d'un cauchemar, mais chacun vois ça comme il veut... Il me préoccupe beaucoup... Je n'arrête pas d'y penser depuis ce matin. Et… je l'y ai revu…

- Intéressant... Vas-y raconte, j'ai hâte de t'entendre ! s'enthousiasme Melyn, curieuse.

Les deux jeunes filles se connaissent depuis qu'elles sont entrées à l'école primaire et ont toujours été de bonnes amies. Il y a trois ans, Élyna a commencé à faire d'étranges rêves où elle y voit un jeune homme prénommé Loup. Elle en est tombée amoureuse bien malgré elle. Ces songes se déroulent dans des paysages changeants et inconnus de la jeune fille, comme s'il s'agissait de mondes parallèles. Melyn adore l'écouter les lui raconter. Mais cette fois, il y a quelque chose d'inhabituel : c'est la première fois que l'adolescente brune voit ce garçon… disparaître.

- Il y a un sens à ce rêve ?

- Je n'en sais rien, Mel…

- Et c'est la première fois que tu vois Loup... (la jeune fille blonde hésite à le dire) mourir ?

- De souvenir, je ne l'ai jamais vu… perdre la vie… Je…

Melyn remarque qu'une larme glisse le long de la joue de son amie.

- Je sais à quel point tu l'aime. Je… je comprends. Même si pour ma part c'est un être immatériel et que…

Elle se stoppe aussitôt : Élyna s'assombrit. La jeune fille blonde sait combien celui qu'elle ne voit que comme un mirage est bien réel pour son amie aux cheveux sombres.

- Ça ne doit pas être facile pour toi de voir mourir quelqu'un que tu aimes sous tes yeux, surtout lorsque tu l'aimes beaucoup, reprend doucement Melyn, mais changeons de sujet ! Ton épreuve de français s'est bien passée ?

- Oui, on peut dire ça… Je me suis surtout régalée pour la rédaction. Le sujet m'a inspiré, disons. Et toi ? demande Élyna, essuyant rapidement la larme du bout de ses doigts.

- Je me suis autant amusée que toi. L'imagination ce n'est pas ce qui nous manque, même si c'est au professeur qui corrigera l'épreuve d'en décider.

Sur ce, les deux amies arrivent à la fin de la piste cyclable. Plus loin, une avenue traverse le village et Melyn doit l'emprunter pour rentrer chez elle. Élyna, elle, habite juste avant l'intersection.

La maison se situe en face d'un immense cyprès, dans une impasse que la jeune fille appelle affectueusement l'Impasse des chats. Pour seulement huit maisons, une dizaine de matous s'y baladent, dont Titus. Il est le plus ancien minet du quartier. Avec son joli pelage roux, il est le maître incontesté de l'impasse. Les autres petits félins le craignent et le respectent. L'adolescente le salue chaque fois qu'elle le voit. C'est sans doute stupide mais elle a plus d'estime pour les animaux que pour les humains. Ils n'abîment pas leur environnement. Ils vivent en harmonie avec la nature sans la modifier. Ils ne font pas la guerre pour un oui ou pour un non, eux.

Titus est souvent couché sous le cyprès dominant la maison d'Élyna, mais pas aujourd'hui. Il s'y trouve d'ordinaire lorsqu'elle rentre du collège, comme s'il l'attendait, vérifiant qu'elle est bien rentrée. La jeune fille pense qu'il doit avoir mieux à faire ou qu'il a senti un danger. Elle n'a jamais sous-estimé le sixième sens des bêtes. Après tout, ils sentent bien plus les choses qui les entourent que les humains.

À regrets, Melyn et elle se quittent. Il y a encore des révisions à faire pour le lendemain. Les épreuves du brevet ne sont pas terminées. Le français n'était que la première d'entre elles.

 

Laissant son vélo dans l'allée du garage comme elle en a l'habitude, Élyna passe par le jardin, pour aller voir ses petits compagnons. Flocon et Milka, respectivement lapin et cochon d'Inde, sont tous deux couchés l'un contre l'autre. Lorsque Flocon entend la jeune fille arriver, il se dresse sur ses antérieures, s'approche de la grille et y pose ses petites pattes blanches, les oreilles dressées.

La jeune fille plaque sa main sur le grillage et la petite bête la renifle. Satisfait, il file dans la cabane d'un bond joyeux. Élyna ouvre le toit de la maisonnette et attrape doucement l'animal qui attend et se laisse faire. Elle referme pour que les chats ne puissent pas rentrer et salut le cobaye. Ce dernier ouvre à peine un œil pour le regarder avant de retourner à sa sieste, muché dans la paille.

- Gros paresseux, sourit-elle.

Elle s'en va ouvrir la maison, le lapin dans les bras. Le petit animal ne bouge pas, calme et sage. Il a confiance.

En entrant dans le hall, elle le pose doucement sur le sol et laisse son sac au pied des escaliers. Elle prend soin de fermer la porte à clef et se dirige dans la cuisine, Flocon sur ses pas. Ouvrant le réfrigérateur, elle y prend quelques feuilles d'endive et la bouteille de thé glacé. La salade pour Flocon, un verre pour elle. Elle caresse son ami au pelage blanc avant de récupérer son sac et de monter à l'étage. Le petit animal la suit sagement, montant chaque marche en un bond et entre dans le bureau.

Élyna saisit deux classeurs, qu'elle pose sur la table. Le lapin la regarde faire de ses grands yeux couleur noisette. Elle délaisse son sac et ses cours, et s'approche du rongeur.

- Tiens, viens, tu vas m'aider à réviser, s'amuse-t-elle tout en l'attrapant doucement sous les pattes avant pour le poser sur le bureau.

Le lapin s'assoit tandis que la jeune fille prend son agenda qu'elle pose ensuite à côté de lui.

Il ne bouge pas. Il connait tous les objets de la maison. Le soir, quand Élyna rentre du collège, il lui tient compagnie dans la maison. Il regarde même la télévision, se couchant de tout son long sur le tapis du salon, la jeune fille à ses côtés. Les devoirs, il connait aussi. L'agenda, la trousse, les cahiers, les classeurs et les livres. Il les a marqués de son odeur de nombreuses fois, y ayant frotté son menton dans les coins, et parfois il tourne les pages avec son museau taché de noir.

Élyna aime beaucoup ses grands yeux ronds couleur noisette, très expressifs, ourlés de taches noires, et ses longues oreilles aux poils sombres qui bougent au moindre bruit. Sur son dos, le petit rongeur a une marque noire en étoile à quatre branches qui lui a valu son nom. Son poil doux est couleur neige et il a quelques petites touffes foncées et noires sur le dos, autour de l'étoile, et sur le dessus de sa petite queue touffue. Son ventre totalement blanc est doux comme du duvet.

Observant le petit animal avec tendresse, la jeune fille se laisse aller à la rêverie. Flocon s'approche de sa maîtresse et touche sa main du bout du museau.

- Tu as raison, c'est le brevet que je dois réviser pour demain, lui dit-elle en le caressant tendrement.

Heureux de recevoir un peu de tendresse, le petit rongeur se couche de tout son long sur le bureau. Mais la détente est de courte durée. Le téléphone portable de l'adolescente se met à sonner, jouant Numb de Linkin Park. Le morceau préféré d'Élyna résonne un moment avant qu'elle ne se décide à y prêter attention. L'animal se redresse, un peu surpris et la jeune fille décroche sans vraiment regarder qui cherche à la joindre :

- Allo ?

- Lyna ? répondit une voix familière. C'est Aélie, tu es bien rentrée ?

- Oui ne t'en fait pas, mais... Ce n'est pas pour ça que tu m'appelles, n'est-ce pas ?

- En effet, je voulais savoir si demain, après l'épreuve d'histoire-géo, tu serais libre pour qu'on puisse se voir.

- En principe oui.

- Alors je te donne rendez-vous à l'arrêt de bus. N'oublie pas surtout. Hein ?

- D'accord, je n'oublierais pas. Tu as l'air bien pressé de me voir. Pourquoi ? Il y a un problème ?

- Non, je veux juste passer le reste de la journée avec toi et puis...

Elyna n'est pas dupe. Ce n'est pas vraiment pour cela qu'Aélie souhaite la voir.

- Il faut que je te parle d'un truc, avoue enfin son amie. C'est étrange, et ça va sans doute te plaire.

- Aélie… Pourquoi tant de mystères ?

- Oh, allez, tu verras bien. Si je te raconte tout, il n'y aura plus aucun intérêt.

- D'accord. Bon, à demain alors... Il faut que je te laisse, on sonne à la porte.

Et elle raccroche. La sonnette résonne et un coup d'œil par la fenêtre lui apprend que ce n'est que son frère qui annonce son arrivée.

L'adolescente ne prend pas la peine de descendre lui ouvrir, C'est lui qui a fermé la maison ce matin, il a forcément ses clefs avec lui. Et puis, elle n'a pas verrouillé la porte.

- C'est moi ! s'annonce-t-il joyeusement.

Elle le salut sur le même ton.

- Flocon est avec toi ? demande-t-il.

- Oui.

- Okay. Si tu me cherches…

- Tu es devant la télé, sourit-elle, je sais.

Elle l'entend rire, puis elle se replonge dans ses révisions.

Elle ne descend pas manger, le stress lui coupe l'appétit. Elle sort de ses cours un moment seulement, pour prendre l'air dans le jardin et permettre au petit animal de se dégourdir les pattes avant de retrouver sa maisonnette pour la nuit. Pour le reste, ses classeurs d'histoire-géographie et de mathématiques l'occupent jusqu'à l'arrivée de ses parents.

 

Après un diner en famille comme c'est coutume, Élyna décide de se coucher plus tôt que d'habitude. Tant pis pour le film du soir. Elle souhaite être en forme pour les épreuves du lendemain. Mais pas uniquement…

Elle monte l'escalier et entre dans sa chambre. La pièce est relativement petite. Elle ne contient qu'un lit double ; une haute étagère de bois garnie de romans de fantasy où trônent des bibelots très lupins ; ainsi qu'une petite table de nuit dans le coin ; et sur une petite chaise dans l'angle sont posés un pyjama et un gilet pliés avec soin.

Partout sur les murs sont accrochés cadres, posters et photos. Une véritable chambre d'adolescente, à la seule différence que ce ne sont pas d'affiches de star ou autre idole dont il s'agit, mais bien de guerrières nippones armées de katana, de héros de jeux vidéo ou encore de créatures sorties de l'imaginaire tels que dragons et loups-garous.

Sont également affichés certains des dessins que la jeune fille réalise à ses heures perdues. Elle aime autant écrire que dessiner. Seul le temps d'exercer son art en dehors des heures de cours lui manque parfois. Du moins, ne le prend-t-elle pas.

Un ordre incontestable règne dans cette pièce. Elle l'avoue sans détour, la jeune fille est très ordonnée et aime savoir les choses à leur place. Une manie presque, qu'elle assume totalement.

Avant de se coucher, elle sort de sa cachette un petit carnet noir fermé d'un ruban. Un crayon à la mine de carbone marque la page et elle ne tarde pas à s'en saisir. Un besoin d'écrire se fait sentir :

 

"Lundi 25 juin,
Cette nuit, j'ai encore rêvé de Lui. Mon rêve quelque peu étrange, je l'avoue, m'a surpris une fois de plus. Voilà plusieurs nuits que je le fais et je l'ai décrit nombre de fois au fil de ces pages. Je ne le comprends pas vraiment… En toute franchise, je suis un peu déboussolée… Je ne sais pas quoi en penser… Y a-t-il, au moins, quelque chose à comprendre ?…
J'aimerai parfois avoir des réponses à toutes ces questions qui me trottent dans la tête et auxquelles je ne peux pas répondre seule…
Je ne veux pas avouer à mes amies que je ne cesse pas de voir ces images atroces depuis un moment. Comprendraient-elles vraiment ou me rassureraient-elles uniquement pour ne pas me faire passer pour une folle ? Ce n'est pas que je n'ai pas confiance en elles, bien au contraire… C'est juste que je n'aie peut-être pas le cœur à me confier, et ai-je peur d'être jugée…
J'espère une seule chose, depuis maintenant quatre ans : rencontrer enfin celui que j'aime de tout mon cœur… Est-ce que cela est-il seulement possible ?..."

 

Elle ne peut s'empêcher de griffonner dans un coin de page quelques dessins sortis de son imagination. C'est un peu comme laisser son esprit vagabonder.

Puis, refermant précieusement son petit carnet, elle le range en lieu sûr. Ne lui reste qu'à enfiler son pyjama et se faufiler dans les draps avant d'éteindre la lumière. Rapidement, elle sent le sommeil l'envahir et elle s'endort profondément. Son petit loup en peluche veille sur elle, perché sur le traversin.

 

Le lendemain, c'est en hurlant de nouveau le prénom du jeune homme de ses rêves qu'Élyna s'éveille. Elle sait qu'elle a encore cauchemardé et son sommeil a été des plus agité. L'image de Loup est toujours inscrite dans sa mémoire et rien ne pourrait l'y enlever. Elle essaie de se changer les idées en pensant à ce qu'Aélie souhaite lui dire dans l'après-midi, mais au fond rien n'y fait. Elle ne cesse d'y penser et revoit les images, en boucle, comme un film que l'on rembobine pour visionner et re-visonner encore.

Après quelques longues minutes où elle cherche à retrouver son calme, la jeune fille se finit par se lever. Elle a besoin d'une douche pour sortir de la brume de son sommeil. Quand elle ferme la porte de la maison, son frère dort encore. "Quel chanceux celui-là", sourit-elle.

Elle tresse ses cheveux sombres et enfourche son vélo. En prenant la piste cyclable, Élyna se concentre sur autre chose que ses leçons. La musique est une parfaite échappatoire. Une façon de déstresser un peu avant les épreuves de la matinée. Mais la seule chose qui lui revient à l'esprit est son rêve. Encore et toujours. Les images défilent dans sa tête comme un film se répétant sans cesse.

En arrivant au collège, elle descend de son vélo et à la soudaine l'impression de ne plus avoir de force. Ses jambes se dérobent sous son poids. Une désagréable chaleur envahit son corps qui se met à trembler. Elle se sent tomber quand elle aperçoit Melyn et Célia se précipitant à ses côtés. Elles lui adressent un regard plein d'inquiétude auquel elle ne sait pas répondre.

- Lyna, tout va bien ?

- Oui, enfin, je crois, répond-t-elle à ses amies en sentant ses forces revenir.

Melyn l'aide à se relever.

- Tu es sûre ?

- Ça m'apprendra à ne pas petit-déjeuner le matin, plaisante-t-elle.

Tandis que Célia gare son vélo sous l'abri, la jeune fille blonde tient à l'accompagner jusqu'à sa salle de classe.

- Merci, Mel.

- Ça va aller ?

- Oui, je t'assure. Un petit malaise de rien du tout.

- Tu es sûre ? Je peux te laisser ?

- Certaine. Files, tu vas être en retard.

La grande blonde la laisse près de la porte de la salle où un professeur attend, scrutant la cours de récréation depuis la fenêtre. Curieusement, Élyna ne peut que l'observer. Il a quelque chose d'intriguant. D'autant qu'elle n'a pas souvenir de l'avoir déjà croisé dans l'établissement. Au vu de son physique, elle s'en rappellerait.

C'est un homme plutôt grand, mince, les yeux très bleus, les cheveux d'un blanc éclatant. Une courte barbe toute aussi blanche couvre ses joues. Il a quelques rides sur le front mais il ne fait pas très vieux. Ces rides lui donnent un visage dur et le rendent aussi mûr et sage. Élyna ne le connait peut-être pas mais il lui inspire confiance : il a l'air tellement calme et réfléchi.

La sonnerie se fait entendre. Il est l'heure. L'homme s'avance dans le couloir pour venir chercher les candidats. Lorsqu'il croise le regard de la jeune fille, il lui adresse un sourire chaleureusement. Elle en est étonnée, bredouille un "bonjour". Sans trop savoir pourquoi, elle a le sentiment que c'est un peu comme s'il la connaissait depuis toujours. Alors qu'elle n'a aucun souvenir de lui avant ce jour. Étrange.

Les élèves sont là et le professeur les fait entrer, avant de fermer la porte. Quand cette dernière se refermer derrière elle, Élyna se sent aussitôt mal à l'aise. La pièce est petite et les tables serrées les unes aux autres. L'enfermement lui a toujours fait peur, elle déteste rester trop longtemps dans une pièce, aussi grande soit elle. "Pour cette fois, je vais prendre sur moi. Le brevet est plus important que ma claustrophobie..." se dit-elle. L'épreuve de mathématiques commence donc, pour deux longues heures.

 

La sonnerie retentit. Dans les couloirs, toutes les portes s'ouvrent, laissant les élèves sortir petit à petit. Élyna est une des dernières à quitter la salle. Elle n'est pas fière d'elle. Elle sait qu'elle aurait pu faire mieux et rend sa copie au professeur sans réel entrain. À peine sortie, Melyn l'interpelle. Sa camarade est venue prendre de ses nouvelles.

- Tu vas mieux ?

- Oui. Un simple manque de sucre, rien de grave.

- Et l'épreuve de maths ?

- Nous verrons bien, soupire Élyna.

Les deux amies discutent encore un peu avant de se séparer de nouveau. Il reste à passer leur brevet d'histoire et de géographie.

La jeune fille brune croise Célia qui cherche sa salle d'examen. Elles se saluent rapidement : pas le temps de bavarder, la petite rousse a peur d'être en retard. Se souhaitant bonne chance et bonne vacances, elles se quittent en souriant. Élyna entre une nouvelle fois dans une salle, retrouvant table, feuille et stylo. "Encore deux heures avant de pouvoir sortir du collège et être enfin en vacances", pense-t-elle en s'asseyant à sa place.

L'épreuve porte sur un sujet au choix. Elle choisit donc l'histoire. La géographie, ce n'est pas vraiment son point fort. L'énoncé traite sur les œuvres parlant de la seconde guerre mondiale. La jeune fille connait parfaitement le sujet grâce à son professeur qui a montré à ses élèves quelques films sur cette période et leur a parlé de certains ouvrages à lire. Cette fois, elle fut une des premières à sortir.

Soulagée que ses examens soient enfin terminés, elle regagne le hall et la sortie. Plus qu'à attendre les résultats. Elle récupère son vélo, salut le surveillant et passe le portail. Un regard alentours lui apprend qu'Aélie n'a pas terminé son épreuve. Qu'à cela ne tienne, elle patientera.

Enfourchant son vélo, elle profite de ces quelques minutes seule pour gagner le haut de la colline boisée surplombant l'établissement. Elle aime s'y rendre parfois, pour oublier que le temps passe si vite et que l'on ne s'en rend même plus compte. La jeune fille grimpe la petite pente sans effort. En arrivant en haut du chemin, elle descend de son vélo et s'engage dans le petit bois.

Un écureuil vient croiser sa route. Il s'immobilise pour l'observer, un tic nerveux agitant sa queue. Élyna s'étonne de la couleur très sombre de son pelage. Dans la région, ces petits rongeurs sont plutôt roux que noirs.

Elle ne veut pas l'effrayer. Après tout, c'est elle l'intruse ici. Elle appuie son vélo contre un arbre, et n'ose plus faire le moindre mouvement. Le rongeur, lui, ne bouge pas. Il reste assis là, sur le chemin, à la regarder. Elle fait doucement un pas vers lui et il se lève soudain.

Seulement, ce n'est pas pour fuir mais pour s'approcher d'elle. Il grimpe dans son dos, vient s'asseoir sur son épaule et se saisit de sa tresse. Il renifle les cheveux sombres de l'adolescente qui le caresse timidement du bout des doigts. Une douce odeur de tilleul se dégage de son pelage noir.

Tout-à-coup, un bruit de sabots la fait se retourner. Le petit rongeur descend de son perchoir. Et elle se retrouve face à un superbe étalon noir semblant sortir de nulle-part. L'écureuil est venu se nicher entre les oreilles du nouveau venu sans une once d'embarras. Le cheval, pour sa part, ne s'en offusque pas. Visiblement, ces deux-là se connaissent.

Fascinée, la jeune fille brune s'approche de l'étalon, qui reste à sa place. Elle tend la main pour le toucher du bout des doigts. C'est si tentant… Voyant qu'il se laisse faire, elle vient bientôt caresser l'encolure de l'animal. Son pelage d'un noir si profond offre des reflets satinés sous les mains de l'adolescente. Disséminées dans sa crinière sauvage, des petites tresses serpentent çà et là.

- Tu es vraiment magnifique, lui murmure-t-elle. D'où t'es-tu sauvé ? Ton propriétaire doit être inquiet.

Pour toute réponse, l'animal renâcle.

De sa tête, qu'il passe derrière l'épaule d'Élyna, l'étalon amène l'adolescente vers lui. En s'en approchant, elle reconnait une odeur curieusement familière : une odeur sauvage semblable à celle du sous-bois après la pluie, comme un parfum d'encens, un soupçon d'odeur de café aussi, une senteur qu'elle connait presque par cœur. "C'n'est pas possible", souffle-t-elle. Elle est en plein rêve éveillé. Du moins, s'en persuade-t-elle. Il ne peut en être autrement.

Elle aurait tant souhaité rester plus longtemps avec l'étalon. Ce magnifique animal est synonyme d'évasion à ses yeux. Et si elle était plus intrépide et s'il le lui avait permis, elle serait certainement montée sur son dos, le laissant l'emmener au loin. Peu importerait où. Mais la sonnerie stridente de l'établissement annonçant la fin des épreuves, et le vacarme que font alors les élèves en sortant, effraient l'animal. Il disparait comme il est venu, emportant l'écureuil avec lui.

 

Voilà un doux rêve qui s'achève bien brusquement… Son moment d'évasion envolé, Élyna redescend sur terre. Son esprit vagabond la rappelle soudain à l'ordre. Elle a rendez-vous avec Aélie, et elle ne doit pas la faire attendre. Dévalant la pente de la colline à toute vitesse, elle la retrouve comme prévu à l'arrêt de bus. La jeune fille s'arrête devant son amie en un dérapage contrôlé, les pneus de son vélo crissant sur le bitume.

- Tu voulais me voir ? demande-t-elle à Aélie.

- Oui, je peux te parler d'un truc ?

- Ne suis-je pas là pour ça ?

- Si, rit Aélie.

- Alors, vas-y, je t'écoute.

- Hier, quand tu m'as laissée ici pour rentrer, le bus avait une bonne demi-heure de retard. Comme pour changer. Alors, je suis allée faire un tour sur la colline où tu étais tout à l'heure. Tu ne devineras jamais ce que j'ai vu.

- Je ne risque pas de le deviner si je ne sais pas de quoi tu parles, lui fait remarquer Élyna.

- Oui, c'est vrai, pardon. En montant là-haut, j'ai aperçus de la lumière et curieuse comme je suis, je n'ai pas pu m'empêcher d'aller y jeter un coup d'œil. Tu me connais.

- Je confirme. Et comme le dit si bien le proverbe : la curiosité est un vilain défaut.

- Oh bon, ça va ! Laisse-moi finir, se vexe faussement Aélie avant d'enchaîner. Derrière un bosquet d'arbres, j'ai cru voir une sorte de porte. Tu sais, une porte galactique comme dans les films de science-fiction.

- Faut arrêter de regarder ta série non-stop. J'ai peur que ça ait atteint ta santé mentale.

- Ne te moque pas ! Ça n'a rien à voir avec Stargate SG-1

- Tu racontes des âneries ou c'est la vérité ? questionne Élyna, devenue septique devant la mine renfrognée de son amie.

- Non, c'est vrai. Viens voir si tu ne me crois pas !

- Mais j'y étais à l'instant, Je l'aurais vu.

- Non, suis-moi, je te dis ! insiste Aélie en prenant Élyna par le bras.

La jeune fille, forcée de descendre de son vélo, suit son amie vers la colline boisée, guidant tant bien que mal sa bicyclette d'une main.

L'adolescente blonde la mène au fond du petit bois, passant entre les arbres et les buissons jusqu'à ce qu'une lumière bleutée apparaisse derrière les branches des pins. Elles continuent d'avancer. Encore un peu. Jusqu'à ce qu'une large et haute sphère de lumière se présente enfin à elles. Cette boule lumineuse a la taille de deux hommes de stature moyenne. Aélie fait remarquer à son amie qu'elle avait raison mais Élyna lui fait signe de se taire d'un geste de la main. Trop de choses étranges ont eu lieu ces derniers jours, mais cette « porte »est plus incroyable encore.

La jeune fille n'en croit pas ses yeux et pour s'assurer qu'elle ne rêve pas éveillée à nouveau, elle glisse sa main au travers de l'amalgame de lumière et de fumée. Un vent glacé souffle sur ses doigts.

- On… dirait qu'il y a quelque chose derrière…

- Vraiment ? s'enthousiasme son amie aux cheveux clairs.

- Oui. En tout cas, il y a de l'air froid.

- Est-ce que ça donne sur la Sibérie ?

- Pour le savoir, il faudrait la traverser.

Aélie, curieuse, envisage sérieusement cette option. Elle pose ses affaires de cours sur le sol terreux couvert d'aiguilles de pins. Élyna, poussée par la curiosité à son tour, fait de même. Son vélo contre un arbre et son sac posé à côté, elle observe l'amalgame fumeux.

- On dirait de la fumée d'azote liquide, commente-t-elle.

- C'est vrai. La congélation en moins, plaisante sa camarade.

- Quand je pense que j'ai passé la main à travers juste avant d'avoir cette réflexion…

- Mais elle en est ressortie indemne.

- Est-ce que ça doit me rassurer ? sourit Élyna amusée.

Tout de même anxieuse, elle s'avance devant l'étrange passage.

La jeune fille aux yeux bruns s'approche de son amie, toute excitée. Elle insiste pour partir à la découverte de ce qui pourrait se trouver de l'autre côté. Comme si ce n'était qu'un jeu. Mais Élyna, elle, reste méfiante. Peu importe ce qu'il peut y avoir au-delà, elle sent que ce n'est pas le vide qui les attend. Non, c'est tout autre chose. Et ça n'a rien à voir avec leur monde. Ce n'est pas sur la Sibérie ou l'Arctique que donne ce passage, elle le sait, sans trop savoir comment.

Elle lâche un profond soupir. Est-ce dangereux ? Que leur arrivera-t-il si elles franchissent cette porte ? Et que leur arrivera-t-il une fois de l'autre côté ? Si autre côté il y a… Voilà trop de questions qui se bousculent tout à coup dans son esprit. Pourtant, une conviction certaine s'accroche à elle. Alors, sans réfléchir d'avantage, elle fait confiance à son instinct et s'engage dans l'ouverture, aussitôt suivie par son amie…


***


© Lynn RÉNIER
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