Le paradis blanc

robinpclt

Que recherchions-nous alors, à part ce paradis blanc. Les parasols, la crème grasse et le sable fin qui surchauffe au soleil. Nous venons de si loin, pourquoi se priver de tout ce vernis, de musarder entre les commérages des terrasses et les commerces de luxe dont le parfum s'échappe et flotte dans l'air pour venir nous asphyxier. Génocide odorant, le gaz moutarde des nouveaux riches. Mais rien ne semble contrevenir à l'engouement pour ces rues puantes, et les vieilles fripées traînent leurs lévriers en tenant leurs chapeaux de paille. Elles ne disent ni bonjour, ni merci, et mettent au défi tous ceux qui voudraient les faire exister. Une vendeuse fume son industrielle pendant sa courte pause avant de revenir se plonger dans les effluves chimiques et les cintres alignés, et se faire prendre de haut par des hommes énormes et méprisant. Sur le trottoir, de jeunes couples promènent des molosses inquiétant en adoptant une démarche à l'américaine, casquette, cheveux blonds et barbe taillée avec précision. On se croirait dans une maison de poupée, avec cette blancheur agressive des murs et les couleurs osées d'habits trop chers. Tout est très faux. Et ça se voit. Entre deux enseignes obscènes se logent des plaques en or plaqué, indiquant la présence d'avocats. Il y a beaucoup de plaques similaires. Même au paradis, on a besoin d'une protection, contre le fisc, contre son ex, contre la vérité. La seule réalité, entre les touristes sifflotant, la vieille irascible et le jeune abruti au teint poupon, c'est ce mec en jogging avec sa petite bouteille en plastique. Du whisky, vraisemblablement. Il ressemble à un squelette au milieu d'un bal d'obèses, son aura grisâtre donne la sensation que la mort le suit de près. Il pourrait s'effondrer là, ça n'aurait aucune importance. La mort, dans un tel monde, n'a pas d'importance. Surtout quand on ne peut pas payer. C'est peut-être la seule véritable émotion que j'ai eue, celle d'imaginer ce pauvre gars s'étaler sur le bitume dans un nuage d'essence de musc, dans une flaque de monoï avec en fond sonore une musique acide et redondante. Voilà, je crois, tout ce que je peux vous dire sur l'endroit d'où je viens. N'y voyez aucun jugement de valeur, seulement les observations d'un enfant du pays qui ne s'est jamais vraiment senti chez lui entre la mer et la montagne. 

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