Le Parfum du Sommeil

Stéphane Rougeot

Nati fait la rencontre fortuite d'un journaliste au cours d'une randonnée. L'histoire qu'il s'apprête à révéler aura des répercutions bouleversantes sur sa vie. Mais pas que la sienne.

Organiser des randonnées dès le début du printemps n'est jamais chose aisée. La météo est encore trop capricieuse. La saison débute pourtant au mois de mars pour Nati. Par chance, ce dimanche est ensoleillé et le mercure flirte avec les quinze degrés à l'abri du vent, forçant tous les membres du groupe à ouvrir leurs vestes, parfois un peu trop, pour éviter de transpirer abondamment et avoir froid quand une bourrasque de vent vient les percuter lors d'un passage à l'ombre.

Approchant la quarantaine sans que son apparence ne le reflète, Nati a beaucoup bourlingué de par le monde avant de ressentir le besoin de se stabiliser. Son dévolu fut jeté sur le quart sud-est de la France par la combinaison trop rare d'un climat méditerranéen, de plages paradisiaques à proximité, ainsi que de montagnes, à la fois enneigées l'hiver pour s'adonner aux plaisirs de la glisse, et verdoyantes hors saison, permettant des marches agréables et oxygénantes.

Depuis deux ans, maintenant, il parcourt tous les itinéraires qu'il peut trouver, non par boulimie, mais afin de s'entraîner. Il souhaite en faire son activité professionnelle principale, aussi il se doit d'appréhender tous les aspects de cette tâche, se forger une expérience locale qui viendra compléter ce qu'il a pu apprendre au long des années qu'il a passées à vadrouiller sur tous les continents.

Pour la première fois, Nati s'est associé à Patrick, qui est le guide du groupe d'aujourd'hui. A cinquante-quatre ans, le grisonnant et jovial homme des montagnes dispose d'une apparence typique de ce rôle : une barbe qu'il peut laisser pousser pour se protéger du vent ou du froid, ou bien couper court ; un teint buriné, reflet de longues heures passées au soleil ; une silhouette svelte mais solide et endurante. Le partenariat qu'ils ont conclu va permettre à Nati de suivre, d'observer et d'apprendre, pour trouver rapidement sa place et encadrer lui-même des sorties, en la présence rassurante de Patrick afin d'assurer ses arrières et rassurer les membres.


Ils se sont tous retrouvés sur les coups de huit heures trente à l'entrée du parking. Au total, une quinzaine de personnes constituent le groupe, ce qui est déjà pas mal. La fraîcheur de la nuit n'était pas encore dissipée, en particulier sous la protection naturelle des arbres, poussant chacun à enfiler le vêtement chaud qu'il garde par précaution si jamais il vient à faire frais, qui un petit pull, qui une veste adaptée mais hors de prix, qui un vulgaire polaire bon marché, tant qu'il ne prend pas trop de place dans le sac mais qu'il procure un minimum de protection calorifique.

La première partie de la montée se situe à travers une forêt dense, en suivant un sentier sinueux pour ne pas être trop raide.

Nati est resté en queue de la file. Ainsi, il contrôle en permanence que personne ne prend trop de retard ou s'arrête, et peut tout à loisir étudier le comportement des gens.

Au départ, il avait juste devant lui un groupe de quatre jeunes femmes. A ses yeux, et surtout ses oreilles, elles ressemblent plutôt à des adolescentes qu'à de véritables femmes adultes tant leurs conversations sont frivoles et superficielles. Si la prochaine génération doit être à leur image, il se désole d'avance que l'humanité prenne une direction si pitoyable. Tout n'est peut-être pas perdu, car elles ont l'air motivées pour la randonnée, mais ce loisir ne suffit pas à transformer quelqu'un pour en faire un être exceptionnel – aux yeux de Nati – loin s'en faut.

Au bout d'une vingtaine de minutes, elles ont dépassé un homme – ou bien est-ce lui qui a ralenti volontairement ? Nati penche plutôt pour la deuxième solution quand il remarque les regards appuyés qu'il porte sur elles, sur l'une d'elles plus particulièrement. Ses mouvements hésitants quand elles le regardent, le ton effacé de sa voix quand il s'exprime avec des phrases et des mots très courts conduisent Nati à le considérer comme un timide maladif. D'ailleurs, participerait-il à la randonné dans l'unique but de se sociabiliser ? Ou bien est-ce surtout pour mater les fessiers moulés de lycra ou de Jeans ? S'il souhaite rentrer accompagné le soir chez lui, alors c'est perdu d'avance, mais en a-t-il seulement conscience ?

Sans la moindre compassion, Nati s'amuse de ce spectacle.


Sur les coups de onze heures, le groupe parvient à la sortie de la forêt, et procède à une petite pause. Le tracé de la piste fait une boucle au bord d'une falaise de plusieurs mètres, transformant l'endroit en un véritable point d'observation sur la vallée. Un garde-au-corps en métal dont la peinture s'écaille prévient toute chute accidentelle.

Une femme, la trentaine, s'appuie dessus pour stabiliser son souffle. La reprise d'une activité physique n'est pas simple, surtout que les quelques kilos qu'elle tente vraisemblablement de perdre la gênent plus qu'elle ne l'aurait imaginé. Un homme, légèrement plus âgé qu'elle, s'approche et lui passe un bras autour des épaules.

— Ça va, Lucie ?

En posant sur lui un regard très doux, malgré la difficulté à oxygéner correctement son organisme et la transpiration qui coule abondamment, elle acquiesce d'un hochement de tête.

Un garçon d'une dizaine d'années n'a pas l'air fatigué le moins du monde, et court partout, suivi par un autre, qui a facilement atteint la majorité par son apparence, mais qui semble trouver plus d'intérêt dans les jeux de son jeune frère que dans n'importe quelle activité de son âge. Un troisième, le cadet, s'approche du compagnon de Lucie. Nati devine une famille recomposée, ou bien en cours de recomposition quand la femme appuie tendrement sa tête sur le bras de l'homme.


Le cliquetis d'un appareil photo mitraillant le décor attire l'attention de Patrick, qui s'approche d'un homme relativement petit et grassouillet immortalisant la vue à l'aide d'un équipement digne d'un professionnel.

— Alors, Pierre, ça vous plaît ? Finalement, vous ne regrettez pas, hein !

Pierre sourit sans interrompre son activité.

Le guide poursuit ses questions :

— Vous allez parler de nous dans votre journal ?

— Je suis indépendant, donc je travaille pas pour un journal en particulier. Mais je suis pas spécialisé dans les reportages nature, si c'est ce que vous supposez.

— Donc pas d'article sur cette belle journée ?

Nati dresse l'oreille. Un journaliste, voilà qui l'intéresse au plus haut point. Non pas pour l'intérêt que suscite ce métier, ou la proximité avec d'éventuelles célébrités desquelles il pourrait raconter des anecdotes croustillantes et inédites, mais plutôt parce que le quadragénaire y voit là le moyen d'assouvir un désir qui lui trotte dans la tête depuis un bon moment, déjà.

Il attend que le photographe soit un peu isolé, et l'approche discrètement.

— Pierre, c'est ça ?

— Oui.

— Moi c'est Nati, le…

Pierre le coupe avec un petit geste de la main dans sa direction, signifiant qu'il sait qui il est, suite aux présentations rapides qui ont eu lieu au moment du départ :

— L'apprenti guide, oui, je me souviens.

Un couple de soixantenaires s'assied juste à côté d'eux, contraignant Nati à remettre son projet d'aborder le sujet avec le journaliste. La femme tape sur le sac à dos de l'homme sans rien dire. Il pose le bagage à terre, sort une bouteille d'eau, et la tend à son épouse sans même la regarder. Elle accepte l'offrande silencieusement, le visage fermé. Lorsqu'elle lui rend, il la range docilement. S'ils ne paraissent ni dépaysés ni physiquement atteints par l'exercice, leurs agissements pourraient susciter la curiosité.

Mais Nati n'attend qu'une chose : leur départ, qui se fait attendre. Pierre finit par se déplacer le premier. Il faut le suivre, au cas où une occasion se présente à nouveau. Alors qu'il revient en arrière sur la piste, et vise les premiers arbres, Nati lui lance, avec une voix qu'il ne voudrait pas trop forte :

— Je me demandais si…

Cette fois, il ne termine pas sa phrase, cherchant ses mots. Le journaliste tente de les deviner :

— C'est rapport à mon métier, c'est ça ?

Le quadra est soulagé que son dessein soit deviné :

— Oui.

— Vous savez, j'ai l'habitude qu'on me prenne pour un paparazzi, ou un de ces scribouillards de la presse soi-disant people, avec tout le respect que j'ai pour une activité essentiellement alimentaire. Malheureusement, je vais vous décevoir.

— Non, c'est pas pour ça, en fait. Je…

Pierre commence à être intrigué par cet homme sûr de lui la plupart du temps, mais hésitant en ces instants précis. Afin de ne pas le brusquer, il lui laisse le temps nécessaire.

— J'aimerais savoir si… Si mon histoire pourrait avoir un intérêt quelconque pour… Pour un magazine quelconque.

Le journaliste sourit. Voilà donc où il voulait en venir ! Point de lecteur cherchant à démystifier la presse dont il raffole, il s'agit seulement de quelqu'un qui pense avoir l'affaire du siècle à raconter, et cherche un lien dans le milieu. Amusé, il ne voudrait pas le braquer, aussi il cherche à lui faire perdre sa motivation discrètement :

— Il faudrait me donner un aperçu, de quoi me permettre de juger si votre “histoire” est digne d'intérêt.

Avec une grimace, Nati se contente de lâcher :

— J'aimerais autant pas.

Il regarde les autres membres du groupe, puis ajoute en baissant la voix :

— Pas ici, j'ai… Je pense qu'il vaudrait mieux en parler dans un endroit plus calme, où… Où aucune oreille ne pourra nous surprendre.

— Vous savez, je rencontre tous les jours des gens qui aimeraient bien qu'on parle d'eux dans un journal. Si vous n'acceptez pas de me donner d'information qui puisse susciter en moi la moindre curiosité, comment voulez-vous qu'un lecteur lambda puisse...

Nati se penche et murmure quelques mots dans l'oreille poilue du journaliste. Ce dernier fronce ses sourcils bien fournis et réfléchit une seconde :

— On pourra parler en fin de journée, si ça vous va ?

— Très bien. On n'a qu'à dire à mon hôtel, sur les coups de vingt heures.

Avant de se renseigner sur l'adresse précise, Pierre tourne et retourne la phrase percutante qui l'a interpellé sur-le-champ.

Qui est donc cet individu mystérieux, et que peut-il bien avoir à lui raconter ?


***


Plus tard, en fin d'après-midi, Nati rentre dans sa chambre d'hôtel.

Désirant terminer agréablement une balade qui s'est avérée fort divertissante, et riche de rencontres, il ne monte pas seul.

Nati ne s'embarrasse jamais de mondanités aussi inutiles qu'ennuyeuses à ses yeux. Quand il veut assouvir une pulsion, il va droit au but. Son charme, sa prestance, son assurance et un choix judicieux dans ses ambitions suffisent la plupart du temps à lui octroyer une partie fine aussi intense qu'éphémère.

Les préliminaires sont rapides, chacun étant déjà fortement excité. Ils se dévêtissent rapidement, s'enlacent l'espace d'une seconde avant de se plonger dans les choses sérieuses.

Autant elle est hésitante, voire passive, autant lui se sent à l'aise et ne laisse ni temps mort ni place au sentiment.

Tout en maîtrisant ses va-et-vients, à genoux au milieu du lit, il savoure la lente montée vers le plaisir, dont le paroxysme sera d'autant plus fort qu'il aura su être patient.

Sa compagne, allongée sur le dos et les jambes repliées, aimerait être plus active, et ne trouve rien d'autre à faire que de procéder à quelques caresses. S'il comprend qu'elle n'a pas l'habitude de multiplier les partenaires, et peine à s'adapter, il n'en boude pas moins les délices qu'elle peut lui procurer.

Elle ne fait pas partie des standards de la beauté des magazines. Lucie n'en est pas moins une femmes dont le léger enrobage valorise une silhouette gracieuse ainsi qu'un minois craquant.


Nati a passé sa journée à déterminer quelle femme du groupe de randonnée pourrait bien lui servir de dessert. La vieille, c'était hors de question. Les jeunes étaient trop gamines dans l'esprit pour attirer ses faveurs, même s'il reconnaît y avoir songé à plusieurs reprises tant les choix étaient limités. De toute façon, qu'aurait-il fait des trois autres ? Il ne se sentait pas en forme au point de les satisfaire toutes, même si tenter ce genre d'expérience ne lui aurait pas déplu. Il jeta son dévolu sur celle qui lui offrait les meilleures chances de réussite, à savoir un célibat – donc une ouverture possible – une apparence ni trop canon ni trop repoussante – pour ne pas éveiller de méfiance chez elle – et un véhicule séparé de son supposé prétendant à une recomposition pour lui permettre d'attaquer sereinement sans craindre un protecteur jaloux.

Il n'a pas osé lui faire une queue de poisson comme l'idée lui en est venue. Il lui aurait sûrement fait trop peur pour qu'elle accepte de le suivre. Il s'est donc contenté d'attendre qu'elle soit seule sur la route, de la dépasser, de mettre ses feux de détresse et de s'arrêter sur le bas-côté. Tout naturellement, elle est venue se garer derrière lui et s'est empressée de s'enquérir du problème qu'il pouvait avoir. Sans aller jusqu'à dire que son problème se situait entre ses jambes, il s'est contenté de s'excuser et de l'inviter.


Lucie tente de se redresser, mais n'ayant pas des abdominaux assez forts, et ne souhaitant pas interrompre les saccades qui lui retournent les sens, elle se contente de lui envoyer un baiser avec la main. Son souffle s'accélère et ses yeux se ferment alors qu'une onde de spasmes parcourt son corps.

Nati ne cherche jamais à combler ses partenaires. Il se trouve qu'il fait durer son propre plaisir suffisamment longtemps pour que la majorité  du temps elles atteignent le paroxysme avant lui – quand ce n'est pas plusieurs fois.

Il n'accélère que dans les dernières secondes, lorsqu'il sent le point de non retour franchi. L'afflux de sang dans son organe provoque une nouvelle série de secousses chez Lucie, qui ne peut contenir un râle, les yeux fermés.

Ses halètements rappellent à Nati plusieurs moments de la randonnée, lorsqu'elle devait faire des pauses pour reprendre son souffle. Peut-être avait-il déjà au fond de lui le pressentiment qu'elle viendrait à reproduire les mêmes sons tandis qu'il lui labourerait le vagin ?


Quand tout est fini, il s'assied au bord du lit et retire le préservatif qu'il jette sans même y faire un noeud, à la manière d'un ballon de basket, dans la poubelle en plastique de la salle de bain ouverte.

Il se penche vers ses habits, posés sur une chaise, et attrape la montre qu'il a glissée dans la poche du pantalon.

Il laisse échapper :

— Ah, merde !

Lucie redresse la tête.

— Qu'est-ce qui se passe, mon lapin ?

— C'est péjoratif, “lapin”, surtout question sexe.

— Excuse-moi.

Il se met debout et étire son dos, ne faisant état d'aucune pudeur en présentant son appendice recouvert d'une fine couche de semence brillante qu'il n'a pas pris la peine de nettoyer.

— Va falloir que tu te barres, j'ai un rendez-vous.

Alors qu'elle roule sur le drap pour rejoindre le pied de la couche, elle recouvre peu à peu ses esprits.

— Ok. Le temps d'une petite douche, et je te laisse. T'en as pour longtemps ? On peut se retrouver quelque part après ?

La voix masculine durcit le ton :

— Nan, t'as pas compris : tu te casses tout de suite et définitivement. On va pas se marier, on va pas rebaiser. On va même jamais se revoir.

Perdue dans la recherche d'une raison valable pour provoquer chez lui un tel comportement, elle bafouille :

— Mais… Qu'est-ce que… Où j'ai… J'peux pas sortir comme ça, quand même !

— Ah bon ? T'as peur que le mélange de sexe et de rando que tu dégages soit insupportable ?

— Non, mais…

— Ta chambre est trop loin ?

— J'ai pas de chambre, j'habite à quelques kilom…

Il la coupe sèchement :

— M'en fous ! Cours jusqu'à ta voiture si tu veux, mais j'ai un rencard et je dois me préparer, c'est compris ?

Nati marche vers la porte, ouvre le battant en grand, donne un coup de pied dans les affaires de Lucie, ce qui les fait voler ou rouler dans le couloir, puis fait signe de la main à la malheureuse de les suivre :

— Allez, hop ! La fête est finie, on replie tout et adieu la compagnie ! Tu vas te rendre compte qu'en étant à poil, personne va faire attention à ta puanteur !

Comme elle hésite à sortir nue et encore flottante des effluves et des sensations de la meilleure partie de jambes en l'air qu'elle a eue depuis au moins une décennie, Nati la prend par le bras et la pousse sans ménagement, avant de refermer et de verrouiller la porte.

Après un profond soupir, il se dit qu'il a tout juste le temps pour une douche, s'il est rapide.


***


En effet, Nati est encore tout mouillé, une serviette autour des reins quand il accueille le journaliste.

— Excusez ma tenue, j'étais sous la douche.

— Ah, je suis peut-être un peu en avance. Si vous voulez, je reviens dans cinq minutes ?

— Non, inutile, venez.

Il le fait entrer, ferme la porte, puis pénètre dans la salle de bain, afin de s'habiller ailleurs que sous les yeux de son visiteur, en poursuivant :

— Ah oui, et je m'excuse aussi pour la chambre…

— C'est rien, je comprends. J'ai vu la fille dans le couloir, mais je me doutais pas qu'elle sortait d'ici, sinon je vous aurais laissé le temps de…

— Non, non, je voulais dire, j'ai pas trop les moyens, donc je me contente du moins cher que je trouve.

En effet, la pièce est exiguë, tout juste de quoi tourner autour d'un lit double, une petite table devant un mur avec une chaise bon marché, et un coin toilette à peine protégé par une cloison d'un centimètre d'épaisseur abritant une douche, un lavabo et une cuvette. La climatisation vieillissante crache un air chaud douteux au-dessus de la porte. La fenêtre au double-vitrage insuffisant pour retenir le bruit de la circulation de la rue vibre à chaque passage d'un véhicule.

— C'est rien. Dans la région, les endroits confortables sont vite hors de prix, malheureusement. Vous êtes là depuis longtemps ?

Nati passe sa tête hirsute dans l'entrebaillement :

— Dans l'idéal, j'aimerais un petit pied-à-terre, mais j'ai pas encore les moyens. J'habite plus près de la mer, dans l'arrière-pays niçois.

— Ah oui, ça fait une trotte.


Le journaliste, toujours debout, voit alors son hôte revenir, arborant un pantalon et un pull sombres, tirer rapidement le drap et la couverture pour donner un air plus présentable au lit, puis s'asseoir dessus. En le paraphrasant, il demande :

— Pour quelle raison le Mossad vous en voudrait ?

— Avant d'en arriver là, je voudrais passer en revue les moments clés de mon existence qui ont conduit à cet état de fait, vous permettez ?

— Si vous ne traînez pas trop dans les détails, oui. Je vais pas prendre de notes pour l'instant. On est là pour faire connaissance, et afin que je puisse juger de la pertinence de votre histoire pour un potentiel futur article. Si cela vous convient.

Nati acquiesce, puis se lance dans une longue tirade.

— Je suis né d'une famille juive dans l'ouest algérien. Mon père était dans les affaires du pétrole. On a quitté le pays pour s'installer en Israël quand j'avais une dizaine d'années. Je venais d'entrer au collège. Vous avez sûrement entendu parler de la “loi du retour”. J'ai été élevé dans la religion, mais durant mes études, j'ai compris que mon cerveau n'acceptait plus cette idée de divinité. Ma vie était bien meilleure au Moyen-Orient. Si ma famille était même encore un peu plus riche, au moins on était mieux considérés car tout le monde était juif. J'ai pas fait de grandes études, contrairement à ce qu'on attendait de moi, mais avec un petit diplôme en génie électrique, j'ai pu postuler dans une entreprise nationale qui s'occupait de la maintenance de lignes à haute tension. Il va de soi, surtout pour l'époque, que j'ai subi une enquête approfondie des services d'état afin de valider ma demande. C'est là que j'ai eu l'occasion, à plusieurs reprises, d'accéder à des locaux sécurisés dans une centrale nucléaire. Peu de temps après, mon employeur m'a viré pour raison économique, alors qu'il y avait du boulot pour tout le monde. D'ailleurs, ils ont vite embauché un autre gars pour me remplacer. J'ai su par un collègue que mon rapprochement avec des mouvements politiques parlant d'évolutions radicales n'était pas étranger à ce licenciement. C'est venu de la centrale, qui a refusé que j'entre dans la “zone sensible”. Du coup, mon patron ne pouvant m'affecter ailleurs compte tenu de mes capacités et des effectifs, en est venu, pour sauver ses miches, à me foutre dehors.

Voyant que Pierre est impatient d'intervenir, Nati le laisse parler :

— J'imagine qu'ils n'avaient rien de concret sur vous, sinon les conséquences auraient été bien plus graves.

— Certainement, oui. Par chance, j'avais pris quelques photos de l'intérieur de la centrale, à titre totalement privé, et sans aucune arrière pensée. J'ai alors voulu me changer les idées. Cette période d'inactivité m'a permis d'envisager un voyage autour du monde que j'avais en tête depuis longtemps. Le confort financier de ma famille y a contribué, il est vrai, surtout après le décès de mes parents dans un accident de la circulation.

— Toutes mes condoléances.

— Ça remonte à loin, maintenant, mais merci.

— Ces photos, vous les avez toujours, n'est-ce pas ?

— J'y viens. Traversant tous les continents, j'ai finalement atterri en France, après deux années d'errance, et j'ai décidé qu'il était temps que je m'installe quelque part. J'ai jamais tenté de reprendre une activité professionnelle dans le domaine du nucléaire ou de l'électricité. J'imagine que le Mossad étant tentaculaire, je serais vite repéré et écarté à nouveau. J'essaie de me recycler, je fais des choses qui me plaisent, étant donné que, même si j'ai de quoi vivre, c'est pas la panacée ni éternel, et j'économise autant que possible pour tenir. Donc ce matin, en apprenant que vous étiez journaliste, je me suis dit que vous pourriez peut-être avoir les moyens de vérifier discrètement si mes photos peuvent contenir quelque chose de compromettant. Quelque chose qui pourrait expliquer mon renvoi. Non pas que je les attaquerais pour licenciement abusif, d'une part je m'en fous et d'une autre j'aurais jamais gain de cause. Mais s'il s'avère que je peux permettre de prouver que des recherches nucléaires non avouée, donc certainement interdites, sont menées là-bas, j'aurais le sentiment d'avoir fait mon devoir de citoyen de la Terre.


Pierre regarde Nati sans rien dire. Il le jauge, le juge, tente de discerner le bon vin de l'ivraie parmi toutes les informations qu'il vient de dévoiler. Quand il termine de mettre au point sa stratégie, il la partage :

— Va falloir me confier vos clichés. Au moins quelques uns dans un premier temps, pour convaincre une rédaction de lancer une enquête.

Nati sort une enveloppe format A4 d'une valise et la tend au journaliste, qui la prend et en sort cinq tirages en couleurs.

— J'en ai plein d'autres, et les originaux sont en lieu sûr. Je vous laisse celles-la.

— Si vous avez raison, et qu'il est possible de prouver quelque chose, cette affaire va déclencher un grand bruit et vous mettre dans une situation délicate. Vous êtes conscient des risques ?

Nati sourit :

— Il faut bien mourir de quelque chose. Alors autant que ce soit en essayant de dévoiler la vérité.

— Tous les pays ont des secrets inavouables, vous savez. L'Israël ne fait pas plus exception que la France ou les Etats-Unis. Comme on dit : on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs.

— Peut-être, en effet. mais là, c'est moi qui suis le dindon de la farce, ou l'oeuf de votre expression. Je pense qu'ils vont trop loin dans leur politique extérieure, donc si je peux contribuer à les freiner un peu, je vais pas m'en priver.

— Je salue votre courage, car c'est une décision difficile et risquée. Je voulais être sûr que vous êtes décidé et que vous n'allez pas vous rétracter avant qu'on puisse aller au bout. Si ça peut vous rassurer, je vais garder votre identité secrète, d'ailleurs je connais même pas votre nom et c'est pas utile de me le donner pour l'instant. On va voir ce que ces photos peuvent nous apprendre, et si je peux convaincre un journal. Ensuite, je reviendrai vers vous.

Pierre laisse sa carte à Nati, qui lui donne en échange le numéro de chez lui, en précisant qu'il sera vraisemblablement plus facilement joint ici à l'hôtel dans les jours qui viennent, avec son numéro de chambre.

— Dans combien de temps je peux espérer avoir de vos nouvelles ?

— Aussi vite que je pourrai.


***


Grenoble, le 6 mars 1988


Bonjour Saloua,


Mon adresse à Vence est toujours valide, tu peux continuer à m'y répondre, mais je passe beaucoup de temps dans les Alpes du nord car j'ai trouvé un guide qui accepte de me former. Je ne compte pas déménager, en tout cas pas pour l'instant, mais on verra plus tard.

Je t'avais dit que je finirais par me stabiliser. J'ai longtemps eu besoin d'explorer, de découvrir. Si c'est toujours en moi, par contre je commence à fatiguer. Il n'était pas exclu que je revienne à Tlemcen. Le destin en a voulu autrement. Je reviendrai quand même un jour en Algérie, histoire de te revoir, et constater que le quartier a bien changé depuis toutes ces années. Peut-être même que notre école n'existe plus ?

Je viens de rencontrer un journaliste. Tu m'avais dit que ce n'était pas une bonne idée, dans ta dernière lettre. Je ne t'ai pas ignorée, j'ai simplement voulu savoir si ça pouvait aboutir. Il doit me recontacter d'ici quelques jours. Rien n'est encore fait. Mais si ça venait, alors je serais probablement à un tournant de mon existence.

Tu sais que je me suis toujours battu pour la liberté de chacun et la sauvegarde à la fois de l'Humanité et de la Terre. Je ne pourrais passer sous silence des informations cruciales que je détiendrais. Maintenant, je suis proche de savoir si c'est vraiment le cas.

Il semblerait que tu t'inquiètes aussi pour ma vie sentimentale. Maintenant que je me stabilise un peu, je vais pouvoir me mettre en quête d'une femme. Mais toutes ces années à changer constamment de port ne m'ont pas forcément donné de bonnes habitudes. Bref, c'est pas gagné de ce côté-là non plus. Je ne désespère pas pour autant. Toi, tu es mariée depuis très longtemps, alors il doit bien exister quelqu'un pour moi, quelque part. Il ne me reste qu'à trouver. Tu ne te souviendrais pas de la recette, par hasard ?

Ces lettres que j'échange régulièrement avec toi m'ont toujours été d'une aide précieuse, à la fois parce que te poser des questions m'éclaire sur les réponses à donner, et parce que ton retour est toujours très pertinent. Des fois je me dis que c'est peut-être toi, la femme qui m'était destinée. Dommage qu'on se soit rencontrés si tôt, et que les circonstances aient évolué comme elles l'ont fait. On ne saura jamais ce que ça aurait pu donner, même si on était tellement différents. C'est peut-être ce qui nous rapproche ? Va savoir.


À bientôt.


Nati


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