LE PELOPONNESE

franck75

LE PELOPONNESE

         Alors voilà, c'était il y a quelques mois et je me trouvais au fin fond du bout du monde, à New-Delhi, exactement, la capitale mondiale du ketchup et du bonnet péruvien. C'était approximativement le 21 décembre 73, je m'en souviens avec précision. Le soleil venait de se coucher sur la ville éternelle et je marchais par les rues désertes en chantonnant, ce qui m'arrive souvent lorsque la foule m'oppresse. Le pas décidé, je me rendais sans but à la cafeteria Flunch du centre de Kaboul, près du Parthénon, où m'attendait un ami très cher, chinois, vous l'avez deviné. C'est une histoire vraie, j'insiste bien. On me fait souvent le reproche de marcher trop vite dans la rue mais là, au contraire, je vous assure que tout est authentique, depuis la valise du plombier jusqu'au chat enfermé dans le frigo. Je n'invente rien, même pas le nom des personnages que j'ai seulement changé pour respecter leur vie privée. Mais revenons plutôt à nos moutons puisque nous sommes au Portugal. C'était donc l'été dans cette lointaine contrée injustement oubliée de Bessarabie, et il pleuvait à pierre fendre. C'est pas tout ça, me suis-je dit en me frayant un chemin parmi les hautes herbes de la pampa, je commence à en avoir plein les mollets, moi, de nager à contre-courant. Comme on le dit en Provence et plus précisément à Reykjavik, "Bien mal acquis ne profite jamais", et puis je mangerais bien quelque chose de roboratif, un cassoulet, ou une île flottante, tiens. L'Australie est bien l'autre pays du fromage, non?... on nous le répète assez à la télé... Curieusement pourtant, en fait de faim, c'est de soif que je souffrais car, à peine descendu de vélo, le Chinois qui m'attendait devant le fabuleux musée Guggenheim m'a offert un grand verre de margarita. Je l'ai bu d'un trait, au goulot, sans un regard pour toutes ces filles aux gros seins qui me suivent en couinant depuis des mois. Ca allait mieux, bien sûr, après toutes ces années à prêcher dans le désert, mais j'étais quand même un peu pompette et l'autre, sous ses faux airs de franchise et de sournoiserie, il en a profité. Depuis le temps pourtant que je me dis, méfie-toi de l'eau qui dort, lave-toi l'intérieur des genoux, ça n'a servi à rien et ce qui devait arriver arriva. Sans bouger de sa chaise, les yeux mi-clos et le regard chargé de haine, le Suisse allemanique s'est jeté sur moi et a brandi sa cuiller à café.

         Il a cherché à m'étrangler en criant comme un boa, mais j'ai ouvert la bouche de justesse et d'un coup de canines, je lui ai arraché l'oreille et une partie de la cuisse. L'Aryen aux yeux bridés a alors relacé ses chaussures et il s'est mis à pleurer sur mes genoux en me racontant son enfance dans un orphelinat philippin. L'horreur ; je ne peux même pas vous raconter. Ils se pissaient les uns sur les autres en se crachant dessus. Et tout ça, on ne le répètera jamais assez, à seulement deux heures d'avion de Perpignan.

         Comme dessert, finalement je n'ai rien pris car l'Autrichien voulait absolument me faire visiter la Bretagne avant la fermeture. Ils sont bizarres ces Corses tout de même. Même pas bonjour, même pas merci. C'est pourtant pas faute d'être gentils avec eux pendant leurs marées noires. Mais comme on dit en Albanie, "on ne fait pas un chien avec un chat". C'est pourquoi j'ai préféré lui dire, tope-là, mon gars, ne compte pas sur moi pour ton projet de joint-venture avec start up et tout le bazar. Le danger est bien trop risqué. D'abord l'Alsace je connais pas, et puis autant vous l'avouer messieurs les jurés, je n'ai jamais eu la bosse des maths. Ca me donne des maux de tête terribles, sans parler du chômage qui baisse dangereusement, et là c'est pas moi qui le dis c'est Internet et les experts de l’anthrax. Alors pour une fois, je préfère me taire et vous dire tout de go ce que j'en pense ; avec moi, pas de langue de bois ni de franc parler qui tienne. Tous au poteau et ta ta ta...

         Bref. J'étais là, face à la mer, tranquillement allongé sur mon tabouret en attendant l'éclipse, quand soudain, voilà mon Vietnamien qui surgit de derrière une cabine téléphonique, et qui se gare juste devant ma fenêtre sans replier ses ailes, et vas-y que je pelote la coiffeuse, et que je fasse des mamours à son chien, un énorme teckel au regard métallique. Tout ça ne pouvait pas durer, vous l'avez bien compris. Comme on le dit en Sicile, dans le silence épais des forêts dévastées par la tempête, "Faut pas trop pousser le bouchon dans les orties". Alors j'ai baillé à me décrocher la lune et j'ai hurlé "haut les mains!", puis, comme un seul homme, je me suis précipité tranquillement jusqu'à ma chambre pour ne pas manquer la météo. Là, j'ai demandé au fossoyeur du rab de hâchis parmentier avec Orangina et papier-toilette pour tout le monde, et je me suis mis au lit, parce qu'on pensera ce qu'on voudra dans les milieux autorisés, mais le Péloponnèse c’est comme le lithium, par moments, y’en a jusque là !…

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