Le Plumitif

belthane

Savez-vous de quoi sont fait vos rêves?

L'homme était assis à son bureau, il écrivait à toute vitesse. La pièce était grise, sombre, remplie de fumée. Une cigarette se consumait lentement dans un cendrier débordant de mégots. Une lumière blafarde éclairait sa table de travail. Il avait le dos vouté, le visage proche de sa feuille. Son visage tout entier était concentré sur les mots qu'il dessinait avec sa plume. 

Il releva la tête regarda la mur blanc en face de lui. 

“Merde!” 

L'inspiration venait de le quitter. 

Il reposa ses yeux sur sa page lu les derniers mots. Il mit un point commença une nouvelle phrase qui n'avait rien à voir puis il posa sa plume. Il saisit la feuille la plaça dans une enveloppe brune qu'il ferma et la déposa dans une pelle en plastique débordant de plis similaires. Des lettres délavées par la lumière, formaient le mot “out” sur un post-it jauni par le temps. 

Il irait bientôt déposer le fruit de son labeur à l'expédition. Sa journée tirait à sa fin, mais il s'en moquait. Il pensait à elle, à ses mots. “Tu n'es qu'un minable!” que répondre à cela? Ses longues pages avaient aujourd'hui pris la teinte de sa petitesse. Des hommes des femmes pris dans un enfer de géant. Réduits à des lilliputiens, se battant contre des idées nouvelles, trop grandes pour qu'ils puissent même en saisir l'ampleur. Qu'en était il de la directive D28/A-292_R. La nouvelle, celle qui stipulait qu'il fallait donner des indices. Des indices de feu, d'objets brulants, de murs de flammes, d'explosion. Que faire? Si lui-même ne savait pas ce qu'était la finalité de la directive D28 comment pouvait-il glisser des indices dans ses textes? C'était absurde. 

Quand il aurait le temps il irait à la prochaine réunion du personnel ou il écrirait une lettre de doléances à la direction. Ce n'est plus possible de travailler dans des conditions pareilles. “Je n'ai pas signé pour un tel calvaire!” pensa-t-il en se saisissant d'une nouvelle feuille. “Et l'autre qui me traite de minable de bon à rien. Quelle salope elle-aussi. Je me tue au travail et elle n'a même pas le mérite de le reconnaitre. Elle elle se contente d'inspirer. Et moi d'expirer… Ce serait aussi simple que ça mais ça ne l'est pas! Ces directives à la noix faussent cette respiration symbiotique! Ça fonctionnait si bien entre nous à l'époque. Elle était ma muse. C'est devenu une femme ordinaire, l'épouse d'un homme ordinaire. Rien de plus rien de moins. Quel gâchis quand même. Minable moi! Non mais! C'est toi la minable!” 

Comment en était-il arrivé là? L'homme ne se posait plus vraiment la question. Il écrivait. Des mots doux tendres, passionnés. Il évoquait une prairie en fleur, une source claire, un instant magique. Puis il ajouta une fontaine de flamme qui détruisait tout, afin d'être en phase avec la D28. Il ne savait pas quoi ajouter. Un cheval qui rit pourquoi pas? Il posa sa plume mit le feuillet d'en l'enveloppe, qui vint agrandir la pile. Il tira sur sa cigarette et en profita pour avaler une gorgée de café tiède. Puis il se saisit d'une nouvelle feuille, ajusta sa plume entre ses doigts et laissa les mots glisser sur le papier. Un cheval qui rit, une cascade de flammes, le frère qui se moque. Un poignard, un cri de haine et surtout une libération soudaine après le meurtre. Libre. Libre jusqu'a ce que tout explose. Pause. Enveloppe. Cigarette. Café. Feuille. “C'est lassant cette routine” pensa-t-il encore.  

Au fond pourquoi avait-il choisi ce métier? Cela semblait si passionnant, débordant de vie, d'imagination et de créativité. Les possibilités étaient quasi infinies. Quand il avait eu l'entretien d'embauche il n'avait pas pensé à la bureaucraties, ni aux directives, encore moins à la lassitude, ni aux rapport de ses supérieurs, ou à la précision de ses textes, ou au “vague” qu'il fallait laisser sans trop que ce soit “vague”. Il avait simplement pensé aux rêves et à l'écriture. C'était magique. Cependant, il y avait tant de contraintes administratives. Au point que pendant une période il s'était laissé aller à n'écrire que des incohérences, des mots absurdes. “Chien, volet, Pouf! Atrabile.” 

Cela n'avait pas trainé. Il avait été convoqué dans le bureau de son supérieur. On lui avait parlé de la D12 à l'époque. Directive à la noix pour catastrophe à la noix. Personne n'avait rien vu venir. Carl Gustav Jung avait peut-être compris. Et encore! Mais lui, il n'écrivait pas pour Carl Gustav Jung. Non. Lui, il se contentait du menu fretin. Alors à quoi bon? À quoi bon toutes ces enveloppes? Tous ces mots? Ne pouvait-on pas laisser libre court à son imagination? Non.

“Il faut laisser des indices… Mais pas trop” lui avait asséné son patron avec un air condescendant et moralisateur. “Ils doivent se dire que cela à un sens, même s'ils ne le comprennent pas.”Son patron, c'était une caricature de cadre moyen. Il portait une chemise blanche, avait décroché sa cravate, son pantalon était tenu par des bretelles noires. Des cheveux hirsutes, une moustache touffue et cette manie de poser des gobelets de café partout sur son bureau. Le cauchemar des nettoyeurs c'était une certitude. L'employé avait fait le dos rond et avais repris son travail sans se poser plus de questions. Il avait été assidu durant de longues années, sans jamais avoir de promotion. Sa femme le lui reprochait souvent. Le soir il était fatigué. Il dormait d'un sommeil profond, sans rêve. Il éteignit la lumière et quitta son bureau, las de sa journée, las de ressasser des souvenirs.  


Ces derniers temps, cependant, il s'était mis à rêver. Entre les altercations avec son épouse et sa lassitude au travail et dans la vie, les rêves lui donnaient de l'espoir. Il rêvait de grandeur, de vastes espaces, de liberté. Il sentait le vent sur son visage alors qu'il galopait sur une plaine. Au matin il se sentait triste et vide. Cette nostalgie, cette mélancolie déteignait sur son travail. Il le sentait, il le savait. Son supérieur aussi le savait. C'était certain. Cela se voyait à la façon dont il le regardait arriver le matin, à la façon dont il buvait son café en lui jetant un de ces regards en biais, jugeant et jaugeant. L'employé savait que ses textes étaient mauvais. Qu'y pouvait-il, lui? Il faisait au mieux, surtout avec cette directive D28 qui prenait de plus en plus d'importance. Accélérant le pas, il se décida à affronter cette journée de labeur, sans ressasser d'idées noires. 

Il pénétra dans son bureau et constata avec horreur qu'il n'avait pas descendu les enveloppes de la veille à l'expédition. Elles formaient une construction anarchique de papier kraft sur sa place de travail. Comment avait-il pu oublier? Il senti la sueur envahir son corps, sa chemise se colla à sa peau. Il déglutit. Par réflexe, il alluma une cigarette et respira lentement. Que faire? Aller au plus simple. Sans se démonter, il saisit la pile de papier et la descendit aux envois. Avec un peu de chance cela passerai. Sinon il était bon pour un nouveau savon, et peut-être un blâme, ou une évaluation, voire un bilan complet de son état psychique. Découvrir que l'homme qui écrit vos rêve est en panne d'inspiration et dépressif, cela peut laisser songeur. 

De retour à son office, il bu une gorgée de café tiède, se saisit d'une nouvelle page et écrivit un rêve. Les mots ne venaient pas facilement. Surtout qu'une pensée lui trottait dans la tête depuis quelque temps. Si lui écrivait les rêves des autres, qui écrivait les siens?  


Photo by Nicolas Thomas on Unsplash
Signaler ce texte