Le portrait d'Yvonne Gray

le-fond-et-la-forme

Elle poussa de toutes ses forces la barre en métal.

La porte en fer rouge bordeaux s’ouvrit lentement sur le gymnase. 

L’intérieur sentait déjà la sueur -les restes de relents de transpiration de la veille- mais c’était encore respirable. En pratiquante avertie, elle ne participait qu’aux premiers cours du matin. Elle avait renoncé aux cours du soir. En fin de journée, elle était trop fatiguée et les conditions d’exercices se dégradaient sensiblement : la température de la salle devenait trop élevée, des exhalaisons diverses et variées s’accumulaient, l’enseignant avait souvent une baisse de forme et la propreté du local laissait à désirer. Autant d’éléments qui l’incitaient à venir le matin.

Elle salua d’un rapide “Bonjour !” les personnes qui se changeaient : baskets et jogging pour uniforme. Les vêtements portés étaient simples et confortables : pas de marques prestigieuses, pas de snobisme vestimentaire. Elle aimait cette ambiance bon enfant. Les gens se jugeaient sur leur capacité à sourire, sur leur contact et non sur leurs vêtements. Ils se connaissaient tous en général : comme voisins, comme compagnons d’infortune du même TER de 6h15 ou par des enfants camarades de classe. La moyenne d’âge se situait bien au-dessus de 40 ans. Du coup, elle se sentait toujours un peu décalée. 

Elle avait auparavant essayé les clubs de sport privés et leur reprochait un comportement artificiel entre élèves, ces “oh, regarde, j’ai trouvé le dernier top à bretelles de Nike” ou encore “et moi, tu as vu ma brassière Oakley?”... Elle n’avait pas tenu un trimestre de cours : elle ne trouvait pas sa place dans le groupe. Elle ressentait un malaise chaque fois qu’elle rentrait dans la salle comme si elle avait quelque chose que ces jeunes trentenaires argentées n’avaient pas ou plus : la jeunesse, peut-être. Un jour, ces bobos avaient même eu le toupet de lui dire que son look ne convenait pas à l’ambiance du club! Elle n’y avait plus jamais remis les pieds.

Ici, point de Nike, d’Addidas ou de Billabong. Chacun s’habillait comme il le voulait, sans prétention. Pas de glam’ ou de bling-bling, les deux derniers mots à la mode dans les magazines féminins. Comme si ces mannequins anorexiques pouvaient incarner le glamour des grandes stars hollywoodiennes des années 50! Comparer Kate Moss à Ava Gardner, si belle dans La comtesse aux pieds nus, quelle hérésie!  

Elle, revêtait toujours son jogging avant de venir : par paresse mais surtout pas pudeur. En effet, elle n’appréciait pas ce moment d’intimité forcée dans les vestiaires avec les autres. Elle conservait le souvenir de ces instants déplaisants dans les piscines en Allemagne, pays dans lequel elle avait séjourné, où toutes les femmes se dévêtent sans aucune gêne. Elles se douchent comme si elles sont seules dans leur salle de bain. Depuis, elle ne parvenait pas à partager ces moments-là.

Elle se rendit donc directement dans la salle de sport, en n’omettant pas d’essuyer consciencieusement ses tennis sur le paillasson, afin de ne pas rayer le parquet vitrifié avec d’éventuels cailloux. 

Elle réitéra son «bonjour!» à l’envi aux quelques élèves présentes. Pas de contact physique, elle n’y tenait pas. Après tout, elle ne côtoyait ces personnes que deux heures par semaine. Cela ne suffisait pas à les honorer de quatre bises pétantes comme c’était d’usage dans cette assemblée. Quelquefois, une élève, en général une nouvelle, tendait la joue en attente d’une première bise. Elle n’était pas déçue : un courant d’air lui répondait avec, à la clé, une bonne poignée de main virile et un “bonjour!” tonitruant.

Elle se regarda dans le miroir. C’était un grand miroir plan habillant tout le mur du fond de la salle. Il devait essentiellement servir pour la danse et la gymnastique. Il lui renvoyait une image plutôt plaisante. Sans vouloir se vanter, elle était une belle jeune femme : grande, svelte, à peine 20 ans au sommet de sa beauté et de son physique. Son teint hâlé et ses longs cheveux bruns coiffés en queue-de-cheval faisaient ressortir ses yeux bleus pétillants. De sa silhouette altière et fière se dégageait une sérénité, une assurance à toute épreuve. Ses années de danse classique se devinaient à travers sa démarche aérienne et souple. Son survêtement lui seyait parfaitement : sa couleur rose pastel mettant en valeur son bronzage, le choix avait été judicieux. Ses tennis blancs étaient confortables et totalement adaptés à l’activité du jour : le step. Elle ne risquait pas de chuter ou de glisser.

Le professeur avait déjà installé les steppers. Chacun avait le sien : une marche que l’on montait et descendait sur une musique au rythme rapide. C’était un système d'entraînement cardio-vasculaire qui permettait de muscler et de tonifier les fessiers, les hanches et les cuisses. Les qualités de coordination de chacun étaient également mises à rude épreuve. Ils allaient tous bien transpirer et la concentration requise par l’exercice les empêcherait de penser à quoi que ce soit d’autre. Elle ne se sentait pas au mieux de sa forme aujourd’hui mais était certaine de tenir quand même la distance. Un léger surmenage, sans doute, qui serait vite effacé par le surplus d’adrénaline créé par l’effort.

Le cours allait bientôt commencer. Cela débuterait par l’échauffement : étirements, déroulement des vertèbres, assouplissements, sollicitations de chaque muscle, craquements de tous les os du corps (elle adorait). Ce professeur excellait à vous faire donner le meilleur de vous-même sans que vous vous en aperceviez. Il se montrait très attentif aux problèmes de santé particuliers et insistait beaucoup sur les postures (contraction du périnée, des abdominaux) afin d’améliorer l’efficacité des exercices. En fin d’année, les progressions de la souplesse  et des abdominaux étaient notables pour tous les élèves du cours, sauf, bien sûr, pour ceux qui ne venaient pas régulièrement. Ceux-là ne connaîtraient pas de sitôt l’intense satisfaction de voir leur silhouette s’affiner, leur endurance augmenter, leur mal de dos disparaître, leurs épaules s’assouplir. 

«Bonjour, Yvonne”, entendit-elle.

«Oh non, pas elle!» ne put-elle s’empêcher de murmurer.

Avec ses 72 ans, Yvonne était la doyenne de l’école de gymnastique. Elle avait du être grande et athlétique dans sa jeunesse, elle en conservait encore la prestance malgré son dos voûté. Mais, son magnifique collant rose fluo et son body violet ne l’arrangeaient pas. Elle faisait sa gymnastique pieds nus, on avait donc échappé aux chaussons jaunes ou verts (?). Son visage, marqué par les ravages du temps, contrastait avec son corps encore ferme et entretenu. Elle n’avait même pas attrapé “le pélican”, ce biceps relâché qui évoque la poche du palmipède. 

Bien sûr, sa présence dans ce cours, à son âge canonique, était des plus remarquable. Elle ne le contestait pas. Une telle énergie, une telle souplesse faisaient parmi les élèves bien des envieux. 

Mais sa présence impliquait un cours tranquille, moins «cardio» et donc moins défoulant : les pas ne seraient pas trop compliqués, les enchaînements simples et le rythme plus lent. Le professeur faisait très attention à ce que sa plus ancienne élève ne fasse pas de mauvaise chute.

Et pourtant, elle, avait tellement besoin de ses deux séances de sport par semaine pour oublier les heures passées à plancher sur ses matières toutes plus rébarbatives les unes que les autres : français, philosophie, histoire...Les matinées sportives du mercredi et du samedi étaient ses bouffées d’oxygène. 

Oh, elle comprenait : pour cette dame, être ici représentait un challenge quotidien, une victoire permanente et une revanche sur les rides et la santé qui vous trahit peu à peu. Mais zut! Il y avait des cours spécifiques pour cette tranche d’âge. Le professeur avait déjà répondu à ses questions « Tu sais, pour elle, c’est important : elle a l’impression d’être “dans le coup”, de rester jeune en fréquentant des gens de ton âge, lui enlever cela serait cruel....». Ces femmes qui n’acceptaient pas leur âge étaient légion au XXIème siècle. Les succès des Botox et autres molécules anti-rides ne démentaient pas ce phénomène. Elle les retrouvait partout ces “super-mamies” : dans les magazines, à la télévision, dans ses propres magasins de vêtements et maintenant à son cours de gymnastique... Mais où était donc le problème? Elle restait persuadée que chaque âge possédait ses avantages et ses inconvénients mais que chacun méritait d’être vécu à 200%. Les valeurs prônées par ce 4ème âge ne relevaient plus que du paraître et non de la transmission ou de l’enseignement.

Et elle, on la privait de ses heures de défoulement intensif indispensables à la réussite de ses études?

Tout le monde s’en fichait éperdument. Aujourd’hui on privilégiait le grand âge systématiquement, elle était furieuse. Il fallait qu’elle ait pitié, alors que personne ne lui en témoignait jamais. Elle devait la plaindre, faire preuve de compréhension. Yvonne avait vécu tant de choses : la Seconde guerre mondiale, la révolution de Mai 68, les crises du pétrole, le passage à l’Euro, l’effondrement des Tours Jumelles, le krach boursier de 2008...

Et elle, n’avait que ses vingt ans comme arguments. Personne n’aurait eu l’idée saugrenue de compatir devant les difficultés qu’elle rencontrait dans sa vie quotidienne : les études et leurs concours élitistes, la peur de l’avenir, la perspective du chômage, les garçons, les hormones, les parents, l’argent, les kilos... Cette Yvonne ne lui aurait jamais dit : “ma pauvre, comment fais-tu pour gérer tout cela?”. Non, c’était toujours elle qui devait faire contre mauvaise fortune bon coeur et s’apitoyer sur les autres. Elle saturait. Elle aurait bien aimé aussi que le monde tourne autour d’elle de temps en temps.

“Yvonne, alors tu ne réponds pas?”

En plus, elle devient sourde maintenant. 

“Yvonne, alors cette santé, comment ça va? J’ai su pour ta maladie : c’est bien que tu arrives à venir malgré tout”

ET ELLE RECUT 4 BISES SONORES;

Son regard vacilla. Elle vit ses mains se consteller de tâches brunes. Elle ne comprenait pas

“Tu ne te sens pas bien?”

Elle se tourna vers le miroir, c’était bien elle, Yvonne... Mais tant d’années plus tard...

Elle ne vit que son collant rose fluo, sa figure fripée, elle eut un haut-le-coeur puis tout disparut.

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