Le projet d'Erna-Ch. 34

loulourna

35-Le Projet d’Erna-Chapitre 34

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée Générale des Nations Unies adopte une résolution sur un plan de partage de la Palestine, aussitôt rejeté par les nations Arabes qui déclarèrent qu’ils combattront cette résolution pour empêcher la création d’un état juif. L’Égypte, la Syrie, l’Irak, le Liban et la Jordanie n’attendaient que le départ des Anglais dont le mandat expirait en mai 1948 pour envahir toute la Palestine et jeter les juifs à la mer. Le 14 mai, au moment ou Ben Gourion proclamait la création d’Israël, les bombes tombaient sur Tel Aviv. Le 24 février 1949 après 10 mois de combats, les belligérants tirèrent le dernier coup de feu. Les juifs avaient gagné la guerre d’indépendance contre la ligue arabe supérieure en nombre et en armement au prix de 6000 juifs tués. Mais peut-on parler de miracle ? Les survivants de l’holocauste savaient qu’il n’y avait pas d’alternative. C’était vaincre ou mourir. Les Arabes ne connaissaient probablement pas le proverbe chinois : Ne fait pas la guerre à un ennemi dos au mur, a fortiori, dos à la mer.

Dans une lettre d’avril 1949, Judith raconta sa joie, la joie de tout un peuple qui manifestait son allégresse et sa fierté d’avoir conjuré le mauvais sort et d’avoir enfin gagné le droit de vivre sur sa terre. Elle terminait par ces mots---C’est les larmes aux yeux que je peux t’annoncer avec un bonheur indescriptible ma citoyenneté israélienne.

Depuis le départ de Judith, les deux amies s'écrivirent régulièrement. La lettre d’Erna, du 25 avril 1952, fut pour Judith un plus grand bonheur. Elle y voyait la possibilité d’être à nouveau réuni avec son amie.

Rheinfeld, le 25 avril 1952

Ma chère Judith

Tu vas être surprise d’apprendre ce qui va suivre. Amélia m’a donné une lettre écrite, il y a 10 ans, par ma mère. Cette lettre m’apprend la vérité sur mes origines. Mon véritable nom est Erna Birnbaum. Je n’ai pas besoin de t'expliquer ce que ça signifie. Dans les deux pages suivants, Erna racontait tous les détails et elle terminait en écrivant: 

Je m’installe dans ma nouvelle identité mais ça ne change pas grand-chose, je reste fondamentalement la même.

Je t’embrasse de tout mon cœur

Erna

 

Judith répondit immédiatement à Erna.

 

Ma chère Erna

Voilà une histoire extraordinaire ! Chrétienne ou juive, j’ai toujours ressenti une grande affinité entre nous et je t’ai toujours considéré comme ma sœur. Au moins maintenant je peux te parler d’Israël sans avoir l’air de t’influencer. Je peux te vanter TON beau pays et j’espère de tout mon cœur te voir un jour ici. Il y a tellement de choses à faire. Notre kibboutz est notre fierté. Nous vivons à côté d’un village musulman ; des gens très gentils et serviables. Nous nous aidons mutuellement. J’ai l’impression de vivre en paix pour la première fois. Je peux te prédire que cette région du Moyen Orient deviendra un jour la huitième merveille du monde.

Je me répète, mais ma plus grande joie sera de te voir ici. Penses-y sérieusement. Ton affectionnée Judith.

Par association d’idées, c’est à ce moment-là qu’Erna se souvint du livre sur le Kibboutz envoyé par Judith quelques années auparavant. Elle finit par le dénicher derrière une pile de bouquins. Erna essuya soigneusement l’ouvrage légèrement poussiéreux et commença sa lecture. 

Mordekhaï Hasérêm racontait d’abord l’acharnement imprimé dans la conscience juive : le retour à Sion. Déjà au VIe siècle avant notre ère, à Babylone, les Hébreux en exil aspiraient au retour à la terre promise. Toujours avant notre ère, il y eut deux déportations : l’une en 722 marquant la fin du royaume d’Israël et en 586, la destruction du premier Temple. En 70 après J.C. la destruction du deuxième temple et la dispersion des juifs par les Romains n’ébranlèrent pas leur fidélité à la terre d’Israël. Il fallut attendre plus de dix-huit siècles et l’affaire Dreyfus pour que cette prière passât du religieux au politique. Il y eut bien quelques précurseurs au sionisme, principalement en Europe centrale et en Russie. Vers 1850, au nom de la religion la plupart des rabbins prêchèrent le retour en Palestine. Au XIXe siècle, l’assassinat en 1881, d’Alexandre II, servi de prétextes à de sanglants pogromes. les intellectuels juifs furent saisis d’effroi par cet antisémitisme héréditaire, incurable et conclurent que la solution était une terre nationale sur un territoire autonome qui donnerait au juif la fierté perdue en exil. Il y eut plusieurs mouvements comme les “”Amants de Sion “” qui incitèrent les juifs à renouer avec cette idée, d’un foyer national en Palestine. En 1895, Theodore Herzl, correspondant d’un journal viennois, à Paris depuis quatre ans, suivait le procès du capitaine Dreyfus, jugé pour espionnage. Son innocence était flagrante, mais en qualité de juif, il était le bouc émissaire idéal. Herzl fut témoin de l’agitation antisémite grandissante et comprit que cette haine des juifs ne cesserait jamais et en lui germa l’idée d’une terre nationale. La première assemblée juive internationale qu’il convoqua en 1897, à Bâle, fut les prémices du sionisme moderne.

En son sein, il y avait deux tendances ;

1°) La tendance russe ; l’infiltration en Palestine et acheter le plus de terre possible.

2°) La tendance occidentale avec Herzl comme chef de file ; la reconnaissance internationale. Il mourut en 1904, sans pouvoir concrétiser sa conception d’un état juif.

À partir de 1881, les pogromes s’intensifièrent en Russie et entre 1881 et 1904 plus de dix milles pionniers émigrèrent en Palestine et créèrent les premiers villages communautaires, principalement sur les plaines côtières marécageuses, infestées par la malaria, délaissées par les Arabes. La vie des premières communautés ne fut pas facile. À force d’un labeur incessant, peu à peu elles réussirent à assécher les marais et éradiquer le terrible fléau. Erna fut très impressionnée lorsqu’elle apprit que les kibboutzim vivaient tous sur un pied d’égalité. Même temps de travail sans salaire : leurs besoins étaient entièrement pris en compte par le kibboutz. Tout était collectif ; l’alimentation, les écoles, l’habillement, les crèches, les services divers. Certains travaux, peu enviés étaient accomplis par tous à tour de rôle.

Malgré son admiration devant ces jeunes, menant en communauté une vie difficile et austère, elle savait que cette existence ne lui conviendrait pas. Erna aimait surtout la solitude, les livres et les études. Captivée par sa lecture, Erna n’avait pas vu la nuit tomber. Elle posa le livre sur sa table de chevet et descendit pour aider Amélia à préparer le repas du soir. En descendant les escaliers elle se promit d’apprendre l’hébreu.

Le lendemain soir elle continua sa lecture. Au fil des pages, elle se fit une idée assez précise de la quête incessante des juifs pour la terre promise. Le deux novembre 1917, Lord Balfour, alors ministre des Affaires étrangères en Angleterre fit la déclaration suivante : Le gouvernement de sa majesté envisage favorablement l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. En 1918, le général Allenby soutenu par une armée de Bédouins commandée par Faysal, fils de Hussein, chérif de La Mecque, vainquit définitivement les Turcs, à Sarona. Les Anglais qui avaient joué la carte arabe pour éliminer l’empire ottoman du Moyen Orient, avaient signé un accord avec Hussein, stipulant que la partie côtière de la Palestine jusqu’au Jourdain serait attribuée aux juifs. Hussein y avait mis une condition ; le reste du Moyen Orient deviendrait un grand royaume arabe. La promesse des alliés occidentaux ne fut pas tenue. Les Français revendiquaient leur part de vainqueur et donc en 1920, à la conférence de San Remo, le Moyen Orient fut morcelé en zones d’influences. Pour la France : Syrie et Liban. Pour l’Angleterre : Irak, Tranjordanie et Palestine. En créant des frontières inexistantes après la grande guerre, les impérialistes européens préparaient le futur embrasement du Moyen Orient.

Erna avait vu aux actualités les horreurs des camps de concentrations, ce maelström dans lequel s’étaient engouffrés 6 millions de juifs, 6 millions de drames individuels, 6 millions de cris de terreur. L’image de sa maman si douce, si belle, magnifiée par le souvenir d’une petite fille de quatre ans, déportée et gazée l’obsédait. La probabilité était faible, mais sa grande peur était de reconnaître sa mère parmi les monceaux de cadavres émaciés que des bulldozers poussaient et entassaient dans des fosses communes. Elle ne pouvait s’empêcher de détailler tous les documents, actualités ou photos des journaux avec la peur de la reconnaître. Quel était ce phénomène qui permettait à l’homme d’avoir un comportement de bourreau, sans honte, sans culpabiliser ? Par quelle aberration pouvait-il torturer son semblable et continuer à dormir sans faire des cauchemars ? Aucune autre espèce n’agissait de la sorte. À force de se poser la question, la réponse s’imposa à elle. Les animaux étaient dépourvus de religion et d’idéologie. Tout au long de l’Histoire de l’humanité, les massacres, les génocides, c’était toujours pour l’une ou l’autre de ces deux faces d’un même concept. L’un se voulait spiritualiste et l’autre matérialiste, mais à coup sûr également mystique et doctrinaire. Erna ne pouvait s’empêcher de voir derrière chaque homme, chaque femme un être qui à l’abri de sa foi, sous le couvert de son endoctrinement pouvait commettre des atrocités si les circonstances s’y prêtaient.

Après la mort de Monsieur Declerck, André désemparé, ne savait plus à quoi se raccrocher. Le dernier lien avec sa famille disparaissait. Au centre du CPEJ (Centre de Protection des Enfants Juifs) de la rue du Coteau il se sentait seul au milieu de gens qui tous se coupaient en mille pour réconforter les enfants qui avaient perdu leur famille. Chacun d’eux avait vécu une histoire dramatique, à peu de chose près la même. Ainsi pensait André avant qu’il ne rencontre Joseph. Ce jeune Polonais de 15 ans, Joseph Blumenfeld avait été transféré au Centre quelques semaines plus tôt. Il ne parlait pas un mot de français. uniquement polonais et yiddish. Leur goût pour la nature les avait rapprochés et lors de promenades dans la Forêt de Soignie ou au bois de la Cambre, André lui épelait le nom des fleurs, des arbres et des oiseaux que Joseph répétait studieusement dans un français plus qu’hésitant, avec un fort accent polonais. À cet âge on apprend très vite, et après quelque temps, il pouvait enfin s’exclamer, toujours avec son accent, ---Tu vu comme mon belge devenir bien. Le printemps, puis les longues journées d’été apportèrent du baume au cœur des enfants blessés du Centre. L’espoir de voir un père, une mère revenir des camps s’amenuisait. Sans s’oublier, la guerre s’estompait. Par une journée chaude de septembre, André et Joseph mangeaient leur sandwich assis au pied d’un arbre du bois de La Cambre. Joseph contemplait à ses pieds, quelques abeilles qui volaient de fleur en fleur, butinaient de marguerites en tulipes, d’hortensias en lupins, de pensées en violettes, une véritable orgie.

---Regarde toutes ces couleurs, écoute le bruissement des abeilles, c’est fantastique. Ca c’est la vraie vie ; la terre, l’eau, les animaux. Après un silence, ---Depuis l’automne 1940, j’ai vécu dans du gris, un monde gris sale, visqueux et froid sans verdure, avec comme seuls insectes: des poux, seuls animaux: les rats.

Il se retourne vers André,---Tu as déjà imaginé l’enfer ?

---Oui, je pense que tous les enfants se font peur avec l’enfer.

---Souvent j’ai regretté de ne pas vivre dans le monde infernal de mon imagination. La réalité était pire.

---C’était en Pologne ?

---Dans le ghetto de Varsovie.

---Et tes parents ?

---Morts du typhus. Je les aie vus mourir. Malgré tous mes efforts, ma petite sœur de 4 ans est morte d’une bronchite et de malnutrition. Ca s’était l’enfer. Joseph tendit sous le nez d’André, son sandwich au poulet à moitié terminé,

--- Tu vois ce simple sandwich, dans le ghetto, j’aurais été un homme riche.

---Tu y es resté longtemps.

---Deux ans, c’est suffisamment long pour s’en souvenir à vie. Sans le dévouement d’une jeune Polonaise, une chrétienne...elle avait ses entrées dans le ghetto, je ne serai pas ici.

Le visage d’André s’assombrit, il pensait à Monsieur Declerck.

---Tous ceux du Centre ont été sauvés par le dévouement et le courage de chrétiens qui ont risqué leur vie.

---Je n’oublierais jamais son nom: Irena Sendlerowa, une jeune femme, le visage auréolé de bonté, douce et gracieuse. Elle était belle...une fée...elle nous apportait de la nourriture, de l’espoir et un peu de soleil. Tu n’as sûrement pas vécu ce que j’ai vécu, mais toi aussi tu as perdu toute ta famille, tu sais de quoi je parle. Irena Sendlerowa a réussi à sortir plusieurs dizaines d’enfants qu’elle plaçait ou elle pouvait ; dans des foyers, des couvents. J’ai été caché dans un couvent. C’était un peu moins gris. Il sourit.—gris clair, et me voilà.

---Et avant la guerre ?

---Avant la guerre, je me souviens d’un petit garçon heureux, mais je n’arrive pas à faire le lien avec moi. Ce n’est pas la même histoire. Tu es le seul à qui je parle de tout ça. J’aimerais que tu le gardes pour toi.

André passa deux doigts sur ses lèvres.---Une vrai tombe.

Fin décembre 1945, André et Joseph décidèrent de partir pour la Palestine et travailler la terre dans un kibboutz. Ils avaient 14 et 15 ans.

A la suite d’émeutes sanglantes en 1921, le premier Livre Blanc britannique restreint la limitation de l’immigration juive en Palestine. Il fut suivit d’un deuxième en 1930, encore plus restrictif. A la suite d’un troisième Livre Blanc en 1939 l’immigration des juifs vers la Palestine fut réduite à environ 15000 entrées par an pour cesser complètement après la deuxième guerre mondiale. En 1944, les immigrants clandestins furent internes par milliers à Chypres ou refoulés en Europe.

Au début du mois d’avril 1946, les passagers du Theodor herzl, à la barbe des Anglais, débarquèrent par une belle nuit étoilée, sans lune, sur une plage déserte à quelques kilomètres de Natanya et prirent la direction de leur nouvelle vie.

Erna et Judith correspondirent régulièrement.

Au mois de mai 1954 Erna reçu cette lettre

Ma chère “ petite sœur ”

J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, je vais bientôt me marier. Je vois d’ici ton étonnement. Je ne t’avais jamais parlé de l’homme qui va devenir mon époux, pour la bonne raison que je voulais d’abord être sûr de ses sentiments. Il s’appelle Joseph Blumenfeld. Nous nous sommes rencontrés sur le Théodor Herzl après notre départ de Marseille. Il voyageait avec un ami, André Goldman. Ils terminent cette année des études d’agronomie à l’université de Jérusalem. Nous n’avions pas beaucoup sympathisé pendant la traversée, mais nous avons renoué le contact (surtout moi) en Israël. Un week-end je suis allé lui rendre visite et c’est alors que j’ai décidé que là était ma vie. C’est le garçon le plus charmant du monde. Peut-être que j’exagère un peu, mais c’est sûrement le plus beau et le plus intelligent du Moyen Orient. Notre union sera célébrée dans notre kibboutz au printemps de l’année prochaine. Il y a un mois j’ai obtenu mon diplôme d’institutrice et j’attends un poste au kibboutz. Elle finissait sa lettre par ces mots. Mon bonheur serait complet si tu pouvais venir à mon à mon mariage.

Je t’embrasse de tout mon coeur.

Judith

Judith racontait sa rencontre avec Joseph d’une façon linéaire, mais en réalité ça, ne c'était pas exactement passé comme ça. C’est vrai que leur rencontre avait eu lieu sur le Theodor Herzl. Judith avait tout de suite vu en joseph le jeune homme de ses rêves, mais pour plusieurs raisons celui-ci était resté indifférent. Sur le bateau André s‘était gentiment moqué de lui,

--- Toi tu peux te vanter d’avoir fait une touche.

---Judith est sans aucun doute charmante, mais tu sais quel âge elle a ? 15 ans et moi j’en ai 16. Je suis trop jeune et j’ai d’autres ambitions. Je ne veux pas me laisser distraire des études que nous nous sommes promis d’entreprendre.

---L’un n’empêche pas l’autre. Tu crois que les agronomes sont tous des vieux garçons ?

---Si tu veux savoir la vraie raison, c’est parce qu’elle parle allemand...je hais cette langue.

---Raciste ! d’abord elle est juive, et c’est normal qu’elle parle allemand, c’est sa langue maternelle. Toi c’est bien pire, tu parles polonais. André s’échauffait,---Tu sais quel est le drame de TON PAYS ? les Polonais vont s'ennuyer. Il n’y a plus assez de juifs pour les pogroms. Récemment, le 4 juillet de cette année, on en a assez parlé, 200 d’entre eux sont revenus à Kielce. Une quarantaine d’entre eux fut massacrée. Éternellement les mêmes prétextes : crimes rituels, enlèvements d’enfants. TA POLOGNE bat tous les records, c’est le seul pays antisémite sans juifs.

--- Je suis d’accord mais ce n’est pas de ma faute si je suis allergique à l’allemand.

---Alors, les Polonais ont raisons, eux aussi ont le droit d’être allergiques à l’yiddish.

---Oui, mais moi je ne tue pas.

Sur le bateau les contacts entre Judith et Joseph avaient été épisodiques, sans animosité mais sans sympathie particulière. Dès son arrivé en Palestine Judith avait tout mis en œuvre pour le retrouver. Ce qui n’avait pas été très compliqué, elle savait qu’André et Joseph avaient pris la direction du kibboutz de Magalena. Judith et Joseph se retrouvèrent un an plus tard à Magdalena. Pendant cette année sa peur avait été de ne plus avoir les mêmes sentiments pour le jeune homme, mais lorsqu’il s’avança vers elle en souriant, sa chimie interne lui prouva que ce n’était pas le cas. A cet instant Judith n’eut aucun doute. Au même instant, Joseph ne savait pas encore qu’il demanderait Judith en mariage. Judith, seule avait cette certitude. Ce n’est pas sur son expérience amoureuse, ni sa séduction que comptait Judith. Le rapprochement d’une Allemande et d’un Polonais passait par une langue commune. 

Erna ne répondit pas tout de suite à la lettre de Judith. D’autres soucis occupaient son cœur et ses pensées. Depuis quelques semaines, le médecin avait décelé chez Werner une faiblesse cardiaque et sa santé se dégradait rapidement. Fin septembre, il eut une attaque plus violente que les autres. Martha tournait en rond comme un animal qui avait perdu ses repères dans une maison vide, depuis l’enterrement de Werner. Amélia, par la force de choses était devenue le chef de famille.

Les questions se bousculaient dans la tête d’Erna. Elle avait déjà pensé à immigrer en Israël mais que faire d’Amélia et Martha ? Il n’était pas question de les abandonner. La santé de Martha déclinait de jour en jour. Il était évident que dans peu de temps elle ne serait plus là. Sa seule satisfaction c’était lorsque Erna restait assise près de son lit en lui tenant la main. Elle parlait peu. Un jour, comme si elle connaissait ses intentions, dans un souffle, le regard suppliant, elle agrippa le bras d’Erna,--- Tu n’abandonneras pas Amélia ?

Erna lui caressa la joue,--- Ne t’inquiète pas, Amélia ne sera jamais seule. Je te le promets.

Martha esquissa un pauvre sourire et serra un peu plus fort la main d’Erna. Peu de temps après, comme soulagée par la promesse d’Erna, Martha décéda. 

Le 5 février 1955

 

Ma chère Judith

J’ai mis du temps à te répondre. Nous avons eu beaucoup de contrariétés et de chagrin à Rheinfeld.

D’abord la mort de Werner et Martha peu de temps après, ne nous ont pas laissé beaucoup de tranquillité ces derniers mois.

C’est avec une grande joie que j’ai reçu la nouvelle de ton futur mariage. Malheureusement je ne serai pas présente et ne me réponds surtout pas que cela va gâcher la fête. Sois égoïste, ne pense qu’à ton bonheur.

J’ai peut-être une bonne nouvelle pour toi...pour moi. Si Amélia est d’accord, j’ai décidé de venir m’installer en Israël.

Je ne lui ai pas encore posé la question mais je ne cours pas un grand risque en te dévoilant mes intentions. Je ne doute pas de sa réponse, elle me suivrait jusqu’au bout du monde s’il le fallait. Comme je me sens un peu coupable de ne pas être présente à ton mariage, je voulais que tu sois la première à connaître mes projets. Je compte m’installer à Jérusalem et m’inscrire à l’université de Givat Ram. Réaliser ce projet va mettre un certain temps. J’ai un excellent professeur et bientôt l’hébreu n’aura plus de secret pour moi.

Je te tiens au courant et te souhaite tout le bonheur que tu mérites.

Rappelle-toi que ce n’est encore qu’un projet.

Erna.

Au mois de mars de la même année, Erna proposa à Amélia de partir s’installer en Israël. Si tu es d’accord, je poursuivrai mes études de droit à l’université de Jérusalem. Erna tenait les mains d’Amélia, --- Si tu n’y tiens, j’abandonne l’idée.

C’était mal connaître Amélia. Elle sourit, regarda Erna dans les yeux, --- Nous partons quand ?

Erna calma son enthousiame,---Prenons notre temps, il faut régler nos affaires à Rheinfeld et décider de ce que tu veux faire de la maison.

---Ce que je veux faire de la maison ? Après un moment de silence, très sûr d’elle, Amélia ajouta,—Vendons la maison et partons. Si ton désir est de partir, je serai heureuse de partir avec toi recommencer une nouvelle vie et oublier nos tristes souvenirs dans ce pays. 

Quelques mois plus tard Erna écrivit à Judith.

Le 22 juillet 1956

Ma chère Judith

 

Voilà ! tout est enfin réglé. Nous embarquons à Gêne le 6 septembre. Notre arrivée est prévue le 9 vers 10 heures du matin.  T’entendre au téléphone a été une grande joie.                                                                                                                                  Tout c’est passé comme prévu. Amélia a vendu la maison de Reinbach et elle n’est pas mécontente de quitter cette terre témoin de tant de malheurs. J’ai mon inscription à l’université et mon professeur d’hébreux, par ses relations, m’a trouvé un appartement à Moshava Germanit. rue Rahel Imeinu. Il m’a dit que c’est un très joli quartier, que les maisons sont entourées de Bougainvilliers, d’Eucalyptus et de palmiers. Notre départ n’est prévu que dans 6 bonnes semaines et pourtant si tu voyais avec quelle excitation nous préparons nos affaires. Nous avons toutes les deux faits une croix sur Rheinfeld et l’Allemagne. Merci de tout cœur d’avoir pensé à moi pour être la marraine de ton futur enfant. 

J’ai hâte d’arriver à Haifa pour te serrer dans les bras.

Je t’embrasse. 

Erna.

A SUIVRE.....

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