Le train de la vie

Nadège

Texte à contraintes : faire, à partir d'une photographie, une description centrée sur la personne et installer un univers autour de ce protagoniste

Femme au Leica, Alexandre Rodtchenko (1934)

Une colombe. Cette femme était une colombe. On ne peut être humaine quand on dégage tant de pureté. Du blanc, du blanc, encore du blanc. Une colombe aux plumes immaculées. Sa coiffe laissait échapper une chevelure aux boucles soignées, bien dessinées qui détonnaient, sombres, sur son visage d'albâtre. Quelques mèches folles se baladaient sur son front qui rejoignait ses sourcils arqués dans une courbure élégante. Une parfaite harmonie avec ses yeux en amande, clair comme un ciel d'été sans nuages. Pâles et vitreux même, ils semblaient distraits, perdus dans un lointain que je me refusais d'essayer d'atteindre. Je ne pouvais tout simplement pas détacher mon regard de son visage un peu rond. Peut-être était-elle simplement rêveuse ? Ou peut-être qu'elle songeait déjà à maints paysages que l'appareil autour de son cou gracile pourrait capturer ? Sa robe branche quadrillée par les ombres des grilles de la gare épousait ses formes sans complexe et laissait apercevoir, plus bas, des mollets fragiles qui se croisaient et s'éternisaient vers de petites chaussures usées. Une sorte de prestance enveloppait cette femme d'ailleurs, comme si rien ni personne ne pouvait les perturber, elle et son monde invisible. Une bulle de silence l'entourait, une sérénité presque dérangeante dans la cacophonie des badauds et la symphonie des trains.

Je crois que je ne pourrais jamais oublier ces pétales de rose qui lui servaient de bouche et cette posture. Oh oui cette posture qu'on pourrait conférer à une dame de haut rang. De la dignité. C'est ce que je lisais en sa personne. Purement et simplement de la dignité. Pourtant quelque chose chez elle me rappelait une poupée de porcelaine qu'une simple chute pourrait briser. Au début, ça ne sautait pas aux yeux. C'était comme un ressenti. Comme lorsqu'on sait qu'une personne va mal, malgré son sourire resplendissant. Une sorte de bête noire qui se matérialisait de plus en plus chaque jour. Oui, elle revenait tous les jours, toutes les semaines, tous les mois. Elle s'asseyait à la même place. Et la dignité semblait céder la sienne à la mélancolie. Elle attendait je ne sais quoi, je ne sais qui. Et je crois que personne ne la remarquait après tout. Je n'ai jamais vu l'ombre d'un homme descendre et courir vers elle. Je ne l'ai jamais vue chercher parmi la foule qui s'éparpillait sur le quai. Elle restait seule. Tristement seule. Et un jour je la vois qui se lève. Résignée et déterminée à la fois. Qui s'approche. S'approche. S'accroche à une image lointaine. Funambule sur le fil de sa vie, elle finit par tomber. Et la chute est terrible. Un train passe, sans s'arrêter, sans voir sur les rails ce petit moineau échoué. Qui crève, abandonné.

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