LE VAISSELIER DE TANTE VERNACE

suemai

Et oui...! Le délire total - pauvre de moi

— Voilà ! Voilà ! Je viens !... je... e... viens !!!

— Allo? Allo...? Allo...! Il y a quelqu'un, bordel, fait chier espèce de p'tit con...

Je raccroche. Sur cette litanie d'injures, je retourne à la salle de bain. Je dois retrouver Véronique vers les 19h pour un souper disons... galant. Ah! Véronique, quelle princesse celle-là.

Le téléphone sonne à nouveau. Tout en accourant, voilà que je m'encastre dans ce nouveau vaisselier. Un cadeau qu'on m'a fait lors du décès de tante Vernace. Un prénom peu usuel, plus qu'étrange, mais pourtant reflétant bien sa personnalité.

Toujours est-il que, suite à cette chute, je perds conscience. Quelques heures plus tard, à mon réveil et, après avoir subi plusieurs examens, on me diagnostique une «synchronie segmentée.» Oups, ça ne sent pas bon, pensais-je. Je questionne le spécialiste, afin de comprendre la nature de cette maladie.

— Ah ça, monsieur, premièrement, il s'agit d'un syndrome et non d'une maladie. Le chercheur médical, Hanz Fürtenberg, l'aurait observé, dans les années 40, chez plusieurs de ses patients. Nous utilisons l'expression «SSS» dans le jargon médical. Quant aux symptômes, vous serez sujet à de fortes migraines, des vomissements, des pertes de mémoire soudaines, un sommeil agité et surtout, à de fortes hallucinations. Je vous ai prescrit une médication à cet effet. J'assurerai personnellement le suivi.

Plutôt étrange, me dis-je. Me voici un cas pour la science. Un fantoche en chemise d'hôpital. Le spécialiste quitte et je me retrouve seul à nouveau. Pas la moindre petite parcelle d'une quelconque visite à l'horizon. Une infirmière, à ne surtout pas mettre en colère, et croyez-moi sur parole, entre et ajuste mon soluté. Elle me tend des cachets, que je m'empresse d'avaler et elle sort aussitôt. Heureusement, je m'en tire sans dommages. Mais le stress, occasionné par cette rude expérience, déclenche ma première crise de «synchronie segmentée.»

Je suis vraiment un enfoiré. Et oui, le pire des salauds. Je... ah ça alors, je suis responsable de tout ça ?! J'en ai fait baver des nanas. Elles me regardent toutes au loin. Oui, un enfoiré et rien de moins. Je vous demande pardon mesdemoiselles ! Je me bute à un silence total. Heureusement, elles s'évaporent.

Malgré une parfaite éducation, que m'inculquèrent, tant mes parents, que ma nounou Estelle, avec qui j'ai passé des soirées et des nuits torrides, dès l'âge de mes 14 ans, la fortune familiale me tua à tout jamais. Enfin... entendons-nous, il s'agit d'une figure de style... je demeurais bien vivant et toujours capable de prouesses... exemplaires.

Zut, l'infirmière revient. Elle fait environ 1m80 et doit peser dans les 95 kilos. Je mime rapidement le sommeil. Elle approche une chaise du lit, s'assied et me soulève une paupière. Je dois lui faire le truc des yeux révulsés. Ce que je déteste ça. Heureusement, ma saleté de vie m'obligea à utiliser ce vieux truc, lors de situations embêtantes, voire même critiques. Vous aurez compris le sens profond... de ces paroles.

Absolument convaincue d'une torpeur totale, je sens sa main se glisser sur mon torse et s'y attarder quelques instants, mais suffisamment pour pratiquement m'arracher toute ma toison. Épilation définitive. Et oui, je suis poilu. Sans toutefois ressembler à un ours, bien sûre. D'ailleurs, j'apprécierais fortement votre discrétion sur le sujet. Elle poursuit à ma grande satisfaction, mais voyons... je débloque, bon sang... Veuillez me pardonner ! Donc, elle poursuit, à mon grande stupéfaction, sa descente. Elle l'attrape, le soulève, le soupèse et l'empoigne tout doucement... doucement devenant ici, un euphémisme, tenant compte de la personne de qui l'on parle. Je décide donc de me durcir, il faut bien s'affirmer un jour ou l'autre, ce qui n'est pas une mauvaise idée. Finalement, après quelques massages thérapeutiques, de plusieurs secondes, je mets un terme au carnage en lui crachant au visage. Par miracle, elle ne m'en tient pas rigueur. Après un temps relativement court, j'entends un énorme rot. Voilà qui me questionne : Était-ce elle ou moi ? Non, pas le rot à proprement parler, mais l'objet même du rot.

Totalement vidé, je m'endors. C'est à cet instant précis que se produit ma seconde crise. Un enfant me regarde. Il m'enfonce le nez du bout du doigt, comme pour vérifier que je ne suis pas un toutou. Derrière, j'aperçois Gisèle... Gisèle !!! Mais qui est Gisèle ? Et comment peut-on connaitre le prénom d'une inconnue ? De plus, qu'est-ce qu'elle fout dans mon syndrome.

— Je te présente Olivier, ton fils légitime, me regarde-t-elle avec cet air de boucher.

Je tente de survivre. J'empoigne le petit olivier qui dégoupille sur ma jaquette.

Gisèle... Gisèle... Gisèle, voyons voir... Merde! Je me souviens, c'est la copine de ma nounou. Ça me revient maintenait. Mais elle s'est ruée sur moi, me dis-je et lui fis-je remarquer.

— Tu étais totalement nu, me crache-t-elle au visage... surtout ne pas confondre avec l'infirmière.
— Et puis, dis-je ?
— J'étais sérieusement en manque et tu as profité de la situation.
— Qu'à me voir nu, ça t'as excité ? Tu veux rire !
— Ben, espèce de «synchronie», tu m'as fait lorgner.
— Donc, tenant compte de ma maladie, enfin... mon syndrome, tu as abusé de moi !

Gisèle cesse de pleurer et de parler. Elle me regarde désorientée. Elle ramasse les jouets de notre enfant et sort. Ouf... ais-je envie de crier, heureux. Mais l'infirmière rapplique. J'en déduis qu'elle fait partie intégrante de mon syndrome. Mais il m'appartient ce syndrome ! Montrez-moi votre procuration, me passe-t-il par l'esprit. Je n'ose élever la voix. Après tout, je me trouve dans un hôpital. J'appelle pratiquement Gisèle au secours. L'infirmière approche une chaise et, comme toujours, s'y assoit. Même en tant qu'abonnée sans procuration, je dois confesser qu'elle connait bien mes faiblesses. Zut alors ! De nouveau ce rot. Elle se retire et je m'évanouis.

L'heure du diner. La bouffe habituelle : La crème de radis du chef, le bœuf en ragout du chef, la salade du chef et le pouding aux trois cent fruits du chef. Voilà qui met un terme à mon appétit. Deux kilos qui se font la malle. Je rajeunis et tout ça sans cardio. Pas mal tout de même. Je m'assoupis.

Un son de guitare me ramène à la dure réalité. Je la reconnais bien, il s'agit de ma troisième crise. J'arrive à les anticiper maintenant, une maigre consolation. Une mignonne petite fille se hisse sur mon lit et me prend dans ses bras. Elle me susurre des mots incompréhensibles. Je la regarde et elle me sourit. Tiens donc... y aurait-il des crises sympathiques ? Gentiment, je lui demande si je suis son papa. Elle me gifle et se met à me mordre et à crier.

— Chuttttttt... tu vas alerter la méchante infirmière...

L'enfant retourne auprès d'Eldoraz que je reconnais immédiatement. Cette chaude et magnifique bohémienne, au toucher glacial. Ses quatre frères l'accompagnent. Et dire que je ne croyais pas à leur existence. Sale con que je suis. Eldoraz débute une danse que je connais bien. Celle du rituel vaudou de la vengeance. Les guitares se font entendre et les rythmes ne présagent rien qui vaille. Tout me revient soudainement. Je me rappelle notre vie dans les montagnes. Mes chasses aux lièvres et surtout de cet ours, qui m'a pratiquement dévoré, avant qu'Eldoraz ne lui jette un sort, grâce à un savant mélange de paprika et de cumin. Puis un matin, j'ai mis les voiles sans trop comprendre pourquoi. Pourtant, nous vivions heureux dans cette grotte aussi humide que... bon d'accord. Les voilà donc prêts à me ligoter et à me ramener. Je jette un œil vers le cabaret du dîner. Tout y est. Voilà mon unique et ultime recours.

Je me saisis du potage de radis et je les asperge tous. Ils se tordent de douleurs. Se relevant péniblement, je m'empare de la salade du chef et, utilisant une cuillère de plastique, je réussis à en mettre deux hors-jeux. Mais les deux autres s'approchent, hargneux. L'heure du bœuf sonne. Je m'en empare et j'attends que l'ennemi soit à ma portée. J'incorpore un peu d'eau pour tout liquéfier et j'entame des bondissements sur le lit jusqu'à les étourdir. Je verse le ragoût sans préavis. Ils disparaissent instantanément. Ne demeure qu'Eldoraz. Elle poursuit le cantique de la mort. Comme seule arme : Le pudding trois cent fruits. Je ne peux qu'évaluer sommairement sa force de frappe. Je me sens soudainement vaciller. Son regard m'attire.

—Merde, j'ai laissé le pudding dans le cabaret.

J'y retourne y mettant tout ce que j'ai. Du bout des doigts, je m'en empare. Rassuré quelque peu, je laisse le chant me séduire. Je m'approche. À sa hauteur, au moment où elle doit terminer son rite, je l'imbibe du dessert. Je la regarde un temps se déformer et vlan... elle explose sans laisser de traces. Ais-je assassiner une petite fille? Je m'écrase au sol tentant de me remettre de mes émotions.

Je reprends lentement mon souffle, lorsque deux solides mains m'agrippent et entrainement vers mon lit. Je reconnais la texture et la poigne de l'infirmière. Je rejoue les endormis. Je ne survivrai pas à un nouveau massage thérapeutique. Je cris silencieusement au secours à maintes reprises. Personne ne m'entend évidemment. Je demeure seul contre cette armée. Sentant sa main se glisser, je consulte une dernière fois le cabaret. Le poivre! Le poivre! Voilà ma dernière arme de survie. Je me tais. J'ai retenu les tactiques de mes dernières leçons de guerre. J'attends quelques secondes et je la hèle. Elle se retourne, ahurie de me voir éveillée. Le poivre repose dans ma main et, comme s'il s'agissait d'un ralenti, tel qu'on le voit au cinéma, je souffle le pesticide. La voilà en transe. Elle éternue à tout rompre et quitte la chambre au triple galop. Vannée, mes énergies vitales à zéro, je m'étends de tout mon long.

C'est là que je fais un rêve prémonitoire. Je sens se mobiliser tous les symptômes de ma quatrième crise. L'infirmière en colère se rue sur moi. Elle prend vite le dessus, le contraire eut été anormal. J'ai tout de même récupéré légèrement. Je crois pouvoir résister à un nouveau rot. Je cesse de combattre et je m'étends docile sur le lit. Sa main glisse sur mon thorax imberbe. Pourtant, je ne reconnais pas le toucher. Aussitôt, j'imagine le pire. Elle aura alerté ses grandes amies... enfin ses petites copines sumo. Mais comme cette main est douce, me dis-je. J'ouvre les yeux et je me retrouve dans les bras de Véronique. J'en demeure la bouche ouverte. Elle en profite pour m'embrasser. Voulant demeurée poli, je m'apprête à lui demander : «Mais que fais-tu dans mon syndrome, Véronique? On t'a signé une procuration?» Elle me coupe tout juste avant que je ne lui pose la question.

— Comme tu n'y étais toujours pas, me raconte-telle, j'ai cru au pire. Alors, j'ai foncé. Il faut te départir de ce vaisselier et rapidement. Voilà deux fois que cet accident se produit. Tu ne te rappelles pas l'an passé, le même resto et à la même heure. Tu étais si mignon avec ce sac de glace sur ta tête. Ce que tout fut merveilleux et je dis bien... tout ! Donc le bahut... il se casse vite fait !

— Dis donc Véronique, depuis quand est-ce que tu pratiques les massages thérapeutiques ? Ça te dirait un petit mariage et tout plein de gosses. Cette fois je raccroche et pour de bon. Terminée la vie de tombeur. Tu m'aimes ?

Je regarde Véronique se transformer en cette énorme et abusive infirmière. Ma cinquième crise. Cette fois je suis knock-out. Je me décide donc à aimer mon indestructible tortionnaire... ais-je le choix? Pour la première fois, j'aperçois un sourire étirer largement ses lèvres... Hey! Hey! Oh! D'accord, ne pas confondre lèvres et lèvres. Il s'agit bien de son visage! Vi-sa-ge! Ouf... Tout de même...

Mary Marygirl. Il s'agit de son nom. Oui je sais, un tantinet redondant. Pour le moins, il s'agit d'une, comment dirais-je, belle, oui naturellement... mais je cherche le mot qui conviendrait. Je le retrouverai bien. Je ne devrais pas vous confiez toutes ces choses, mais je crois que ça devient capital et que vous allez me comprendre avant que je ne sombre définitivement.

Donc, tout se bouscule. Comme toujours, il s'agit d'un euphémisme. Environ trente secondes suivant la métamorphose, nous nous retrouvons fiancés. Me sentant plutôt cheap, question bague et petit discours, elle fouille dans son sac à main dans lequel j'aurais pu facilement récupérer quelques minutes. Elle en ressort une boîte et un petit mot. En fait, dix pages d'un texte écrit, vraisemblablement, par un bébé tarentule. Je lis le mot. Ouille... c'est du costaud, me dis-je. Je lui passe la bague au doigt. Totalement surexcitée, elle s'empare de son téléphone et quelques dix minutes plus tard, la chambre se bonde. Plus une place de libre. Je reçois plusieurs bisous : Mère, père, sœurs, frères, toutes les tantes et les oncles, les copines et les copains, ses ex et quelques voisins. La famille me souffle-t-elle à l'oreille. Je suis persuadé et encore aujourd'hui, que ce mot prit un tout nouveau sens pour moi.

Suite à cette attaque conviviale et à ma mine cadavérique, je dois prendre une douche véritablement nécessaire. Mary insiste pour me laver le dos. Je ne peux rien lui refuser car, aussitôt, elle me fait les yeux couteaux et moi les yeux toutou. Dès que je la vois nue, je m'offre un méga coma de plus de quinze minutes. On fixe l'heure du mariage autour des 21h.

Le Marylobotomiste, le spécialiste enfin... se tient devant moi. Il arbore un regard sérieux et curieux, quoique j'y décèle un brin de fierté.

— Monsieur, débute-t-il, je crois pouvoir vous confirmer, qu'une intervention chirurgicale est envisageable. Naturellement, comme vous devenez le cobaye de cette opération, vous devez nous signer une décharge.

Je décide de ne pas ouvrir la bouche, Mary se tient tout près.

— Si tout se passe bien, poursuit le «Marylobotomiste», vous retrouverez une vie normale et tous ces symptômes disparaîtront.

Mais... je suis fiancé bon sang et de plus, j'ai développé un réel attachement pour Mary, me dis-je. Que va-t-il se passer. Est-ce que je perds Mary à tout jamais ? J'angoisse. Mary me regarde et me donne implicitement son accord. Je crois qu'elle mijote quelque chose et je lui fais entièrement confiance. J'accepte et je signe.

On me prépare et j'entre au bloc opératoire. Ce que j'ai les boules. L'anesthésiste procède. Je regarde une dernière fois autour de moi. Puis, c'est le noir absolu.

Au réveil, ma mère, mon père, tante Gertrude, oncle Arnold et un médecin se tiennent debout autour du lit. Ils conservent tous la bouche grande ouverte. Pas vrai me dis-je... ça recommence.

Comment vous sentez-vous me demande ce médecin qui m'est totalement inconnu?

— Bien, oui très bien, Mary n'y est pas?
— Mary, me questionne le médecin?
— Mais si l'infirmière vous savez, l'assistante du Marylobotomiste, le spécialiste qui me traite?

—Voyons fiston me dit mon père inquiet, on vient tout juste de t'opérer. Tu t'es solidement fracturer le nez suite à une vilaine chute. Par chance, Véronique, voyant le temps passé, s'est précipitée à votre appartement. Elle nous a aussitôt contactés. Le docteur Lachance, que voici, a aussitôt pratiquée une intervention chirurgicale et ton nez se porte à merveille.

—Probablement des séquelles dues au choc postopératoire, diagnostique le chirurgien. Je vous prescris un léger sédatif.
—Te voilà entre bonnes mains, rajoute ma mère, légèrement souriante.

Je les regarde tous hébétés. Sur les entrefaites, Véronique entre, toute en larmes.

— Comment te sens-tu mon chéri, s'empresse-t-elle de me demander?
— Bien, oui, bien, je... je... crois.

Véronique se penche sur moi, afin de me faire une bise sur le front. Je demeure surpris d'apercevoir cette petite chainette autour de son coup et cette bague à son doigt. J'apprends qu'on attend un enfant. Le médecin nous rassure tous. Il parle d'une légère amnésie temporaire.

Véronique se rapproche de moi et, très émotionnée, me saisit la main. Elle me regarde avec insistance. Je la fixe et je ne peux y croire...... j'aperçois les yeux de Mary, dont la pupille semble rigoler et me témoigner tout son amour. La texture de sa main me confirme tout. Mais alors... Qui suis-je? Et où vais-je?

Bof... les massages thérapeutiques m'empêcheront bien d'angoisser. Je sens une main se glisser sous les couvertures. Un léger hoquet me fait sourire.

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