Le verre à moitié vide

sylvie_tellor

Chapitre 1 - Janvier (extrait 1) Juliette est une pétillante parisienne de 29 ans, mariée et sans enfant...

Juchée sur un tabouret de bar, je commande un verre en l'attendant. Plus par réflexe que par nécessité, comme pour tromper l'ennui, je sors mon téléphone et parcours le fil d'actualités de mes deux cent soixante-cinq supposés amis. Les uns nous parlent de la météo : pluie et froid glacial au programme. Les autres tentent d'émettre des opinions politiques : je passe mon tour. Des chanceux nous font partager leurs photos de vacances : j'aime. Beaucoup restent silencieux : ils ne sont qu'observateurs ou n'ont pas de prouesse à mettre en avant aujourd'hui. Et puis, il y a celles qui s'en donnent à cœur joie et nous abreuvent de détails sur leur grossesse. Une telle est enceinte : félicitations. L'autre se traîne et se compare à une baleine. Une autre encore nous expose des photos de son ventre : elle ferait mieux de s'abstenir. Enfin, comment faire l'impasse sur toutes celles qui se gargarisent de leur nouveau statut de mère et nous le décrivent en long, en large et en travers ? Epuisée parce que Bébé ne fait pas ses nuits : sans blague. Sur les rotules parce que Bébé fait ses dents : pas de bol. Bébé sourit. Bébé rit. Bébé marche...

Ces commentaires, aussi insignifiants soient-ils, m'assaillent et me tourmentent jusqu'à m'en donner la nausée. Pourtant je ne suis pas enceinte moi. A vingt-neuf ans, mariée et rangée dans une petite vie parisienne qui se veut bourgeoise, je n'ai toujours pas succombé au diktat de la grossesse. J'ai à ce stade été épargnée par la programmation effarante qui pousse la majorité de mes copines à devenir mères les unes après les autres, les condamnant toutes à renoncer séance tenante à leur insouciance. Pire qu'une programmation, une véritable épidémie ! Et parce que les amies de la vraie vie ne suffisent pas, je prolonge l'indigestion avec des amies virtuelles que pour la plupart je connais à peine et qui pourtant ne se gênent pas dans ce grand déballage hormonal. Comme dirait ma copine Mimi, « c'est juste pas possible ».

Mimi n'a pas d'enfants elle non plus, à ma grande satisfaction. Cette jolie boule d'énergie est une artiste un peu loufoque qui revendique son statut de femme libre, sans vie de couple et sans enfant. Elle vit sa vie comme bon lui semble, sans rendre de comptes à personne. Un seul point noir (et pas des moindres) vient toutefois obscurcir le tableau de cette vie sentimentale sans attache. Depuis deux ans, Mimi vit une sorte de passion dévorante (pour ne pas dire destructrice) avec un homme marié, père de famille de surcroît. Un jour maîtresse adulée, le lendemain délaissée, elle s'accroche patiemment à de petits instants volés à ses côtés qui semblent être devenus une drogue dont elle ne peut plus se passer.

La voilà, elle arrive enfin. Camouflée derrière une large écharpe bariolée, elle s'avance vers moi tout en se défaisant des couches qu'elle a superposées pour résister au froid du mois de janvier. Sa tenue lui sied à ravir. Vêtue d'un pull beige moulant sa poitrine généreuse et d'une jupe en tweed parfaitement ajustée, il est impossible pour qui ne la connaît pas de deviner à quel point elle peut être complexée par ses quelques kilos en trop. Ce n'est rien, quatre ou cinq kilos pas plus. Mais cela suffit à l'entendre régulièrement pester contre ses hanches trop larges et m'envier mes « proportions parfaites », comme elle dit. Kilos superflus ou pas, j'ai toujours pensé que Mimi était plus jolie que moi. Ses grands yeux bleus et ses cheveux couleur miel lui confèrent une belle longueur d'avance face à la banale brune aux yeux marron que je suis. Même si elle n'a pas conscience de l'attraction exercée par ses yeux de biche, Mimi fait tourner les têtes quand elle entre dans une pièce.

Toutefois ce soir, à voir sa moue désabusée, je pressens que le moral n'y est pas et que Mimi est dans l'un de ces moments de détresse où l'homme marié lui a encore fait des misères. Je présume qu'il a une fois de plus dû lui promettre qu'il allait quitter sa femme et qu'il n'en a rien fait, inventant un quelconque empêchement de dernière minute. C'est un vrai rituel dont je pourrais écrire le scénario avec précision à force de le voir se répéter aussi souvent. Il n'y a bien que Mimi qui persiste à croire (ou à faire mine de croire) qu'un jour il le fera vraiment, qu'il quittera sa femme pour elle. Ce soir encore elle se sent bafouée, trahie. Qu'importe, nous sommes là pour nous réchauffer le cœur autour d'un bon verre de vin. Elle et moi allons comme d'habitude maudire les hommes infidèles, toutes ces filles en cloque et leurs histoires d'allaitements douloureux (ou autres dommages collatéraux de la maternité). Nous allons savourer, l'espace d'une soirée enivrée, notre chère liberté.

 

Deux heures plus tard. Confortablement installées au comptoir d'un nouveau bar à vin des Batignolles, Mimi et moi n'en finissons pas de refaire le monde. Dans ce quartier « bobo » du dix-septième arrondissement, les ouvertures de bars et restaurants sont légion ces derniers temps. Celui-ci à notre aval, il entrera dans la catégorie « Ambiance chaleureuse et prix corrects ». Signe que le cadre est agréable et propice aux confidences, nous avons vidé une bouteille de vin sans même nous en apercevoir. Absorbées par des questions existentielles, nous venons une fois de plus d'aller chercher l'origine de nos maux du côté de chez nos parents névrosés. N'ayant pas trouvé la solution pour nous en affranchir, nous recommandons un verre - non une bouteille - de ce petit vin du Languedoc qui passe si bien.

S'installer au comptoir est une astuce de célibataires, la place idéale pour faire des rencontres. Je l'ai souvent expérimenté par le passé et ce soir n'échappe pas à la règle. Le barman, la trentaine à peine, tente depuis le début de la soirée quelques petites approches non dénuées d'humour. Il est beau gosse, ce qui ne gâche rien. Grand, blond, il nous explique avec son sourire ultra-bright, sûrement pour nous impressionner, qu'il ne fait ce job que pour arrondir ses fins de mois. Le reste du temps, il court les castings. Il veut être acteur. Bien que je porte une alliance et que Mimi n'ait d'ordinaire d'yeux que pour son maître et bourreau, nous sommes réceptives à ses tentatives de séduction. D'autant qu'il ne ménage pas ses efforts ! Sourires en coin, regards dérobés, remarques taquines, le petit jeu dure encore, puis s'estompe. Des filles plus jeunes nous volent la vedette.

Depuis quelques années déjà, je soupçonne l'anneau qui orne ma main gauche de freiner les ardeurs de bon nombre de dragueurs lourds, subtils, ou même charmants. Sans fausse modestie, j'ai toujours bénéficié d'un certain succès auprès de la gent masculine. J'irais même jusqu'à dire que mes traits fins et bien dessinés (merci Papa, merci Maman) me placent en toute objectivité dans la catégorie des jolies filles. De taille moyenne, ni trop enveloppée, ni trop mince, je peux me targuer d'avoir ce qu'il faut, là où il faut. Et ce, privilège absolu, sans prêter beaucoup d'attention aux calories que j'avale. Un peu de sport me suffit à entretenir mes courbes avantageuses. Aussi, je me surprends parfois à être déçue de ne plus voir mon charme aussi bien opérer que lorsque j'avais vingt ans et que je me dandinais dans mon 501 taille vingt-huit.

Il est vingt-trois heures cinquante. Mimi esquisse un sourire en me voyant regarder ma montre pour la troisième fois en vingt minutes. Elle est habituée, elle sait que ce n'est qu'une vilaine manie et que je ne surveille pas l'heure parce que je m'ennuie. C'est plus fort que moi, j'ai besoin de sentir à quelle vitesse s'écoule le temps pendant que nous parlons. Mes détracteurs se moquent ; moi je l'admets volontiers, je nourris une angoisse irrationnelle à l'égard du temps qui passe. Ce n'est pas nouveau, aussi loin que je m'en souvienne j'ai toujours paniqué quand je n'avais pas l'heure à portée de main, comme si je perdais mes repères. Un psy se délecterait sans doute de l'analyse de mon toc, mais j'ai décidé de m'épargner des frais inutiles : je n'irai pas consulter. J'aime connaître l'heure, un point c'est tout. Et là, l'heure me dit qu'il est tard et que je travaille demain.

Mimi et moi mettons un terme à une conversation qui n'a de toute façon plus rien de constructif à cette heure tardive. En adultes raisonnables, disciplinées, nous nous équipons pour affronter le vent cinglant qui nous attend dehors et nous éclipsons, non sans un dernier clin d'œil au barman. Nous nous séparons sur le trottoir dans un nuage de buée, chacune repartant dans une direction opposée. Je rentre chez moi d'un pas léger, manifestement ivre mais heureuse d'avoir passé une bonne soirée.

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