Le vieil homme aux oiseaux

emilio

 LE VIEIL HOMME AUX OISEAUX

Je suis hôtesse de vente dans un grand magasin du centre-ville de Bayonne. Je dispose des pendentifs sur des lits de pétales de rose, conseille les clientes sur les chapeaux, les bagues, les tailleurs élégants, je m’occupe aussi de la caisse. Aujourd’hui, c’est la Saint Valentin. J’ai passé la journée entière à faire des paquets cadeaux à des amoureux, en leur souhaitant une bonne fête. Ils croient que j’ai quelqu’un dans ma vie, alors que je rentre toute seule chez moi le soir. Mais je ne suis pas pressée, j’attends le véritable amour, celui qu’on ne rencontre qu’une fois.

Il y a un vieux dans le quartier qui m’intrigue. Oh ! Il est banal au premier abord, et je ne l’aurais même pas remarqué s’il ne se promenait pas avec une cage à oiseaux. Les autres le prennent pour un fou. C’est vrai, d’habitude on promène des chiens ou parfois des chats, mais quelle idée saugrenue de sortir des passereaux !

L’autre jour, je me suis retrouvée en face de lui dans l’autobus et j’en fus fort gênée, bien qu’il m’ait adressé un gentil sourire. A mieux le regarder, il avait un visage ouvert et un regard empreint d’une infinie douceur. Dès qu’il a eu l’air de vouloir engager la conversation, j’ai détourné la tête et me suis mise à contempler sans conviction le flot incessant des automobiles de l’autre côté de la vitre.

Pendant ma coupure, j’ai pour habitude d’aller manger un morceau au self en faisant un détour par le jardin botanique et le square, où il se trouve immanquablement assis sur un banc devant un tilleul, sa cage posée sur les genoux, dans une posture immobile.

Les moineaux rassurés viennent picorer tout près de lui qui ne bouge pas, le regard perdu dans les feuillages de l’arbre.

Plus le temps s’écoule, et plus j’éprouve le désir d’aller lui parler. Il suffirait pour cela de faire un tout petit détour.

 Juste un pas de côté.

 Mais le pas de côté, lorsqu’on est pris dans l’engrenage des horaires est très difficile à accomplir.

 Un jour de grand cafard, parce que le prince charmant ne venait pas et que ce vieux m’intriguait de plus en plus, j’ai néanmoins poussé le portillon d’entrée du square et je suis venue m’asseoir à côté de lui. On a du rester un long moment côte à côte, sans respirer, avant de se parler. Je crois que c’est lui qui a commencé.

 “Vous devriez aller vous restaurer, si vous voulez tenir jusqu’à ce soir dans votre magasin, m’a t-il dit d’une voix délicieuse, presque enfantine, c’est que c’est long une journée sans manger quand on travaille !”

 Je me suis enfin tournée vers lui, et lui ai adressé mon plus beau sourire : ça y est ! Il avait trouvé la clef et je n’avais plus peur ! Apparemment, il savait beaucoup de choses sur moi... A force de rester immobile, il avait appris à mieux regarder les autres dans leur éternel va-et-vient quotidien. Peut-être était-ce la solution : ne plus bouger et attendre qu’on vienne à vous pour vous rencontrer...

 Ses oiseaux étaient des bengalis et venaient des pays chauds. Il les promenait surtout l’été, comme maintenant, parce que les petites bêtes ne supportaient pas les frimas de l’hiver. Elles étaient jolies avec leur plumage brun taché de couleurs vives et gazouillaient tout le temps.

 Le monsieur s’appelait Louis, et son épouse, partie au paradis des vieilles dames, s’était prénommée Edith. Les passereaux formaient le lien avec sa femme disparue six mois plus tôt, d‘autant qu‘ils les avaient achetés ensemble et prénommés comme eux.

 Et il emmenait ses oiseaux dans ce square, sur ce petit banc où avec Edith ils avaient eu coutume de s’asseoir pendant si longtemps... C’était comme une manière de prier... Il y en a qui vont sur les tombes, d’autres qui font brûler un cierge. Lui, il s’asseyait là tout seul, comme pour être plus près d’elle.

 Ils avaient vécu ensemble cinquante ans... Un demi-siècle à s’aimer, à parcourir le monde, à rire, à se taquiner, à se blottir l’un contre l’autre, à faire l’amour dans le plus grand secret, comme tous ceux qui vivent une grande passion.

 Et maintenant, il y avait ces piafs, le seul repère vivant de leur bonheur passé.

 Comme une ultime élégance à son amante, monsieur Louis leur accordait toute l’attention qu’il avait jadis, il y a si longtemps, il a si peu de temps, accordée à Edith.

 J’ai laissé tomber le self où je ne connaissais personne pour venir chaque jour partager mon repas avec lui. Depuis qu’il me connaissait, il mangeait mieux. Ses joues creusées par le jeûne et le chagrin reprenaient un peu de couleur. J’avais l’impression d’être devenue sa fille ou bien le témoin étranger et néanmoins admis dans son histoire.

 Un jour, il m’a emmené chez lui. Nous avons emprunté l’allée de la Poterne, sous les remparts, avant de passer devant le château-vieux et de prendre la rue Orbe où il habitait un petit appartement avec balcon, au dernier étage d‘un immeuble ancien. Tout était bien rangé, à sa place, astiqué de près.

 “Je fais ça pour elle, m’a-t-il confié conscient de mon étonnement, elle aimait tellement que tout soit propre !”

 Puis il m’a entraîné dans son petit coin salon, et m’a montré un buste modelé dans la glaise. Il y a posé ses mains presque religieusement, les yeux clos comme pour voir au-delà du temps.

 “C’est moi qui l’ai fait ! S’est-il exclamé, un large sourire sur les lèvres, c’est Edith ! Ma femme ! Ca fait des mois que j’essaie de modeler son visage !”

 Ses traits s’assombrirent soudain et il retira ses mains de la sculpture.

 “Mais, je n’y arrive pas... Enfin, pas comme je le voudrais... C’est que ma mémoire me trahit... “

 “Si je fais un effort, je me souviens de l’éclat de ses yeux, de sa voix, de son rire, de l’odeur de sa peau... Mais la ligne de son visage est devenue floue, insaisissable, comme irréelle...”

 Soudain très vieux, fatigué, harassé, il s’est assis sur une chaise, le dos courbé, comme attiré par le sol.

 Je me suis agenouillée devant lui, les yeux mouillés, et j’ai pris ses mains.

 Elles étaient chaudes, pleines de vie. Je les ai rapprochées de mes lèvres et je les ai embrassées. Elles sentaient la glaise qu’il pétrissait, la vie qu’il essayait en vain de recréer.

 Les bengalis se mirent à chanter. Ce fut une source, un jaillissement, un ruisseau de notes si aériennes que nous nous sentîmes de nouveau happés par la vie.

 Monsieur Louis me remercia de ma visite, me dit que tout allait bien et me donna rendez-vous pour le lendemain midi dans le square.

 J’ai attendu impatiemment notre rendez-vous dans mon grand magasin toute la matinée et je me suis précipité dans notre petit jardin secret à l‘heure dite.

 Le vieux n’était pas sur le banc avec sa cage à oiseaux.

 Il n’était plus non plus à son appartement.

 ***

*

 Ses voisins m’ont dit qu’il leur avait ouvert la cage et qu’ils s’étaient envolés vers le ciel, comme Monsieur Louis, qui n’avait pas toute sa tête et qui s’était pendu.

 Depuis, je vais déjeuner tous les jours sur son banc, dans notre square.

 J’attends de voir les deux piafs surgir des nuées, et se poser sur le tilleul devant moi.

 Je sais qu’ils ne sont pas loin.

 Je sais qu’ils vont se remettre à chanter.

 Il ne faut pas que je perde la mémoire.

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