Le visage de la vengeance

violetta

Dans un château médiéval, un mystérieux captif est confronté à la Reine avec laquelle il a déjà combattu. Une nouvelle lutte s'annonce...

La salle d'un château.

Une femme assise sur un trône, entièrement enveloppée d'une longue cape noire, altière, la tête sommée d'une couronne. Un voile noir recouvre la moitié de son visage. Son expression est tendue et sévère.

Un domestique.

 

On entend se rapprocher des bruits de pas, de chaînes, des éclats de voix.

Des coups retentissent à la porte, la reine fait signe au domestique de faire entrer les arrivants.

Des hommes d'armes entrent, encadrant un prisonnier lourdement enchaîné, et le jettent aux pieds de la Reine. Le capitaine s'incline profondément en disant avec une note de fierté dans la voix :

-  Le voici, Majesté

L'homme que l'on a jeté au sol se redresse et essaie de se mettre sur ses pieds. D'une bourrade, le capitaine des soldats le plaque à nouveau au sol.

- Prosterne-toi devant ta Reine, salopard !

- Laisse-le, dit la Reine d'une voix glaciale. Qu'il se relève et se tienne face à moi, s'il l'ose…

Sur un geste de leur chef, les hommes d'armes reculent mais gardent la main sur la poignée de leur épée, prêts à intervenir.

Malgré le poids des lourdes chaines, l'homme se met debout avec souplesse. Il se redresse de toute sa hauteur, relève la tête avec une lenteur calculée, et plante son regard sur le visage de la femme qui se tient assise avec raideur en face de lui. Malgré sa condition de prisonnier, le sang séché sur sa tempe et les chaînes qui l'entravent, toute sa posture respire la puissance et l'audace.

Malgré elle, de voir ce regard insolent porté sur son visage à demi-caché, la Reine éprouve une vague sensation de malaise, mais sa volonté est grande et elle parvient à se maîtriser. L'homme en face d'elle l'a sans doute remarqué, cependant. Il la connaît si bien. Elle se lève et s'approche de lui.

- Tu apportes avec toi l'odeur du sang, de ta sueur, et de ton cheval…

- C'est que, ma Reine, on ne m'a pas laissé le temps de me changer pour me présenter devant vous.

Il incline légèrement la tête, dans une fausse attitude de respect et de repentance.

La Reine se détourne et fait quelques pas dans la salle, les plis noirs de sa cape ondoyant autour d'elle comme un nuage chargé d'orages.

- Détachez-le, dit-elle au Capitaine.

- Mais Majesté, il est dangereux !

- Me croyez-vous incapable de me défendre ? Détachez-le vous dis-je !

La voix pleine de colère a empli la voûte de ses éclats. Le Capitaine s'incline profondément et fait signe à deux de ses hommes qui viennent ôter ses fers au captif. L'une après l'autre, les lourdes chaînes ruissellent sur les dalles, et l'homme se retrouve comme au milieu d'un entremêlement de serpents de métal. Il les repousse du bout de ses bottes et met en genou en terre, toujours sans quitter la Reine des yeux :

- O ma Reine, me voici à vos pieds, de mon propre gré, cette fois. Votre beauté n'a pas faibli depuis toutes ces années.

Il finit à peine sa phrase que la Reine le soufflette violemment.

-  Comment oses-tu ?!

Elle suffoque presque, tandis qu'il frotte sa joue rougie par la gifle.

- Comment oses-tu parler de ma beauté ?! Regarde ce que tu as fait de ma beauté !

Elle écarte le voile qui cachait son visage et désigne le côté ravagé par une infâme blessure : l'œil crevé est blanc, et une hideuse cicatrice verticale mâchure la chair, du front jusqu'à la mâchoire.

L'homme, toujours un genou à terre, a à peine et frémissement et reprend d'une voix calme :

- C'est bien ce que je disais, ma Reine. Votre beauté est toujours la même.

Puis il se relève et la toise. Elle se tient face à lui sans rien cacher de son visage détruit, et le foudroie de son œil unique et noir où flamboie une sourde colère. Elle reprend d'une voix forte.

- Du sang a coulé autrefois dans cette salle, c'était le mien. Cette fois, ce sera le tien.

- Ah, c'est donc cela, la vengeance… Comme c'est banal…

Le capitaine frémit et fixe intensément la Reine, attendant l'autorisation de corriger l'insolent. Mais le monde autour de ces deux-là, l'homme capturé et la reine défigurée, s'est soudain évanoui. Ils se tiennent mutuellement par le regard, avec chacun la même force et le même défi. Sans quitter son prisonnier des yeux, la Reine ordonne à son Capitaine :

- Rendez-lui son épée, Capitaine. Puis sortez avec vos hommes et attendez derrière cette porte.

Le Capitaine roule des yeux effarés et refoule les protestations qui lui montent à la gorge. Un soldat, s'approche et tend au captif l'épée qui lui a été confisquée au combat, puis la troupe armée sort à reculons, lentement, comme abrutie par le caractère inédit de la situation.

Du coin de l'œil, la Reine remarque que le Capitaine n'a pas totalement refermé la porte derrière lui et qu'il reste aux aguets, mais elle ne dit rien. Cela n'a pas d'importance.

Le captif examine son épée, gratte de l'ongle quelques traces de sang séché, puis la glisse à sa ceinture.

-  Sers-toi à boire, dit la Reine. Ce vin provient de mon meilleur vignoble.

- Vous comptez amoindrir mes défenses avec le vin ?

-  Il te faut plus d'un verre pour affaiblir ton bras et tes réflexes. Ce breuvage au contraire va restaurer tes forces après ce que tu viens de subir. Nous serons ainsi à égalité.

Il fait une courbette assortie d'un regard moqueur, mais aucune ironie ne peut perturber la souveraine, sanglée dans sa froide détermination.

Elle laisse tomber sa cape sur le sol et apparaît en tenue de combat, bardée de cuir et d'acier, moulée dans une étroite casaque noire cloutée d'argent, des culottes serrées et de hautes bottes. Une longue et lourde épée à la lame acérée est accrochée à sa ceinture, et le manche d'une dague dépasse d'une de ses bottes.

L'homme la détaille de bas en haut et dit :

-  C'est cela, ma Reine, votre tactique pour me faire perdre mes moyens ? Vous montrer à moi dans cette tenue guerrière qui est celle qui vous sied le mieux ? Vous voulez me rendre fou ?

-  Non, je veux juste te tuer.

- Pourquoi vouloir vous venger ? Vous avez le pouvoir, des territoires immenses, l'armée la plus puissante…

-  Oui j'ai le pouvoir, oui j'ai un pouvoir immense ! Mais je n'ai pas le bonheur ! A cause de toi, à cause de ce que tu m'as fait.

Ce disant, elle sort son épée et se met à tourner autour de l'homme, en posture de menace, la lame haute et pointée vers lui, son œil unique et noir luisant de haine.

Il vide sa coupe, dégaine son épée, se place en garde et reprend :

- Qu'entendez-vous par bonheur ? L'amour ?... L'amour tiendrait donc à un beau visage ?...

Il sait que ses paroles sont de nature à blesser la Reine et à exciter sa rancœur. Et en effet, elle porte une attaque qu'il esquive avec vivacité.

- Et si je vous l'offrais, moi, ce bonheur qui vous manque au point de vouloir tuer ? De vouloir me tuer !

La reine s''étrangle presque :

-  Tu te moques de toi ???!!!

Elle l'attaque violemment, les coups s'enchaînent qu'il pare sans faillir, sauf un qui l'atteint au bras. Un peu de sang coule, mais c'est une estafilade superficielle.

Ils sont tous deux essoufflés, bien plus qu'on ne l'est après un échange si bref… L'homme touche la blessure sur son bras, regarde sa main et la tend paume en avant et doigts écartés :

- Voilà, ma Reine, mon sang a coulé. Sommes-nous quittes ?

-  Tu dois mourir !

Mais la voix s'est déchirée en prononçant ces mots. L'homme attaque brusquement et en quelques coups fait reculer la Reine jusqu'à la porte qui claque et se ferme au nez du Capitaine aux aguets. L'homme tire rapidement le verrou, écrasant la Reine contre le vantail de bois, lui plaçant sa lame sous la gorge, en bloquant d'une poigne de fer sa main qui n'a pas lâché son épée. La couronne a roulé sur le sol et découvre les reflets profonds de la chevelure, bleue à force d'être noire.

- Ma Reine, dit-il d'une voix sourde, pourquoi me tuer ?... Je suis le seul homme avec assez de répondant pour former avec vous le plus beau couple qui soit.

-  Je ne veux pas de ta pitié !

- Est-ce de la pitié, ma Reine, que vous sentez durcir contre votre ventre ?

Elle a son haleine chaude dans la figure, elle essaie furieusement de se dégager. Avec souplesse elle tire de sa main gauche la dague qui était dans sa botte et tente de percer le flan de son adversaire, mais la lame dérape sur les plaques de fer de la brigandine dont il est vêtu.

D'une bourrade, il la désarme, l'épée et la dague tombent sur les dalles dans un tintement retentissant.

-  Qu'est-ce qui vous rend si faible aujourd'hui, ma Reine ?... Je vous ai connue plus âpre au combat… Seriez-vous troublée ?

D'un coup de tête dans le menton, elle le repousse brutalement et ramasse son épée avec rapidité. Mais déjà il a récupéré du coup qui l'a fait reculer et il lui fait face l'épée à la main. Comme elle a ramassé son épée par la pointe, elle porte une attaque en coup de mort, abattant la garde comme un marteau. Il pare le coup et crochète l'épée de la Reine par le quillon. Il lui arrache l'arme des mains et tandis qu'elle est courbée, lui assène un coup de pommeau dans l'estomac. Il a dosé son coup. Il ne s'agit pas de la neutraliser, juste de la faire fléchir.

Tombée sur ses deux genoux, pliée en deux, elle halète, les mains pressées contre son ventre.

Il jette loin son épée, ramasse la dague et se place à genoux devant elle. Il lui tend la dague et dit :

-  Défigure-moi.

Elle le regarde de son œil unique et noir où flotte une interrogation muette.

- Défigure-moi. Nous serons ainsi à égalité. C'est cela qu'il te faut, n'est-ce pas ?

Elle se redresse, se remet sur ses pieds, encore un peu pliée en deux, et dit d'une voix hachée :

- Tu te permets de me tutoyer !

- C'est tout ce que ma proposition t'inspire ? Quel orgueil, décidément ! Je répète une dernière fois ma proposition : défigure-moi. Et ce bonheur qui te manque, tu l'obtiendras ainsi. Avec moi à tes côtés.

Contre la porte, depuis plusieurs minutes, retentissent les coups de boutoir des soldats qui tentent de venir au secours de leur souveraine. Le bois épais commence à donner des signes de faiblesse.

- Dépêche-toi, ma Reine. Prends ta décision. Quelle qu'elle soit.

Et ce disant, toujours à genoux, il tend vers elle son visage, offrant aussi sa gorge, lui laissant le choix. Elle saisit la dague. Il ferme les yeux.

 

Quand la porte cède enfin sous les coups de la troupe armée, les soldats voient leur reine à genoux, le visage éclaboussé de sang et ruisselant de larmes. Elle tient serré dans ses bras le prisonnier qui presse sa main contre le côté gauche de son visage, le sang ruisselant entre ses doigts.

 

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