Le vol de ma vie

jpkajetanek

Participation au concours "Villes du futur"

13 %

 

La nuit noire du ciel de nos villes s'est inventé des étoiles filantes. Ses propres étoiles. Dont les diodes clignotent à longueur de temps au rythme de leurs courses incessantes. De leurs trajectoires virevoltantes, filant de gauche à droite et de haut en bas, sont nées de véritables autoroutes aériennes.

Mille lumières qui se croisent pour divertir les pupilles de l'homme dans l'infinie obscurité.

 

Mais le jour n'est pas en reste. Car son ciel à lui aussi s'est adapté, transformé par ses nouveaux occupants. Ce ciel autrefois bleu uni est désormais tacheté de gris et de noir, comme une image de mauvaise qualité, légèrement trouble. Et qui perdrait chaque jour un peu de netteté, au profit de l'installation de ces nouveaux robots.

 

Ainsi, depuis quelques temps, les habitants de nos villes marchent la tête en l'air. Amusés par le bourdonnement continu de ces abeilles mécaniques qui sillonnent l'espace. Fascinés par le heureux hasard qui leur permet ne pas se percuter.

 

Et pourtant, il y a de ça bien longtemps maintenant à l'échelle d'une vie de drone, je me souviens avoir été seul dans ce ciel. Le premier, là où des millions allaient bientôt passer.

 

 

***

 

 

1er Octobre 2015 - 12h04

 

Quatre minutes de retard. Une seconde pour la foule. Une éternité pour l'artiste. Mes circuits bouillonnent. Mais pas question que je surchauffe. Car c'est mon jour. Mon heure. Mon instant de gloire. J'ai été conçu pour ça.

 

L'assistant en charge de nous prévenir que le maire et son équipe sont bien installés ne nous a pas encore fait signe.

Au centre de l'estrade, une nappe blanche recouvre avec dédain une table de plastique qui restera donc anonyme, finissant sa course sur le sol et se mêlant alors au beige de la moquette provisoire installée là.

Je suis sur cette table à quelques centimètres seulement d'un boitier de commande à la coque argenté. Et j'attends.

 

Soudain, l'assistant en question passe sa tête derrière le rideau noir qui masque encore l'estrade aux spectateurs et nous chuchote quelque chose. Une main se saisit de la commande et le pouce de cette main se rapproche avec précaution d'un des deux joysticks qui trône au milieu du boitier. Avant de faire pression dessus.

Le rideau tombe. La foule ne respire plus. Je prends mon envol.

 

Au fur et à mesure que je m'élève vers le ciel le grondement des applaudissements du public se fait de plus en plus discret, masqué par le murmure du vent dans mes hélices. Douce sensation.

Tout à coup j'accélère, je monte encore puis je pars vers l'avant, me plaçant juste au-dessus de toutes ces têtes qui me suivent de leurs mouvements. Je pique vers eux, je distingue alors les traits de leurs visages qui apparaissent en même temps sur le grand écran installé à droite de la scène. Leurs yeux me dévorent. Je suis le centre de leur monde… À cet instant seulement.

 

 

***

 

 

12 %

 

Oui je me souviens de tout. C'est bien enregistré dans ma mémoire. La cérémonie mais aussi l'attente, la préparation et l'attention méticuleuse avec laquelle le technicien en charge de mon bon fonctionnement m'examinait les dernières journées précédant l'événement. Recommençant toujours les mêmes travaux, les mêmes vérifications. Pour être bien sûr.

« Une inauguration ne se rate pas » disait-il à ses collègues qui le saluaient le soir en partant, alors que lui restait encore. « L'ouverture de l'espace aérien, vous imaginez ? Je vais fendre le ciel de ce monde. Je serai le premier» ajoutait-il parfois.

Moi je ne disais rien.

 

Si j'avais pu parler, je lui aurai dit de ne pas s'en faire. Je lui aurais dit que j'étais solide et que j'allais être parfait. Que mes résistances neuves ne le lâcheraient pas. Que les rotors de mes hélices pouvaient tenir des heures s'il le fallait.

 

Si j'avais pu parler, je lui aurais également dit que techniquement, c'est moi qui allais fendre le ciel de ce monde. Que c'est moi qui allais être le premier.  

 

 

***

 

 

1er Octobre 2015 - 12h38

 

Mon vol, ou plutôt mon épopée, avait duré 12 minutes pour être très exact.

Le temps de montrer «  toute l'étendue de mes talents » selon mon mécanicien. Seulement une partie d'entre eux selon moi.

J'avais prouvé à tous que je pouvais monter haut, aller vite, être précis sur un parcours d'obstacle. Mais aussi que j'étais extrêmement stable, en maintenant bien droit entre mes pinces mécaniques le carton qu'on avait bien voulu me faire porter. Le tout en filmant mon parcours et en faisant parvenir les images à un serveur informatique qui les retransmettait sur un écran géant.

 

Les applaudissements ont sans doute fait écho à la surprise des personnes rassemblées ici pour me voir, m'étais-je dit alors qu'on me transportait déjà vers un véhicule pour me ramener à l'atelier.

 

J'avais d'ailleurs trouvé totalement maladroit le fait de me priver de toute cette reconnaissance qui déferlait encore sur moi juste quelques secondes auparavant, lorsque j'étais sur scène. Mais j'en avais déjà bien profité.

Et puis je savais qu'il y aurait d'autres inaugurations très bientôt dans d'autres villes, même si aucune n'aurait plus jamais cette saveur d'avant-garde.

 

Pour l'heure j'étais en route vers la révision.

 

 

***

 

 

19 Octobre 2015 - 10h28

 

À 10h30, j'allai entamer ma 11ème inauguration.

 

En pionnier, cela faisait désormais trois semaines que je sillonnais le pays pour montrer la voie aux appareils de mon espèce. Pour leur donner le droit, à eux aussi, de fendre le ciel. Et pour au passage, faire le spectacle devant des spectateurs toujours plus emballés.

 

Alors comme une rock star en tournée, j'étais dorloté.

 

Ma boite en carton d'origine était devenue une mallette métallique recouverte de cuir et d'aluminium et au sein de laquelle un écrin de mousse à ma forme m'attendait après chaque représentation.

 

Mon technicien s'était permis d'engager un assistant pour s'occuper de moi et de mes doublures. Car j'avais des doublures aussi. Pour les fois où je ne me sentais pas d'attaque. Parce que même les machines, aussi célèbres soient-elles, peuvent s'autoriser des instants de faiblesse.

 

Bref j'étais en train, depuis le coffre du minibus qui nous transportait d'une cité à une autre, de devenir une légende.

 

10h30, le rideau tombait, j'allai leur montrer qui était la vedette!

 

 

***

 

 

10 %

 

Je repense souvent à ces quelques semaines de vie passées à voyager à travers le pays entier et je me dis qu'elles ont été pour moi les plus heureuses de toutes.

Et que la chance que j'ai eu, parce qu'il s'agissait finalement de chance,  de représenter les drones du monde entier, reste ma plus grande fierté.

 

Je leur aurai tout de même servi d'ambassadeur. Et peut-être que si leur présence se renforce de jours en jours et que leurs fonctions se multiplient d'heure en heure, c'est un peu grâce à moi.

 

En effet les drones sont partout désormais. Le ciel des Etats-Unis aura été à la genèse d'un phénomène mondial et mes frères embrasent maintenant la troposphère de toute la planète.

 

Ils sont très vite entrés dans le quotidien des humains. Si bien que j'imagine désormais peu d'entre eux capables d'y renoncer.

 

Tout est ainsi devenu sujet à notre installation. La livraison de toute sorte de produit : nourriture, courriers, médicaments… La sécurité par le biais de nos caméras mobiles et intelligentes. L'art et l'information grâce à la possibilité de prises de vues jamais atteintes jusqu'ici, ou encore les loisirs pour des particuliers passionnés de nouvelles technologies…

 

Facteurs, pharmaciens, agents de sécurité, espions, réalisateurs, voilà donc un échantillon de métiers auxquels nous avons droits. Et voilà surtout un échantillon de personnes à qui nous avons facilité l'existence. Car les drones ne remplacent pas. Ils suppléent. Ils simplifient. Comme des alliés silencieux, ils révolutionnent dans l'ombre.

 

 

***

 

 

29 Octobre 2015

 

Pour la dernière fois le rideau va s'écarter pour laisser place à mes prouesses. La même excitation qu'à chacune de mes représentations m'envahit. Rien de plus.

Je n'ai pas en revanche la carte mère qui se serre. Et mes circuits ne tremblent pas d'émotion. Je n'ai pas non plus la nostalgie d'une dernière fois mêlée à l'angoisse d'une fin d'histoire ou la peur d'un avenir incertain.

 

Non, je ne sais pas ce qui m'attend pour les prochains jours mais cela ne m'inquiète pas le moins du monde. Je suis le drone le plus célèbre du pays, la vie fera l'effort de me proposer des activités à la hauteur de cette réputation. J'en ai la certitude.

 

 

***

 

 

10 %

 

Qui a dit que les machines n'avaient pas de sentiments ?

 

Qui a dit que nous ne pouvions pas imaginer l'impensable ? Que nous étions capables d'échapper aux excès de l'espoir ?

Qui a dit que nous ne pouvions pas nous mettre à rêver, à perdre le fil rationnel de nos raisonnements pour nous créer de toute pièce des réalités plus plaisantes ?

 

C'est ce qui m'est arrivé en ce lointain passé. Guidé par l'importance toute relative que m'accordaient des hommes trop nombreux, mon processeur s'est mis à croire à des choses impossibles.

 

Ma désillusion fut à la hauteur de la gloire que je m'étais inventée.

 

 

***

 

 

29 Octobre 2015

 

« Range tout le matériel à l'arrière, on y va » fit le technicien à son assistant.

« Le matériel »… vous vous rendez compte ? Il n'y avait pas de matériel, il y avait moi et mes doublures… Comment pouvait-il être aussi indélicat ?

L'assistant ne prit même pas la peine de me déposer dans mon coffret, ce fut à même le plancher du coffre du minibus. Je me retrouvai au milieu de mes semblables qui m'observaient à travers leurs optiques électroniques braqués sur moi.

Personne ne parla du voyage.

 

Après une heure de route, un trajet en avion et à nouveau de la route à bord d'un second minibus moins confortable, nous arrivâmes à nos locaux. Et je retrouvai alors les murs de la société qui m'avait conçu. La même société qui avait remporté l'appel d'offre lancé par le gouvernement pour la location de drones et de leurs pilotes.

L'ouverture de l'espace aérien avait été un évènement hautement politique que beaucoup, dans un jeu de récupération, avaient voulu s'attribuer. Mais j'ignorais encore tout cela au moment où l'assistant me déposa dans l'atelier de mes premiers essais, juste à ma place d'autrefois.

Il repartit aussi vite, coupant l'éclairage et laissant derrière son passage un atelier vide de bruit et de présence. Comme le message, pour moi qui avait vécu dans la lumière ces derniers temps, que je devais commencer à me réhabituer à l'anonymat de l'obscurité et du silence.

 

 

 

 

C'est simplement le mercredi qui suivit que quelqu'un s'intéressa à nouveau à moi.

Les employés dont j'étais à la charge, ceux que j'avais pris pour mes sous-fifres et qui me démontraient ces derniers jours qu'en fait ils étaient mes maitres, avaient sans doute dû obtenir quelques jours de repos bien mérités à la clôture de cette mission.

On me révisa à nouveau, on m'offrit de me recharger en énergie puis on me déposa sur une étagère en métal à côté de mes clones.

 

L'orgueil bafoué laisse souvent place à une certaine forme d'amertume et je sentais désormais dans leurs zooms une once de compassion à mon égard qui m'était insupportable.

Je redevenais doucement un drone parmi les drones. Un mortel parmi les mortels.

 

 

 

Trois jours étaient passés depuis notre dernière visite quand un inconnu se permit de se nous saisir pour nous conduire un par un vers notre destin.

Il m'emporta vers la sortie de l'atelier, s'engagea dans la descente d'escaliers inconnus et parvint à l'intérieur d'un hangar dont la grille métallique levée allait bientôt laisser passer la camionnette dans laquelle il me déposa.

Tout le monde était là. Tous ceux que j'avais eu l'audace un jour d'appeler mes doublures et dont je me sentais aujourd'hui si proche. Car l'affront de ma décadence avait rapidement laissé place au désespoir, le désespoir à la peur et leur présence, sans doute, par moment, m'avait rassuré. Mais ça je ne leur dirais jamais.

 

Le claquement brutal de la portière glissante de la camionnette m'avait sorti de mes pensées. Où allions-nous donc? Qu'allaient-ils faire de nous désormais?

 

 

***

 

 

8 %

 

C'est à cette époque que j'ai commencé à prendre conscience de mon état. Moi qui croyais depuis toujours avoir le contrôle de mon existence était soudain confronté à la réalité de mon asservissement.

 

Les humains qui m'entouraient n'avaient envers moi que la forme d'indifférence qu'on accorde à ce qui nous appartient déjà. Au fil de leurs humeurs et de leurs besoins, ils me trimbalaient d'un endroit à un autre sans jamais m'en informer au préalable.

Comme si personne dans le monde des machines ne se préoccupait de son futur?

 

Nous sommes pourtant, à l'origine, des entités du futur. Mais seulement jusqu'au moment de notre conception à partir duquel nous devenons irrémédiablement les habitants éternels d'un présent dont nous ne contrôlons pas la durée. Les hommes appellent ça le progrès. J'appelle ça la progression ; la progression vers une mort certaine.

Difficile d'envisager le futur quand vous avez une date de péremption. Mais est-ce une raison suffisante pour ne pas s'en préoccuper du tout ? Alors pourquoi nos bourreaux, qui sont pourtant également nos créateurs, ont-ils la fâcheuse tendance de tout nous cacher sur ce point ?

 

 

***

 

 

07 Novembre 2015

 

D'un hangar vers un autre.

Ballotté comme une poussière par les mouvements d'air ambiant, je me retrouvai à nouveau dans l'un de ces lieux de stockage impersonnel au possible. Trois murs, un plafond de tôle et une grille de fer pour un lieu sans identité. Sans âme.

 

Autour de moi pourtant, au-delà de mes fidèles congénères, des centaines d'œuvres et de meubles entreposaient leur peine sur des étagères inertes ou sur des palettes de bois. Pianos, consoles, commodes, bibelots en tout genre : un cimetière de l'objet.

Réunies dans leur souffrance, des milliers de breloques trahies par leurs propriétaires gisaient avec nous, trainant l'infortune de leur abandon à la force du désespoir.

 

Un silence de mort régnait dans cet endroit. Et cela ne me disait rien de bon. Il était désormais loin le temps de mes envols glorieux. Loin le temps des projecteurs et des estrades.

 

 

 

08 Novembre 2015

 

Cela faisait une demi-heure, dans un vacarme assourdissant, que trois hommes prenaient un plaisir certain à aller et venir dans cet espace bien trop petit pour contenir toute ma douleur.

Equipés d'une sorte de brouette mécanique qui faisaient la fière devant nous, ne sachant pas encore qu'elle aussi un jour serait délaissée, ils sélectionnaient certains objets les uns après les autres pour les transporter ailleurs.

Comme semblant suivre une liste que quelqu'un avait dû établir pour eux, ils piochaient et piochaient encore dans une foule de sculptures et de peintures que je n'avais pas vu jusque-là.

 

J'entendais les espoirs silencieux de toutes ces œuvres d'art désireuses de faire partie des élues et me mit alors moi aussi, sans même savoir pourquoi, à vouloir être choisi.

 

 

 

Je dus attendre le cinquième jour pour avoir le droit de faire un tour de cette brouette automatique. Comme toujours depuis un certain temps, j'étais accompagné des autres drones de ma collection. Mes fidèles compagnons.

Nous sortîmes du hangar par un long couloir livide qui menait  jusqu'à un ascenseur. Quand les lourdes portes de notre hôte de métal s'écartèrent, l'atmosphère changea totalement.

 

Ici, la chaleur d'une vieille maison de famille transpirait des murs. Le velours du papier peint criait sa tendresse à un parquet de chêne effroyablement élégant. Et les éclairages tamisés fredonnaient de leur éclat une douce chanson d'amour.

 

Des hommes et des femmes apprêtés pénétraient dans la salle vers laquelle la brouette semblait nous conduire. Tous bercés par la douce innocence de ne pas savoir l'immondice des lieux qu'ils avaient sous leurs pieds, quelques étages plus bas.

 

Sur la gauche de la double porte que nous franchissions était installé un panneau dont je n'eus pas le temps de déchiffrer le contenu mais sur lequel étaient écrit trois mots simples : « Salle des ventes ».

 

Dans cette pièce, le chêne du parquet se transformait au contact des murs en de délicieuses boiseries travaillées. Après quoi, on retrouvait le velours du couloir orné de peintures dont les personnages attentifs scrutaient déjà le fond de la salle.

Un autel y était installé derrière lequel se glissa une femme mûre, commune en tous sens.

 

C'est simplement lorsque, de son marteau sévère, elle frappa l'autel -celui-là même qui lui offrait pourtant bien plus de prestance qu'elle n'en avait à l'accoutumée - que je compris ce qui était en train de se passer. Elle allait nous vendre!

« Vente de 6 drones ayant été utilisés lors des inaugurations de l'ouverture de l'espace aérien. Mise à prix du premier drone : 350 dollars ».

 

Si nos enchères se déroulaient dans l'ordre avec lequel nous avions été disposés sur la table faisant face à l'autel, je serai le troisième. Moi qui avait été précurseur dans un autre domaine, était bien heureux de ne pas l'être cette fois-ci.

 

 

 

Notre premier compagnon fut cédé pour quatre mille dollars. C'était le prix de la rareté sans doute. Absurde.

C'est un jeune homme asiatique d'une trentaine d'année qui en avait fait l'acquisition. Il avait levé le bras au dernier moment. Ni trop, ni trop peu, juste ce qu'il fallait pour qu'il soit vu, sans pour autant tirer sur les coutures de son costume cintré.

À choisir, ce garçon aurait pu me convenir. Pourquoi ne m'avait-il pas attendu?

 

Le second round d'enchères me fit redouter mon passage. Une dame dont la froideur glaçait ma carte-mère s'était entêté à augmenter la mise face à un vieil homme chauve et grassouillet. La tension était perceptible. Celui des deux qui perdrait se vengerait au prochain tour. Et le prochain tour c'était moi.

Je sentais d'ici l'odeur désagréable du veston de cuir usé que lui portait. J'imaginais un appartement trop petit, poussiéreux et sans lumière dans lequel un placard déjà envahi de souvenirs inutiles m'aurait englouti.

De l'autre côté, je voyais bien plus de luxe pour une femme dont le sourire était une éclipse. J'aurai pris place dans un salon aux canapés de cuirs blancs, sur une console de verre, entouré de meubles bien élevés.

Madame coincée et monsieur tout le monde. Deux univers dont je ne voulais pas.

 

C'est Madame coincée qui finit par lâcher. Une offre à six mille cinq cent dollars fut l'arme du crime qui permit au vieux chauve de tuer les espoirs de son adversaire.

Mais pas pour longtemps. Car les espoirs sont des sentiments pervers qui ont la terrible habitude de ressusciter.

 

 

***

 

 

6 %

 

Les humains ont pour réflexe étrange de chiffrer plus que nous. Tout a une valeur. À chaque objet, loisir, prestation est attribué un niveau de service rendu estimé qu'ils qualifient de « prix ».

Ainsi, nous, esclaves de leur vie quotidienne, avons à leurs yeux un niveau d'importance étroitement proportionnel à notre équivalent en argent.

L'humain qui se définit lui-même en être doué de sensibilité semble donc tout faire au contraire pour rationaliser l'intégralité de ce qui l'entoure, perdant au passage la nature même de ce qu'il se revendique être.

 

Pour moi une table est une table, une chaise une chaise… Je ne suis pas aussi sectaire. Je n'ai que le 0 et le 1 pour classer. Alors peu importe la valeur des objets, ils sont des compagnons de vie.

Je ne les aime pas spécialement mais n'éprouve pas pour autant cette sorte de mépris à leur égard.

Ils sont les acteurs de leurs vies, les figurants de la mienne, et nous cohabitons dans une forme d'harmonie tacite.

 

 

***

 

 

12 Novembre 2015

 

« Le prochain lot n'est pas un lot comme les autres. Car ce drone-là, comme vous avez pu le lire dans la programmation, a quelque chose de différent » commença par affirmer la maîtresse de cérémonie lorsque vint mon tour.

 

« Il a en effet été utilisé lors de la tout première inauguration. Il s'agit donc du tout premier modèle à avoir volé légalement dans le ciel américain» continua-t-elle.

Je vis alors plusieurs visages se durcir dans l'assistance. J'étais devenue une cible. Une proie. Un trophée de chasse que personne ne pouvait se permettre de laisser passer…

 

Madame coincée redémarra d'emblée avec son offre à six mille dollars. Cette même offre qui s'était vue trop juste pour mon prédécesseur, mais qui avait tout de même eu le mérite de faire passer un frisson dans l'assemblée, fut cette fois balayée par trois voix successives qui s'élevèrent de l'audience.

 

« Sept mille ».

« Huit mille ».

« Dix mille ».

 

Tout le monde fut pris de vitesse, moi le premier. J'avais vu les trois visages associés aux trois voix. Mais dans le désordre.

Je repassai la scène dans ma mémoire vive. Le joufflu en costume du second rang avait-il parlé avant ou après le grand brun du fond de la salle? Et l'homme au chapeau dont je n'avais distingué que les yeux, en quelle position avait-il lancé son offre?

 

« Adjugé ».

Je fus coupé dans ma réflexion.

Je venais d'être vendu. Ça y est. Il en avait été décidé de mon sort. Mon destin tout entier s'était résumé à ce mot balancé par-dessus les autres.

Je ne savais pas à qui mais j'appartenais désormais à quelqu'un.

 

 

 

Ma caméra se ralluma sur une tâche poudrée qui envahissait mon espace. Les émotions fortes de la salle des ventes avaient eu raison de moi. Je n'avais pas dû supporter la violence de ma condition et avait fini par m'évanouir dans l'étincelle d'un court-circuit. 

 

Une mise au point plus tard, je découvrais que la tâche n'était autre que le visage d'un homme. Mais un visage bien particulier. Sans traits d'expression creusés sur sa surface, sans poches sous les yeux, sans poils autour de la bouche. Une peau inerte et tonique sur toute la face de l'individu. Vierge et bien tendue. Une peau toute neuve en quelque sorte. Immaculée. 

Et puis, au-delà de ce visage singulier, c'est tout le corps de cet être qui se révélait être un mystère.

Pourquoi était-il si petit en comparaison à celui des autres hommes que j'avais connu jusque-là?

Pourquoi ces doigts étaient-ils si doux lorsqu'il se saisit de moi ?

Et pourquoi l'individu en question n'avait-il pas des dents tout le long de sa bouche lorsqu'il souriait ?

 

Sans le savoir et sans rien y comprendre, je découvrais l'enfance ce jour-là.

 

 

***

 

 

3 %

 

Les hommes progressent ainsi. De génération en génération. Quand moi je ne sais pas vraiment dire d'où je viens.

 

J'ai dû germer quelque part dans l'esprit torturé d'un ingénieur un peu fou.

Ma mère est une idée. Et moi le fruit de la rencontre fortuite entre deux micros influx électriques dans le berceau synaptique de la créativité.

Ces deux micros influx, frappés par l'équivalent physiologique du coup de foudre, se sont mêlés l'un à l'autre dans ce qu'on pourrait qualifier d'une copulation énergétique. J'étais né.

 

Puis les neurones de ce savant ont été le lieu de ma gestation. Avant un accouchement délicat sous les doigts de sa main lorsqu'il a transformé le concept en un premier brouillon.

 

D'autres cerveaux appartenant à d'autres ingénieurs ont ensuite ajouté leurs contributions et le papier de brouillon s'est transformé en bien d'autres choses pour m'offrir cette vie.

 

Le tout aboutissant à ce que je suis. Un robot. Le premier et le dernier de ma lignée. Car si j'ai des frères par milliers, je n'aurai en revanche jamais de descendance. Je ne suis pas humain, je l'ai bien compris et mon histoire avec ce monde s'arrêtera donc avec moi.

Sans aucune autre trace que celle de mon cadavre.

 

 

***

 

Janvier 2016

 

Le petit garçon, cette tâche poudrée qui s'était changée en homme, était d'une compagnie agréable. Rare mais plaisante.

Je comprenais au fil de nos rencontres que son caractère était déjà celui d'un adulte, contradictoire. Alternant entre tendresse et colère envers les mêmes personnes.

 

J'avais d'ailleurs sans doute été le résultat d'une de ses envolées capricieuses, car son père, qui n'était autre que l'homme au chapeau de la salle de ventes, ne me prêtait guère d'attention. Il avait dû me réclamer par un instant d'ennui, pleurant et criant, comme il savait bien le faire, dans un numéro d'hystérie maitrisée.

 

Avec moi néanmoins, il faisait toujours preuve de douceur. Ces gestes imprécis lui offraient le charme de la candeur. Le charme de ce concept d'enfance que j'explorais à son rythme. Il me manipulait ainsi avec maladresse mais précaution.

 

Pour le reste, mon logement correspondait à un immense appartement mêlant le raffinement de l'ancien et le modernisme du contemporain. Une sorte de sobriété sophistiquée. Ma chambre était un placard du salon et ma tête de lit une encyclopédie contre laquelle je reposais six jours sur sept. Jusqu'au Dimanche.

 

Les Dimanches, le petit garçon manifestait toujours une excitation bruyante en début d'après-midi. Il avait plaisir à me sortir du placard, pour me placer dans mon carton d'emballage originel puis m'emporter avec lui jusqu'à l'entrée. Là, son père, avec ou sans chapeau, prenait le relais de mon transport. 

En quelques minutes, nous rejoignions un parc. Et alors l'enfant avait la permission, sans contrôle, de m'envoyer en l'air.

 

Je tourbillonnais dans l'espace, surpassant largement la cime des arbres plantés ici. Je planais, je piquais, je dansais.

Ce parc, cet écrin de nature perdu dans un univers bien trop urbain pour lui, était mon terrain de jeu.

J'avais plaisir à y voler. Un tel plaisir. Et le sourire de l'enfant ne pouvait que décupler ma joie. Je lisais dans son regard tant de rêves et d'histoires. Des aventures qu'il partageait par ses rires et ses souffles.

 

 

Ces Dimanches devinrent ainsi nos rendez-vous à nous. Des rendez-vous que je n'aurais manqués pour rien au monde. Car quand il prenait les commandes, quand je sentais la tendresse de ses petits doigts me donnant des ordres, alors nous n'étions plus que deux. Seuls au monde. Seuls pour vivre nos voyages.

 

 

***

 

 

 

2 %

 

Toute chose, dès lors qu'elle est douée de raison, d'une conscience, ou de la moindre forme d'esprit, tend à vouloir de la compagnie. C'est l'appel de l'autre.

Que valent toutes nos pensées si nous n'avons personne pour les partager ? Que valent nos théories si nous n'avons personne pour les contredire ?

 

Et naturellement nous aspirons à cela.

 

Sauf qu'il y a sous cette pulsion un piège caché qui nous attend et que nous ne voyons pas. Celui du jugement. Car l'individu compare, évalue et désire.

Que valent alors nos gloires s'il n'y a personne pour les admirer ? Que valent nos richesses s'il n'y a personne pour les envier ?

 

Cette évidence me frappe désormais.

Surement pas parce que j'ai infligé autrefois toute ma prétention à mes frères de drones lorsque je me rêvais en demi-dieu, baignant dans un succès illusoire.

Non, simplement parce que je l'ai subi, plus tard, lorsque l'enfant m'a subitement abandonné.

 

 

***

 

Mars 2016

 

Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi. Mes vols au parc perdaient de leur  régularité même si globalement, la porte de mon placard s'ouvrait au moins un week-end sur deux.

Je sentais bien pourtant, au fil de nos sorties, que l'enfant n'y prêtait plus la même envie. Qu'il n'y mettait plus la même énergie. Ce qui l'avait amusé hier, ce qui l'avait même littéralement emporté dans de vrais élans de bonheur, commençait peut-être à le lasser.

Un Dimanche de printemps, alors que les feuilles des arbres renaissaient de leur branches maternelles, nous partîmes au parc comme à chaque fois.

 

Au beau milieu de mon raid aérien, je fus surpris de croiser un autre engin volant bien plus robuste que ceux que nous avions l'habitude de côtoyer ici. Depuis le ciel, je sentis l'excitation de mon pilote dans sa manière de transmettre ses consignes. Ses doigts s'étaient crispés sur ma télécommande. Ses à-coups étaient devenus violents. Il voulait que je le rattrape. Il m'imposait de le doubler. Il m'ordonnait d'être le meilleur.

 

Malheureusement l'autre drone était plus puissant que moi. Sans doute pourvu d'une technologie plus innovante, il fendait l'air avec plus de vélocité. J'étais battu d'avance.

La compétition silencieuse entre l'enfant et le propriétaire du second bolide tourna vite en notre défaveur. L'enfant appuyait de toutes ses forces sur mon joystick, grognant de rage lorsque je ne répondais pas assez vite à ses changements de direction, pleurant presque de se voir infliger pareille humiliation.

Si bien qu'il finit par me laisser tomber pour mieux regarder voler mon concurrent. Et mieux s'extasier devant ses performances. Il était  tellement plus vif, tellement plus rapide…Simplement plus récent en fait.

 

Un modèle identique prit place à mes côtés dans l'appartement seulement quelques jours plus tard, repoussant encore un peu plus les encyclopédies qui vivaient avec moi.

Dans un premier temps, nous partagions ensemble les excursions jusqu'au parc. Mais très souvent je n'en quittais plus la pelouse. Déchu.

Puis assez vite, ce fut seul qu'il accompagna notre possesseur chaque semaine.

 

La porte du placard continuait de s'ouvrir mais la vue du salon restait alors ma seule distraction.

 

 

13 Avril 2016

 

Au lendemain d'un jour de vol, alors que je n'avais, une fois encore, pas eu le droit de quitter ma prison, la porte s'ouvrit. Une sortie, un lundi ? Cela n'était jamais arrivé.

L'homme au chapeau se saisit de moi. Et uniquement de moi.

Peut-être était-ce mon tour. Peut-être l'enfant s'en voulait-il de m'avoir oublié si longtemps. Peut-être voulait-il à nouveau que nous volions ensemble, en partenaires.

 

L'homme me mit dans ma boite et m'emporta avec lui.  Je retrouvai sur son visage la même expression que celle d'un technicien qui m'avait un jour conduit d'un atelier à un hangar, celle de l'indifférence.

Où allions-nous désormais ? Quelle était la destination du jour ?

 

Dans l'ignorance la plus complète, je quittai cet appartement pour la dernière fois.

 

 

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13 Avril 2016 – 22h07 : 1 %

 

Les ciels de nos villes sont des œuvres d'art. Des toiles de maitres tendues sur l'immensité de l'horizon, peintes par l'inventivité sans limite de la technologie et animées d'un puissant courant d'énergie.

Des milliers d'oiseaux qui n'en sont pas s'y croisent et s'y décroisent dans un ballet orchestré à la perfection.

Certaines personnes se surprennent souvent à se laisser bercer par la frénésie de ces  mouvements perpétuels, la nuque légèrement fléchie vers l'arrière.

Les enfants, eux, pointent leurs yeux et leurs doigts vers ce ciel féérique pour mieux en admirer le spectacle et pour mieux montrer à leurs parents les incroyables trajectoires de leurs compagnons électroniques.

 

 

Me voilà bien loin de tout ça désormais.

Je regarde le ciel depuis le grand conteneur en métal orange dans lequel on m'a jeté tout à l'heure. Couché là, dans le carton qui m'a vu naitre dont la face avant faite de plastique transparent me permet encore de garder une caméra braquée sur le monde, je suis à bout de bout de force.

 

Cette technologie, qui avance bien plus vite que tout ce qu'elle invente, m'a largement dépassé. Je crois pourtant en avoir été, il y a de ça un temps lointain, l'une des belles réussites. Avant de glisser doucement vers la grande famille anonyme des appareils électroniques démodés. La sentence ultime et inévitable de tout appareil fabriqué par les humains.

Aujourd'hui je n'appartiens plus à aucune famille.

 

Ma diode va s'éteindre d'ici quelques instants, clignotant une ultime fois, comme un au revoir à cet univers tout entier qui s'en moque.

Je me meurs, seul. Je ne suis plus rien.

À peine un amas de composantes électroniques que ce monde d'abondance n'aura ni la patience, ni le besoin de réutiliser.

Pas même un souvenir dans l'esprit d'un de mes utilisateurs qui m'ont déjà tous remplacé.

 

Plus rien du tout.

Ai-je même déjà existé ?

Je n'en suis plus sûr.

 

 

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13 Avril 2016 – 22h18 : 1 %

 

J'aurai aimé voler une dernière fois, ressentir à nouveau le murmure du vent dans mes hélices. Entendre la clameur d'une foule admirative de mes capacités infinies de lévitation.

Être encore pour quelques secondes immortelles au centre de l'espace et que des yeux me dévorent…

 

Je crois même que j'aurai préféré m'éteindre en plein vol. Je serai sans doute tombé de moins haut.

 

L'objet docile que j'étais ne demandait finalement qu'à servir. À être utilisé, au moins de temps en temps. Beaucoup de choses m'auraient alors été plus supportables que cet anonymat dans lequel je m'apprête à disparaitre.

 

Oui je crois que j'aurai aimé m'éteindre en plein vol. Stoppé net dans une course aérienne. Stoppé net à la hauteur des nuages.

Mais bien heureux au milieu du ciel de nos villes.

Bien vivant au cœur de ce nouveau monde.

 

 

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