L'échappée belle

Jay M Tea

Nouvelle en cours d'écriture (mises à jour régulières)


 Quoi de plus simple que de s'asseoir sur un banc publique et de constater avec nostalgie et humilité le temps qui passe et les idées préconçues et les murs et les masques qui tombent. Les mains croisées sur la poitrine, puis derrière la nuque, jusqu'à les oublier quand le regard absorbe le soleil, le ciel et les êtres venant de partout et allant nulle part. Bercé par ses illusions figées à la manière d'un kaléidoscope miroitant des images pétrifiées, il creuse toujours plus loin, plus fort, plus vrai, cloué au sol, à la terre et aux mouvements invisibles de ce que les langages scientifiques ne révéleront jamais. Il se dicte les mots de tout un monde qu'il voit et imagine en dehors de lui-même. Mais quand la vision se trouble et que le regard se détourne du monde extérieur, le bilan se fait enclume sculptée, lovée au creux des quatre coins du cœur qui stimule le poids et l'intérêt nécessaire du regard vers soi. Les yeux cerclés de fatigue, rouges et noirs, se plissent et des gouttes de sueurs perlent aux extrêmes de ses tempes et roulent lentement sur les traits ronds de son visage ovale. Il tire un carnet en carton des profondeurs de son sac à dos qu'il flanque par dessus son épaule avant de s'élancer dans les rues désertes en attendant la nuit. Il en parcourt quelques pages en slalomant entre les poubelles, les bornes à incendies, les bouches d'égouts. Le crépuscule se fait languir. Il referme son petit bouquin qui irise aussitôt sa pensée. Il marche au hasard sous les lampadaires en rang de chaque côté des avenues et allume une cigarette dont le feu le conforte dans ses réflexions et le mystère qui le poussent à vagabonder ainsi. Une bouteille que sa main agrippe fermement à lui faire mal aux articulations, il traverse une route et s'engage sur un rond point énorme et fleuri au centre duquel une fontaine propulse l'eau de ses tuyaux rouillés plus haut que la cime des arbres bordant les trottoirs du giratoire qui dégage une odeur amer, humide et légèrement sucrée. En un clin d'œil et sans qu'il puisse vraiment s'en rendre compte, les nuages balayèrent le bleu céleste avant de se dissoudre dans un râle grave et court. L'air de l'été et la tranquillité du sommeil de ceux qui sont déjà couchés ajoutaient au silence des constellations, qui observaient le jeune homme reprendre une gorgée de son vin de vigueur, de la fraîcheur et de la douceur. La lune pointe quelques faibles rayons sur le bassin dans lequel baignaient les parfums des pétales des arbres à fleurs multicolores de la place.

Cela faisait une éternité qu'il n'était pas retourné sur ses propres traces, à la recherche des moments passés qu'il gardait en tête sans arrêt sur image comme une sorte de montage en super-8 dont les bobines muettes faisaient de petits déclics sourds et continus. Il s'assit en tailleur. Nul besoin de rabattre les paupières dans une telle pénombre. Ses pupilles dilatées et ses longs cils lui donnaient des airs de chercheur d'or ahuri qui lui permettaient de voir au loin et en détail le vert et le pourpre des arbustes lui faisant face. Il restait tranquille et respirait profondément comme pour se redonner une contenance afin de dépasser les farces de l'ivresse. Il se remémorait ces instants au cour desquels des éclats de voix résonnaient tant qu'il peinait à se rappeler les conversations qui le faisait rire aux éclats et pleurer à chaudes larmes. L'atmosphère générale le rendait incapable de reconstituer ne serait-ce que des mots empruntés à la foule vrombissante qui assiégeait ses pensées. La chaleur qui s'échappait du sol lui caressait les bras nus et rendait son état d'esprit imperméable au monde. Il restait là à essayer en vain de se souvenir de choses. « C'était le bon vieux temps. » Effectivement, ce temps vers lequel il se retourne inlassablement et dont l'épreuve hasardeuse d'en retirer une quelconque satisfaction le rend toujours frustré. Il avait, dans ces moments-là, l'impression d'avoir à se rendre lui-même... des contes... comme s'il devait répondre à une question dont il avait un jour la formule.

Son estomac ronronnait quand son cerveau cria famine à l'unisson avec l'ondé de l'aigreur du tabac et de l'alcool qui sortait lentement de ses narines. Il se toucha le front du dos de la paume de sa main. Il tira sur son t-shirt pour le faire bailler afin d'en retirer un peu d'air pour se rafraîchir. Il commençait à se demander comment il en était arrivé là. Il regarda autour de lui. « Pas un chat... » Puis il baissa la tête et s'alluma une cigarette. Il ignorait l'heure qu'il pouvait se faire et faisait semblant de s'en moquer. Son sang s'épaississait et ses veines ressortaient davantage sur sa peau à mesure qu'il tirait une bouffée brûlante sur son clope.

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