Les Adresses à vivre 6

fragon

Adresse n° 3

Il est important de réfléchir à ces portes que l'on ouvre et puis que l'on rabat derrière soi dans un claquement sec. Je fais un dernier tour, laisse glisser ma main sur le vantail à la rencontre de la paroi froide et métallique. Je sais bien qu'il me faudra revenir à un moment ou à un autre.

Un téléphone en bakélite gris pâle devient notre commissionnaire. L'appareil est verrouillé à l'aide d'une clef. C'est l'époque où l'on demande encore la permission avant de l'utiliser. Impensable aujourd'hui.

Après d'innombrables soubresauts, ils se séparent, lui ailleurs, elle ici, maigre comme un coucou, le cœur en lambeaux. Elle veut mourir puis une nouvelle fois y renonce. Je ne suis plus là pour le voir. Elle bataille pour racheter sa part de l'appartement. Elle qui n'a jamais rien, la voici propriétaire. C'est son nom qui apparaît sur la sonnette. Le paillasson s'éternise. Rien ou presque rien n'est modifié. Tout du moins, dans l'ordre des choses extérieures. Le tapis, la table de salon, le gros bahut aux pieds replets restent. Ils font silence, une sorte de pieux mutisme. Ils ne laissent rien entrevoir de cette vie qu'elle subit. Le canapé change. Les literies aussi. Elle prend soin de supprimer la baignoire et à la place, elle y installe une douche. Elle conserve son souci de l'économie et son obsession de la simplicité. Par la paroi vitrée, j'aperçois la bouteille de savon qu'elle n'a pas eu la possibilité de terminer. J'ai la même chez moi. Ça me permet de sentir un peu de sa peau par-delà l'oubli.

La porte se blinde. Montée à l'envers. Elle confie ses doubles à la voisine. Sur le palier, les interrupteurs demeurent les mêmes. Ils témoignent du temps. J'aime leur forme arrondie. On y glisse son nom et son prénom qu'on prend le soin de découper dans une carte de visite. Dans les placards, des choses disparaissent. Elle jette, déchire, donne. Elle se vante tout haut de faire le vide. Parfois, alors que je passe un week-end avec elle, il m'arrive de gémir. Quand même, les photos. Je revendique mes droits. Elle hausse les épaules. J'en aurai d'autres.

Pourtant, elle cache aussi beaucoup. Mais ça, je ne le sais pas. Elle se contente de prétendre à une destruction massive de ce qu'ils ont vécu. Elle fait de grands gestes. Elle m'envoie une fin de non-recevoir. Mon père est un salaud, un traitre, un lâche. Sept ans de mensonges. Les mots cinglent et les mois passent. Elle recommence à sourire. Un jour, enfin, elle rit. Les cigarettes mentholées se consument devant ses yeux qui de nouveau se plissent et en font une femme attirante. À travers les cloisons, la vie reprend ses ahanements.

Celle que j'ai été ici s'éclipse. Ma sœur aussi d'ailleurs. Loin, très loin, dans un anéantissement sidéral. Une sorte de trou noir.

L'appartement nous reviendra de droit quand elle aura définitivement disparu, mais nous n'en serons que les propriétaires en attente.

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