Les Adresses à vivre 9

fragon

adresse n° 4

La cuisine s'ouvre directement sur la salle à manger. Après de longues semaines de travail acharné et méticuleux, les pierres de taille sont réapparues de même qu'un ancien abreuvoir et une fleur de lys attestant l'ancienneté de la maison. Ils en tirent une fierté de hobereaux. Sur la droite en regardant les fenêtres, une énorme cheminée accueille une souche de hêtre. La bûche patiente. Elle appartient à une tradition dont j'ai été exclue. On ne l'allume qu'à l'approche de Noël et elle se doit de brûler trois jours. Juste avant de se coucher, il la recouvre de cendres. Il les dégage au matin et le feu reprend patiemment son activité. Au centre de la salle, une table de douze couverts. Les rallonges sont entreposées dans le chai. Huit chaises hautes l'entourent, un peu austères, mais confortables. Au mur, un coq venu de l'est ; au plafond, des poutres blanchies à la chaux et tendues de draps de mariée - transis d'amidon.

   Alors que je découvre le nouveau cadre que l'on m'impose, les fils entre elle et moi se distendent. De temps à autre, je prends le train. Il met un peu plus d'une heure pour me reconduire à l'adresse précédente. Je m'efforce de ne penser à rien. Je sais que je dois me montrer prudente. Les galandages restent fragiles. J'appartiens dès maintenant à deux mondes incompatibles. La machine entre en gare. Les premières minutes se révèlent délicates. Alors que je saute du marchepied, elle cherche à me prendre dans ses bras, je recule, la contourne, m'empresse de parler haut et fort, la précède de quelques mètres. Elle s'éloigne, ouvre la portière, je m'installe sur le siège. Je persiste dans mon débit inconsistant. Elle me regarde de biais, actionne la manivelle de la vitre, affaisse légèrement les épaules. Sur le tableau de bord, le cendrier est plein. Elle pèse moins de quarante-cinq kilos. Une fois le pas de porte franchi, elle me renifle, me tourne autour, fouille ce qui change en moi. Je jette mon sac sur le lit. La banalité du papier peint, la médiocrité des meubles me rendent mal à l'aise. L'appartement devient étriqué. Le temps s'alourdit. Je m'échappe en piochant dans une pile de magazines. Je m'ennuie. L'atmosphère est écrasante. Si j'ai le malheur de mettre à table une petite assiette dans la grande et une cuillère à dessert entre le verre et la serviette, elle peste et m'ordonne de les retirer. Où est-ce que je me crois ? Le repas se déroule plein de reproches. Peu à peu, je coupe les ponts. Je ne viens plus la voir. Je largue mes amarres. Ses mots cuisants sont des aussières qui m'étranglent. Le dimanche soir, on regagne la gare en silence. Son sourire contraint me tord les boyaux. Dans le train du retour, je m'endors. La lumière s'effondre, le reflet de la vitre me renvoie une image dédoublée. Je n'en suis pas consciente. Je n'y connais rien en conflit de loyauté. Je sais seulement que j'aime ma nouvelle maison et ceux qui l'habitent. Tout y est si différent et choisi avec soin. Les objets ont un prix, les meubles une origine labellisée, les tableaux une existence que je ne soupçonnais pas. Un langage châtié y brasse des idées élevées. Aucun sujet n'est écarté. L'espace est propice à l'échange. De vrais livres sont déposés çà et là sur des tables d'appoint en merisier. Deux chiffonnières abritent d'anciens vinyles. Un gramophone silencieux et hors d'âge se contente d'écouter et un guéridon supporte le téléphone qui maintient le lien fragile. Les portes restent ouvertes.

 Et toujours, cette musique tonitruante qui perfore les murs et les cœurs.

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