Les aventures extraordinaires de Crapie

Georges André Quiniou

Aller chercher du pain à la boulangerie du quartier réserve parfois de nos jours bien des surprises aux petites filles...

Les aventures extraordinaires de Crapie


Il était une fois, dans un pays tout près d'ici mais que personne ne connaît, une petite fille appelée Crapie. Elle aurait préféré s'appeler Amandine, ou Clémence, ou encore Louise mais ses parents l'avaient appelée Crapie et elle s'était habituée à ce nom-là, même si cela lui faisait penser un peu à crapaud.

Un jour qu'elle allait chercher une baguette pour son goûter à la boulangerie du quartier (car elle était assez grande maintenant pour aller toute seule à la boulangerie) elle entendit crier son nom – « Crapie ! » – et du coup se retourna : mais il n'y avait personne derrière elle ; personne devant non plus ; elle était toute seule dans la rue. Il n'y avait qu'un gros chat gris, assis sur le rebord d'une fenêtre, avec des yeux verts parsemés de paillettes dorées, et qui la regardait.

« Bonjour, chat… lui dit-elle.

– Crapie ! » miaula le chat.

Un peu surprise qu'un chat qu'elle n'avait jamais vu connaisse son nom, elle s'approcha de la fenêtre pour le caresser car il lui semblait plutôt gentil et qu'elle aimait bien les chats, qu'ils soient noirs et blancs ou tigrés, ou roux, et même ceux qui étaient tout gris. Elle lui fit une caresse sur le dos, de la tête à la queue, et trouva qu'il avait un beau poil, très épais et très doux. Elle allait lui faire une deuxième caresse lorsque le chat dit encore une fois : « Crapie…

– Oui, ben c'est moi, répondit Crapie ; qu'est-ce que tu veux ? »

Le chat se redressa, sauta sur le trottoir devant elle et se mit à marcher souplement le long des maisons en faisant rouler ses épaules comme le tigre qu'elle avait vu au zoo avec ses parents le week-end dernier. Il fit ainsi quelques mètres, en se retournant de temps à autre vers Crapie comme font les chats pour nous inviter à les suivre. En général ils font cela quand ils ont faim, pour nous conduire vers leur assiette afin qu'on y remette des croquettes. Crapie l'avait bien compris mais elle lui dit :

« Attends, chat ; je vais d'abord à la boulangerie, autrement il n'y aura plus de baguettes chaudes ; je reviens… »

Le chat s'assit tranquillement sur une marche dans l'embrasure d'une porte et laissa Crapie passer devant lui sans même la regarder.

« Je reviens, confirma-t-elle ; je vais chercher le pain et je reviens ». Puis elle continua son chemin vers la boulangerie,

Lorsqu'elle ressortit de la boutique, elle ne pensait même plus au chat, occupée à détacher de sa baguette le croûton brûlant qu'elle avait l'habitude de croquer en rentrant à la maison. Mais le chat était toujours là, assis sur sa marche.

« Tu m'attendais ? » lui demanda-t-elle.

Le chat se leva et repartit le long des murs, se retournant tous les trois ou quatre pas pour vérifier que Crapie le suivait bien.

« On va où ? » s'enquit-elle la bouche pleine. Elle aurait bien proposé un petit bout de baguette au chat mais se dit que les chats n'appréciaient pas tellement le pain, même lorsqu'il était encore chaud et tout croustillant.

Après la devanture du coiffeur il y avait un vieux porche, sombre et grossièrement pavé, qui traversait tout un immeuble. Crapie passait devant très souvent mais sans y faire attention ; elle ne s'était jamais arrêtée. Le chat, lui, s'arrêta, jeta encore un coup d'œil à Crapie et, la queue dressée, ondulant comme celle des chats qui veulent qu'on les caresse, s'engagea dans cette espèce d'obscur tunnel où, après une seconde d'hésitation parce que cela faisait un peu peur, Crapie le suivit finalement par curiosité. Tout au bout on apercevait la clarté d'une cour ensoleillée dont les vieux pavés disjoints étaient envahis d'herbes folles. Deux côtés de la cour étaient occupés par plusieurs cabanons de planches vermoulues, couverts de tôles rouillées, et, à droite, se dressait l'arrière d'un petit immeuble décrépi dont les fenêtres sans rideaux, encrassées d'une épaisse poussière noire, laissaient supposer qu'il était depuis longtemps inhabité.

Le chat s'arrêta devant la porte de l'immeuble, une vieille porte de bois à la peinture grise toute craquelée. Il se tourna vers Crapie et dit :

« Miaaoon !

– Tu veux entrer ? lui demanda Crapie ; c'est chez toi ?

– Miaaoon ! » fit encore le chat.

Elle se dit qu'il voulait sans doute qu'on lui ouvre, parce que c'était peut-être sa maison et que, si elle ne lui ouvrait pas, il allait rester dehors jusqu'au soir. Elle se retourna pour jeter un coup d'œil rapide dans la cour et s'assurer qu'il n'y avait personne puis tourna la poignée et poussa la vieille porte qui s'ouvrit sur un couloir tellement sombre qu'on aurait dit qu'il était tout noir lorsqu'on venait de l'extérieur ensoleillé. Le chat s'y engouffra aussitôt en trottinant. Crapie s'apprêtait à faire demi-tour pour rentrer chez elle, car ses parents devaient trouver qu'elle en mettait du temps pour acheter du pain, lorsqu'elle entendit le chat miauler de nouveau, cette fois-ci très distinctement :

« Crapie ! Crapie ! »

C'est tout de même bizarre, se dit-elle, que ce chat-là puisse connaître mon nom ; et elle s'avança prudemment à l'entrée du couloir, le cou tendu pour essayer d'y voir quelque chose mais on n'y voyait rien du tout.

« Tu es là, chat ? » demanda-t-elle à mi-voix.

Du fond de la pénombre, elle entendit seulement « Miaaoon ! » et se dit : bon, c'est un chat qui ne fait que miauler comme les autres, il n'a jamais vraiment dit mon nom, j'ai dû comprendre de travers.

« Bon, tu te décides ou quoi ? » s'impatienta le chat.

Elle fut tellement surprise de l'entendre parler qu'elle répondit sans réfléchir :

« Oui, je viens…, j'arrive. » Et, pas très rassurée, elle s'engagea tout de même dans la profondeur du couloir.

À peine eut-elle fait quelques pas que l'obscurité devint totale ; la porte avait dû se refermer toute seule derrière elle. Pour dissiper la peur qui faisait battre son cœur de plus en plus fort, elle se remit à parler au chat :

« Pourquoi tu ne parlais pas tout à l'heure ? demanda-t-elle.

– Je ne parle jamais dans la rue, dit le chat ; tu parles dans la rue, toi ?

– Ben oui, répondit Crapie en faisant deux pas en direction de la voix qui constituait son seul repère dans le noir. Lorsque je rencontre des gens que je connais, je leur parle, moi, je dis bonjour…

– Moi jamais ! répliqua le chat. Allez, viens, dépêche-toi.

– Mais je ne peux pas : je ne vois rien du tout… se justifia Crapie qui hésitait à faire un pas de plus.

– Ah, c'est vrai, fit la voix du chat. Attends… »

Et soudain une douce lueur blanche, comme argentée, dissipa les ténèbres du couloir. Crapie vit le chat, à trois mètres devant elle, qui la regardait. C'est de lui qu'émanait cette lumière, de son pelage qui brillait comme si chacun de ses milliers de poils était devenu une sorte de fibre de verre lumineuse. Elle put découvrir le couloir, qui n'était qu'un couloir de vieil immeuble ordinaire aux murs peints en marron foncé jusqu'au tiers de leur hauteur puis en marron plus clair un peu jaunasse jusqu'au plafond, avec trois portes de chaque côté et un escalier de bois vermoulu au fond. Lorsqu'elle eut repéré tout ça, constaté que même si c'était crasseux et plutôt vieillot cela n'avait rien d'inquiétant, Crapie rejoignit le chat qui continuait de tout éclairer et semblait l'attendre patiemment.

« Tu es un chat lumineux ? s'étonna-t-elle.

– Je suis tout ce que je veux, dit le chat.

– Mais tu ne peux pas être une petite fille… »

Elle avait à peine terminé sa phrase que le chat se ratatina en une petite boule brillante sur le carrelage dont émana bientôt avec un sifflement de cocotte-minute un jet de vapeur mauve qui prit la forme d'une petite fille, à peu près de la taille de Crapie et qui ressemblait plus ou moins à Clémence, sa copine de CE2, sauf qu'elle était lumineuse comme le chat. Crapie avait instinctivement reculé d'un pas devant cette apparition surprenante en laissant tomber par terre sa baguette ; mais comme ce n'était qu'une petite fille, elle n'eut même pas peur ; elle ramassa le pain et demanda sans se démonter :

« Tu n'es plus un chat ? »

À peine eut-elle posé sa question que la petite fille se ratatina sur le carrelage en une petite boule brillante dont s'échappa un nouveau jet de vapeur mauve qui reprit instantanément la forme du chat.

« Si, dit le chat, un peu comme à regret ; on reste toujours ce qu'on est. »

Et disant cela il s'était avancé jusqu'à la dernière porte à droite, tout au fond du couloir, devant laquelle il s'était assis en regardant Crapie.

« Tu voudrais que je t'ouvre ? » dit-elle en le rejoignant.

Les yeux levés vers la poignée de la porte, le chat miaula : « Miiaaou ! »

« Je préfère quand tu parles, lui fit remarquer Crapie ; c'est quand même plus pratique…

– Miiaaou ! répondit le chat.

– Bon, comme tu voudras…» dit-elle. Et, prenant garde à ne pas marcher sur la queue du chat, elle s'avança devant la porte, tourna la poignée et l'ouvrit.

Aussitôt le chat se faufila à l'intérieur et le couloir redevint tout sombre. Crapie poussa la porte un peu plus et le suivit dans la pièce. C'était une grande cuisine vieillotte, un peu comme les cuisines des grands-mères d'autrefois qu'elle avait vues dans des livres, avec un vieux buffet de bois sculpté à gauche et une vaste cheminée au manteau de bois noirci sur le mur du fond.

« Allez, petite, avance ! » fit une voix.

Crapie sursauta. Elle n'avait pas vu la vieille dame sur sa droite, assise devant une table ronde couverte d'une toile cirée à fleurs roses et vertes. Le chat gris était installé sur ses genoux, dans le creux de son tablier de grosse toile bleue. Crapie s'aperçut alors que le chat n'était plus lumineux ; c'est d'une ampoule suspendue au-dessus de la table sous un abat-jour d'opaline blanche que provenait la lumière ; il n'était plus qu'un chat tout à fait ordinaire, ronronnant sur les genoux de sa maîtresse.

« Avance donc, ma fille ! reprit la vieille dame ; je ne vais pas te manger ! »

Crapie ne craignait pas d'être mangée ; elle savait bien qu'il n'y a que les ogres qui mangent les enfants, et encore seulement dans les histoires, en tout cas jamais les vieilles dames. Mais elle était intimidée, et surprise car elle ne s'attendait pas à trouver quelqu'un dans cet immeuble abandonné.

« Bonjour, Madame… dit-elle poliment d'une voix pas très assurée.

– À la bonne heure, dit la vieille dame ; voilà une petite fille bien élevée ! Approche donc. Tu as mon pain ? »

Crapie se rendit compte qu'elle avait tellement serré contre elle la baguette tradition qu'elle s'était cassée en deux dans son papier. Mais elle ne perdit pas son sang froid et répondit :

« Je dois le rapporter à la maison ; c'est pour le goûter…

– Allez, allez, fit la vieille dame en tendant une main toute décharnée, donne. Tu achèteras une autre baguette pour le goûter.

– Mais je n'ai plus l'argent ! objecta Crapie.

– Mais si tu as l'argent ! Regarde dans ta poche… »

Crapie mit la main dans la poche de sa jupe et fut tout étonnée d'en ressortir la pièce de 2 euros que sa mère lui avait donnée tout à l'heure pour aller à la boulangerie. Cette dame est une sorcière, se dit-elle et elle sentit comme un frisson parcourir ses deux avant-bras nus, car elle n'avait jamais rencontré de sorcière pour de bon jusqu'à présent. Mais il n'y avait pas de doute : avec ses cheveux gris rassemblés en arrière en un petit chignon, ses lunettes cerclées de fer et cette espèce de nez un peu crochu, elle avait vraiment tout de la sorcière. Je n'aurais jamais dû venir ici, se dit-elle ; c'est à cause du chat, je n'aurais jamais dû suivre ce chat.

« Bon, alors, tu me le donnes, ce pain ? reprit la vieille. Ah ! Tu n'es vraiment pas dégourdie pour ton âge ! »

Crapie avança de quelques pas et posa la baguette sur la table. La vieille dame la sortit de son papier et s'écria :

« Mais elle est toute cassée ! Et puis tu as déjà mangé le croûton ! La prochaine fois tu tâcheras de m'apporter une baguette un peu plus présentable… »

La prochaine fois, pensa Crapie, sûrement pas ! Je ne vais pas aller chercher le pain de cette sorcière tous les jours. C'est ce qu'elle pensa dans sa tête mais elle dit, très poliment :

« Excusez-moi, faut que je m'en aille ; on m'attend à la maison.

– Mais non, on ne t'attend pas ! fit la vieille dame avec un sourire un peu moqueur. Mais si tu veux t'en aller, tu t'en vas… Nestor va t'accompagner. »

En entendant son nom, le chat s'était redressé pour sauter sur le carrelage ; il attendait devant la porte, la queue tout ondulante.

« Je peux rentrer toute seule, protesta Crapie ; je n'ai pas besoin de lui.

– Si, tu as besoin de lui, insista la vieille dame ; il va t'éclairer ; on n'y voit rien dans ce couloir. »

Crapie tourna la poignée et Nestor se faufila aussitôt dans entrebâillement de la porte.

« Au revoir, dit Crapie en sortant à son tour.

– C'est ça, à bientôt, dit la dame. Tu es bien mignonne, va… »

Le chat était redevenu lumineux comme tout à l'heure ; il éclairait jusqu'à la porte d'entrée tout au fond du couloir ; mais Crapie trouvait cela maintenant presque normal, comme si elle avait sorti une lampe de poche pour ne pas se perdre dans l'obscurité. Arrivée devant la porte, une fois certaine que la dame ne l'entendrait pas, elle demanda au chat :

« La dame, là, c'est une sorcière ? »

Mais le chat ne répondit rien ; alors elle ouvrit la porte et fut un instant aveuglée par l'intense luminosité de la cour en plein soleil avant de distinguer l'entrée du porche sous l'immeuble. Elle s'y engagea à la suite du chat pour se retrouver dans sa rue familière, avec des voitures et des gens qui passaient sur le trottoir et la vitrine du coiffeur juste à côté de la boulangerie. Le chat s'était déjà réinstallé sur le rebord de la fenêtre où elle l'avait aperçu la première fois. Elle lui dit : « Au revoir, Nestor » mais il parut ne même pas l'entendre ; assis telle une grosse boule de poils gris, il se contenta de fermer les yeux une fois ou deux.

« Bon… dit Crapie, comme tu voudras… » ; et elle tâta la pièce de 2 € dans la poche de sa jupe pour vérifier qu'elle était bien là avant de se diriger vers la boulangerie et acheter une nouvelle baguette.

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