Les contes de Gillesville 1

Gilles Agnoux

Il était une fois, dans un royaume éloigné de votre imagination, une loi qui n'autorisait que deux prénoms : Fleur pour les filles et Charles pour les garçons.


Le roi, est il besoin de vous dévoiler son patronyme, voyait que sa fille s'ennuyait. Il décida, tout en suivant la tradition, d'organiser un grand jeu qui se déroulerait dans le grand champ, celui qui abrite aujourd'hui le mausolée aux cinquante fleurs, que le touriste lambda ne manque pas de visiter lorsqu'il fait un tour à Gillesville.


Le roi convoqua cinquante jeunes filles peu importe leurs âges, pourvu qu'elles s'appelât Fleur, et les fit s'aligner en une espèce de carré dans le grand champ. Il invita le reste du royaume à assister au spectacle sur les gradins construits autour du champ pour l'occasion. Il fit également bâtir une estrade sur laquelle il s'installa, déposant à sa droite sa fille, et à sa gauche, son fils. Ce dernier n'ayant pas trop d'importance dans l'histoire pour le moment, nous y reviendrons plus tard.


Lorsque tout le monde fut en place, le roi se leva et cria à la cantonade : « Bienvenue à tous ! Très chères Fleur, vous avez été choisies par les desseins du hasard. Le lot à gagner est la main de mon fils, Charles, qui est enfin en âge de procréer. » Une joie intense laissa bientôt la place à une vive inquiétude sur le visage des jeunes filles lorsque le roi énonça les règles du jeu : « Vous êtes des fleurs, comme le veut votre prénom, il vous abstient aujourd'hui de l'honorer. Vous allez devoir vous comporter comme telles ! Voyez ce soleil ! Il est l'astre qui brille et qui aide à la photo synthèse. Ainsi, à la façon des tournesols, vous devrez vous mettre face à lui et tenir le plus longtemps possible, en tournant en même temps que lui. Celles qui se laisseront avoir par la fatigue se verront retirées du jeu, ainsi que du royaume, puisqu'elles perdront la vie ! » Le roi, voyant que sa fille ne s'ennuyait plus du tout, avait prononcé ces paroles d'une façon que nombre de philosophes qualifieront plus tard d'espiègle.


Une centaine de flèches s'élevèrent dans le ciel afin de donner le départ du jeu. Certaines retombèrent dans le public, d'autres sur les Fleur, certaines blessèrent, d'autres tuèrent, mais heureusement, l'estrade royale fut épargnée. Le jeu pu enfin commencer.


Les Fleur se tournèrent comme un seul homme vers le soleil. Certaines se brûlèrent la rétine pour le fixer, bien qu'en aucun cas il ne fut annoncé qu'elle se devait de regarder cette étoile directement. L'une d'elle, paniquée d'être aveuglée, hurla bien haut qu'elle n'y voyait plus rien et s'enfuit dans une direction que seuls ceux qui voyaient connaissaient. L'un des gardes rapprochés du roi se mit en joue et lui décocha une flèche dans la tête grâce à l'arbalète que le père de la dite Fleur avait confectionné dans du bois de merisier. Fleur s'abattit sur le sol. Comme les précédentes, on la laissa là. Lorsque le soir vint, il n'y eu aucun autre incident à déplorer. Des cinquante du départ, il n'en restait que quarante trois.


Le roi se leva et énonça les règles suivantes : « Voici la nuit ! Les tournesols s'endorment. Imitez les, tout en restant digne d'être des Fleur. Ne vous endormez pas, somnolez plutôt. Que votre dos soit courbé et votre regard vers le sol tourné. » Les Fleur s'exécutèrent.


Au beau milieu de la nuit, n'en pouvant plus, Fleur, boulangère apprentie de son état, se dit qu'il valait mieux tenter sa chance dans l'obscurité. Elle jeta donc un regard furtif à gauche, puis à droite et s'élança droit devant elle. Certaines Fleur la suivirent, d'autres la gondèrent, prétextant vouloir suivre le bon vouloir du roi pour justifier leurs lâcheté. La tentative était belle, mais vaine. Chaque Fleur qui arrivait à l'orée du champ se voyait vivre ses derniers instants, une flèche dans la tête comme point final de leur existence.


Le jeu dura deux nuits et trois jours. L'odeur étant insoutenable, quelques membres du public avaient eu l'audace de quitter la cérémonie en plein. Ceux là furent châtiés de leurs témérité.

Une seule Fleur restait, transie de la tête aux pieds. Le roi la félicita : « Bien joué ! Tu as combattu fièrement et tu sera récompensée. Mais avant, j'ai une dernière requête. Mes gardes se chargeront de porter les corps inutiles dans la chambre froide, et tu les aidera. Vous alignerez ces Quarante neuf Fleur, puis tu te saisira d'un couteau et tu les éventrera une à une, en prenant bien soin de leurs retirer les ovaires afin que l'on fasse une salade de graines de tournesols que l'on distribuera à ceux du public qui sont restés jusqu'au bout. Ils le méritent bien. »


Fleur, plus choquée qu'apeurée, aida les gardes du mieux qu'elle put. Elle se retrouva seule dans la chambre froide devant l'alignement des quarante neuf Fleur décédées. Par chance, le père de Fleur était un homme de science et lui avait appris les rudiments du corps humain. Elle savait donc exactement comment éventrer un corps puis en extraire les ovaires. Pour la première Fleur, elle tremblait quelque peu et s'arrosa malencontreusement d'une giclée de sang. Puis elle arracha de ses mains les ovaires, qui ne résistèrent qu'à peine. Elle plaça les précieuses reliques dans le seau prévu à cet effet. La seconde Fleur fut plus aisée, c'est le mur qui se vit maculé. Fleur en était à la troisième lorsqu'elle vit la quatrième remuer. Comment cela était-il possible ? La Fleur couchée releva sa tête décorée d'une flèche, leva le bras gauche vers la Fleur au couteau et d'une voix à peine perceptible elle lui adressa un « aide moi, s'il te plaît... Aide m... » Fleur mis fin à ses souffrances et à sa peur d'un grand coup dans le cœur. Elle resta là, à regarder la vie s'échapper par les yeux, vingt minutes, durant lesquelles elle se concentra sur les battements de son cœur pour ne pas partir en crise d'angoisse. Puis elle ferma les paupières, compta jusqu'à trois, les rouvrit et se remit au travail. Au bout de la Dix-huitième Fleur, elle en éprouva même un certain plaisir, se raccrochant à l'idée qu'elle, et elle seule serait fécondée par le prince Charles. A la quarante cinquième Fleur, elle partie dans un grand éclat de rire et fini la besogne dans la joie et la gaîté.


Lorsque cela fut fait, elle vit débarquer dans la chambre froide quarante neuf jeunes hommes, tous plus beaux les uns que les autres. Il s'agissait des gardes Charles qui avaient tirés les flèches. Chacun portait une outre contenant de la bière rousse au picon, qu'ils déversèrent dans les Fleur. Ils pratiquèrent une ouverture dans le vagin des corps, et se servirent de ces derniers comme d'une outre d'un genre nouveau, auquel il apposèrent leurs lèvres afin de boire le précieux breuvage. Puis, dans l'ivresse de l'instant, chacun se mit à bourrer sauvagement la Fleur qui lui était destinée. Lorsque l'affaire fut faite, ils repartirent un à un de la chambre froide, laissant Fleur seule, qui commençait à avoir froid.


C'est là que nous retrouvons le prince Charles. Il rejoignit Fleur qui se jeta dans ses bras, heureuse que tout soit enfin fini. Mais c'était sans compter la tradition, qui voulait que seul le prince et la princesse du royaume aient le droit de descendance. Le prince s'empara du couteau, le planta dans la poitrine de Fleur, l'éventra de haut en bas et lui arracha les ovaires, qu'il déposa avec les autres dans le seau prévu à cet effet.


Le jour suivant était à nouveau jour de fête en ce royaume qui ne s'appelait pas encore Gillesville. C'était le jour des semences, celui qui verrait l'union du prince et de la princesse en vue d'une descendance royale. La fête le fut également. Ce qu'il advient du reste des corps des cinquante Fleur, le prénom que choisirent les parents du nouveau prince et si la salade aux graines de tournesols était bonne, ceci, mes amis, est une autre histoire...

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