Les élections dangereuses 7/12

Olivier Bay

Nouvelle d'anticipation en 12 parties

À l'origine de la mission

Paris, 26 avril 2027


Cette dernière semaine d'avril venait d'accoucher des résultats du premier tour de l'élection présidentielle. Beaucoup de sondages avaient annoncé depuis des mois, un deuxième tour entre l'actuel ministre de l'Intérieur Ian Poussard et son adversaire du Front pour une France Forte, Édouard de Franc. Ce dernier avait eu une ascension fulgurante contre toute attente. Sa campagne avait été remarquable. Il avait réussi à sortir son Parti de l'anonymat pour en faire le premier Parti de France. Excellent orateur, il avait su décrédibilisé le pouvoir en place, tenu par le Parti Républicain Français et faire adhérer le peuple à ses thèses nationalistes. Le ministre de l'Intérieur, Ian Poussard, avait encore une chance d'obtenir l'investiture, mais la profonde défiance de la population à l'encontre du parti du gouvernement, suite à de nombreux scandales, lui rendrait la tâche difficile.

Dans le Quartier Général du PRF, les derniers sondages soulevaient un vent de panique au sein des cadres dirigeants. La comptabilisation des reports de voix mettait le ministre de l'Intérieur en léger retrait par rapport à son adversaire. Une réunion de crise avait été organisé. Une bonne vingtaine de personnes, parmi les plus proches collaborateurs du ministre de l'Intérieur, avaient été rassemblés dans la plus grande salle de réunion du siège du Parti. Tout le monde avait pris place autour de la grande table oblongue qui dominait le centre de la pièce.

— Vous vous rendez compte que je suis à deux doigts de perdre ? fit remarquer le candidat de manière agressive.

Aucune des personnes présentes n'avait soufflé mot face à ces propos. On sentait de la crainte pour l'ensemble d'entre eux, à l'exception de l'homme à sa droite qui restait impassible suite à cette remarque cinglante. Le sujet de cette réunion ne semblait pas l'intéresser. Il y avait une raison simple à cela : il n'avait aucun rôle à jouer dans cette élection. Il était le plus haut représentant de l'État, le président de la République, Jérôme Monnier. Il avait été poussé à céder sa place de candidat à contrecœur à son ministre de l'Intérieur. Il n'avait pourtant pas atteint la limite des deux mandats, mais il avait été dans l'obligation de se retirer de la course à une deuxième investiture, suite à sa longue et interminable chute de popularité dans les sondages. Le bon sens lui dictait de penser que cette dégringolade venait des cadres du camp adverse. Mais il avait l'intime conviction que son voisin de gauche n'était pas étranger à cette impopularité. Ce dernier avait toujours montré ouvertement ses ambitions et se montrait bien capable de manipuler l'opinion et éliminer les adversaires de son propre camp pour arriver à ses fins.

Le ministre de l'Économie, Gregory Ramone, brisa le silence en prenant le risque d'intervenir :

— Nos adversaires ont toujours le vent en poupe. Le marasme économique et les scandales politiques éloignent nos électeurs des urnes, ce qui fait le jeu des populistes de tout bord.

— Vous ne m'apprenez rien, Greg. Même un étudiant de première année de Sciences Po aurait pu me faire le même constat, s'agaça Ian.

Le ministre fut touché violemment dans son amour propre. Il n'osa plus dire un seul mot.

Le candidat continua dans sa lancée :

— Nous avons pourtant tout fait pour attirer les électeurs, en intégrant bon nombre de leurs propositions dans notre programme de campagne.

— Il faut croire que cela n'a pas suffit à changer la donne ces derniers mois. Il ne suffit pas toujours de copier son voisin, glissa le président Monnier avec une certaine forme d'ironie.

Ian Poussard le regarda du coin de l'œil, sans cacher son exaspération à ce dernier.

— Nous avons agi pour la sécurité de nos concitoyens face aux troubles qui agitent notre vieux continent. Plusieurs pays sont déjà tombés sous la coupe de forces politiques aux idées extrêmes, ce qui conduit à de nombreux troubles à l'ordre public. Certains d'entre eux en ont profité pour prendre les pleins pouvoirs. Autant dire qu'ils ne sont pas prêts de les lâcher. Regardez la Grèce. Cet exemple devrait conduire à la réflexion, nos concitoyens.

Il souffla :

— Je ne comprends pas ce qui peut bien nous échapper ?

Le président de la République donna son interprétation de la situation :

— La sécurité ne résout rien. C'est la solution de facilité, un pansement superficiel face à un problème de société bien plus profond. Nous devons apporter de vraies solutions politiques. C'est à cela que notre métier sert avant nos propres intérêts. Il n'y aurait pas eu le retour de la dictature des généraux en Grèce, si nous avions fait notre boulot au lieu d'abandonner leurs habitants aux créanciers. Nous sommes là pour faire de la politique et apporter de la mesure dans ce monde de brutes.

Il fit une pause et annonça de façon solennelle :

— L'Histoire nous a appris qu'il ne fallait jamais oublier le Peuple. Il fera toujours en sorte de nous faire payer notre oisiveté.

Plusieurs partisans du Jérôme Monnier hochèrent la tête de manière discrète, en signe d'approbation. Ils étaient encore nombreux à adhérer à ses idées, malgré son éviction de l'investiture au plus haut poste de l'État.

Le candidat souffla d'exaspération suite à cette longue tirade.

— Il y a bien une autre raison ! annonça une voix féminine dans la salle.

Son intonation surprit l'assemblée, mais le candidat ne sourcilla pas.

— Les électeurs veulent du changement ! continua-t-elle.

— Ah non ! Vous n'allez pas recommencer ! lâcha le candidat d'un ton las.

La ministre de l'Éducation Numérique ne baissa pas le regard. Julie Marin était l'une des jeunes forces vives du Parti. Ses idées progressistes n'étaient pas des plus appréciées par la majorité des apparatchiks du PRF. Ian Poussard était de ceux-là. Il l'aurait bien mis à l'écart, mais pour accéder au pouvoir suprême, il était obligé de composer avec le courant libéral de plus en plus influent au sein de l'appareil politique. La jeune femme le savait et ne se gênait jamais à jouer les effrontées :

— Nous allons perdre !

L'assemblée se tût.

— Pour la simple raison que vous êtes des vieux dinosaures qui ne pensent qu'à garder le pouvoir, sans concession.

— Si c'est pour lancer des insultes, vous pouvez rentrer chez vous, répondit sèchement le candidat. J'ai plutôt besoin d'arguments utiles pour gagner les élections… et aussi d'un bon café. La machine à expresso est justement derrière vous, termina l'homme en pointant du doigt, l'objet de sa convoitise.

La jeune femme ne se laissa pas démonter par l'attitude machiste de son interlocuteur :

— Ah ! Ah ! Vous vous croyez malin, se moqua cette dernière. Vous êtes la preuve vivante qu'il faut un renouvellement de la caste politique et de ses idées.

— Mais c'est une obsession chez vous ! La jeunesse, comme vous l'appelez de vos vœux, n'est pas toujours la solution à tous les problèmes. Il faut savoir s'entourer de personnes d'expérience.

— Il faut savoir faire le contraire, aussi. Mais les personnes de votre âge ont beaucoup de mal à sortir des conservatismes. Ils n'apprécient guère de se faire bousculer par les jeunes chiens fous.

— L'éternelle querelle entre générations depuis l'Antiquité ; fit le candidat.

— Ne prenez pas mes propos à la légère ! Je ne suis malheureusement pas la seule à le penser. Beaucoup de nos concitoyens se lassent des vieux politicards. Ils veulent des nouvelles têtes, des idées neuves. Vous y rajoutez un peu de charisme et vous avez un résultat détonnant. La preuve en est faite en ce moment.

— Vous voulez parlez d'Édouard de Franc ? demanda le président à la jeune femme, un léger clin d'œil à l'attention de cette dernière.

— Bon ça va ! J'ai compris l'allusion, fit le candidat piqué au vif.

— Si cela peut vous rassurer un tant soit peu, je suis encore prêt à voter pour vous, car j'ai encore un espoir, et cela malgré votre conservatisme.

La phrase était lâchée et désarçonna le candidat. Il serra le poing en signe de résistance et fixa la jeune insolente fermement :

— Encore heureux, sinon je vous ferais expulser de cette salle ! hurla-t-il.

— Il en serait capable, fit le président Monnier en regardant la jeune femme avec une pointe d'ironie, qui fit descendre la tension de la salle d'un cran.

— Très drôle ! Cela fait plaisir de se sentir soutenu, fit Ian Poussard en se tournant vers son voisin de droite.

Ce dernier se redressa de son siège :

— Arrêtez de nous prendre de haut deux minutes et vous verriez que notre chère collègue nous parle d'un vrai problème. Nous n'avons pas fait ce que nos adversaires ont accompli avec succès.

— Nous avons élaboré un programme crédible, contrairement à eux. Leurs idées sont farfelues et pour certaines, dangereuses, répliqua le candidat.

— Je suis d'accord avec vous, mais l'argumentaire d'Édouard de Franc fait mouche en les faisant rêver et espérer là où nous demandons effort et sacrifice.

— Je peux aussi les faire rêver, si ça ne tient qu'à ça.

— Cela ne suffit plus. Vous faites partie de ces politiciens qui n'ont plus assez de crédibilité pour la majorité des électeurs. Votre sémantique est usée et vos promesses non tenues sont autant de boulets qui vous empêchent d'aller plus haut.

— Ils ne sont jamais contents. Ils préfèrent croire les arguments fantaisistes de ces populistes, fit Ian Poussard, énervé.

— Il ne faut pas trop leur en vouloir. Cela fait des années que les Français se serrent la ceinture. Ils ne voient toujours rien venir dans leur porte-monnaie, mais par contre les scandales financiers, eux, se multiplient. Nous ne pouvons pas les blâmer de se détourner de Partis ayant affaire avec la Justice.

— Peut-être ! Mais malgré tout, je suis au deuxième tour !

— Il n'y a pas de quoi fanfaronner ! Vous avez été choisi par dépit. Nous sommes face à une abstention record. Les électeurs sont en pleine défiance. Ils ne se retrouvent plus dans les idées qui leur sont proposées.

— Les gens n'ont qu'à en proposer d'autres. Nous n'empêchons pas le pluralisme dans notre démocratie.

— Ne vous moquez pas de moi. Tout nouveau parti ou courant politique est tué dans l'œuf, sans argent et sans soutien. Et les gros Partis historiques comme les nôtres font en sorte qu'ils n'aient aucun des deux.

— Il faut bien faire un petit écrémage, sinon ça serait la foire.

— Je le conçois, mais à trop vouloir restreindre le pluralisme, nous en arrivons à tuer notre démocratie et son dynamisme. Et par conséquent, nous sommes face aux mêmes choix de candidats proposés par quelques partis, d'autant plus s'ils sont choisis par leurs adhérents et non par leurs sympathisants.

— Ça coûterait trop cher en ces temps de crise ! fit Ian Poussard.

— Très drôle ! répondit du tact au tact le président. Je ne pensais pas que vous vous souciez des finances du PRF. Vous aviez seulement peur de perdre dans une primaire ouverte.

Le candidat fut surprit par le ton du président et se tût. Il ruminait la dernière remarque de son interlocuteur. Il était connu pour être une personne très colérique. La tension de l'assemblée était à son comble. Personne n'osait briser le silence. Au bout de quelques minutes, Ian Poussard réussit à desserrer les dents et se lâcha :

— Quelle bande de crétins ! s'emporta-t-il. Il faudrait faire un test de QI, avant de donner une carte d'électeur.

Le président de la République ne put rester indifférent à ce qu'il venait d'entendre. Il se devait de réagir en tant que garant des Institutions :

— Vous n'y pensez pas ! En agissant de la sorte, la République Française ne serait plus une démocratie. C'est cela que vous voulez ? Mais vous êtes pire que nos adversaires, ajouta-t-il ulcéré.

Ian Poussard tapa du poing sur la table :

— Cela suffit ! Vous m'agacez tous autant que vous êtes. J'ai à chaque fois l'impression de revenir sur les bancs de l'école avec vous.

Quelques personnes pouffèrent de rire, jusqu'à ce que le candidat relève la tête vers eux.

Ian Poussard fixa fermement le président :

— Tous ces beaux discours sont bien beaux, mais il n'y a rien de concret qui puisse m'aider d'ici le deuxième tour.

Il toisa le reste de l'assistance :

— Je veux de l'action pas de la sémantique. Alors au boulot !

Le candidat quitta la pièce, énervé, en laissant la courtoisie et toute forme de politesse au placard.

— Quelle bandes d'incapables ! songea-t-il.

Une fois le ministre parti, les hommes dans la pièce firent preuve de plus de ferveur à trouver des solutions.

— On devrait faire une coalition avec la gauche et le centre, pour lancer un élan républicain face à ces fascistes, fit l'un d'entre eux.

— N'importe quoi ! fit un autre. Les français ne croient plus à cette association de façade.

— Nous pourrions lâcher des rumeurs de fraude sur certains membres du FFF dans la presse.

Julie Marin réagit aussitôt :

— Je ne suis pas certaine que cela soit très efficace. Cela pourrait rappeler aux électeurs que nous sommes, nous-mêmes, sous le coup de la justice. Cela sèmera encore plus le trouble et l'incertitude sur le scrutin.

— Y a-t-il quelqu'un dans cette pièce qui se sent le courage de lâcher cette bombe ? demanda-t-elle en toisant l'assemblée.

Jérôme Monnier restait là, à observer, d'un air dubitatif. La fin de campagne allait être tragique avec ce genre d'hurluberlus. Des technocrates sans vision ne cherchant uniquement qu'à conforter leur petit pouvoir à chaque élection. Leur vanité pourrait conduire à un désastre. Il se rassurait un peu, en voyant le dynamisme et l'intelligence de personnes comme la ministre de l'Éducation Numérique. Elles étaient rares, mais elles étaient indéniablement l'avenir de la Nation.


Crédit Photo : Cedrennes / CC BY-SA 2.0

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