Les enchaînés anonymes

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- "Eh bien bonjour à tous, aujourd'hui nous allons changer un peu nos habitudes, car nous avons la chance de recevoir un invité sevré depuis déjà plusieurs années, et qui a fréquenté ce groupe durant quelques temps lui aussi, avant de prendre son envol vers d'autres contrées! Vas-y, je te laisse te présenter." Un homme au physique des plus commun, habillé d'un jean et d'une chemise bleu pâle, ouvrait la cérémonie auprès d'un petit groupe composé de neuf personnes, toutes assises en cercle sur de petites chaises en bois relativement peu confortables.

- "Merci Romain. Et bah... Bonjour à tous, je m'appelle Tristan, j'ai des troubles de l'attachement, et aujourd'hui cela fait un peu plus de sept ans que je suis serein avec moi-même." Il avait les cheveux courts, poivre et sel. Ses yeux bleus embrassaient l'assemblée avec bienveillance, de ce regard qui réchauffe le cœur et qui apaise les esprits. Il était habillé d'un simple sweat à capuche bleu marine et d'un large pantalon en toile beige. Ses manches légèrement retroussées laissaient apparaitre quelques lignes noires entrelacées en motifs difficilement déchiffrables tatouées sur son avant bras. Il avait de belles mains, aux doigts longs et fins, ornés d'une unique bague en argent qu'il portait à l'annulaire droit. Il avait d'ailleurs pris l'habitude de jouer inconsciemment avec pour se rassurer, ce qu'il faisait en ce moment même.

Un "Bonjour Tristan" général sorti en chœur du petit groupe, accompagné de quelques timides applaudissements et de sourires chaleureux pour le féliciter de ses années de sérénité.
Le rituel des présentations démarra alors, chacun se présentant succinctement par son prénom, sa problématique, et pour les plus aguerris, la durée de leur sevrage actuel. Alors que la dernière personne clôturait les présentations, Romain repris la parole.

- "Merci Jeanne. Donc comme je vous le disais, aujourd'hui nous accueillons parmi nous Tristan, qui est, comme il l'a dit, "serein avec lui-même" depuis une période plus qu'honorable ! Je sais que la plupart d'entre vous sont en quête d'exemple à suivre, d'expériences positives et motivantes, parce que les troubles de l'attachement, et en particulier l'addiction à l'amour, sont souvent perçus comme des chaines incassables. Et bien c'est justement l'occasion d'échanger avec une preuve vivante qu'il est possible de s'en défaire ! Donc si vous avez des remarques, des questions... En sachant que Tristan se réserve évidemment le droit de répondre ou non en fonction de la nature de la question et de ce que cela peut lui renvoyer, mais je vous fais confiance pour rester respectueux et dans les limites de la bienséance." Il se réinstalla distraitement sur sa chaise, tentant de trouver une position légèrement plus confortable, en laissant la parole aux autres membres du groupe.

Une première personne pris l'initiative de lever une main pour signifier qu'elle souhaitait prendre la parole. C'était une femme d'une petite trentaine d'années, à la chevelure fournie de belles boucles brunes et aux yeux noisettes. Tristan hocha la tête dans sa direction avec un sourire, pour l'inciter à parler. Elle toussota légèrement en se redressant sur sa chaise, les mains jointes sur ses genoux.

- "Merci. Hum... Si c'est pas trop indiscret, à quel type d'attachement sont liés tes troubles, et à combien de personnes t'es-tu retrouvé enchaîné?" Elle avait une voix aigüe avec un timbre légèrement cassé, plutot désagréable à l'oreille.

- "Je t'en prie, au vu du contexte je n'estime pas que ce soit indiscret. Et ça permet de rentrer directement dans le vif. Eh bien comme la plupart ici d'après ce que j'ai entendu tout à l'heure, mes troubles sont liés aux relations amoureuses. J'y ai été confronté finalement assez tard, mais de manière particulièrement virulente. J'avais vingt-sept ans à l'époque. Mais je n'ai été attaché de cette manière qu'à une seule personne." Il avait répondu avec le sourire des personnes qui se rappellent avec une forme de nostalgie bienveillante des évènements qui avaient pourtant été douloureux à vivre. Une autre main se leva. "Oui? Vincent c'est ça?"

- "Tout à fait! Combien de temps t'es tu retrouvé enchaîné à cette personne? Et comment as-tu su, si ce n'a été qu'avec elle, et d'autant plus si c'était tardif, que tu étais tombé dans une forme de trouble de l'attachement?" C'était un jeune homme qui devait à peine avoir vingt-cinq ans, à l'allure soignée, qui avait pris le relais. Il regardait Tristan comme s'il était LA réponse à ses problèmes, prêt à recevoir la solution divine à tout instant.

- "Cet attachement, oui pardon, je préfère utiliser le terme "attachement", je sais qu'ici vous avez tendance à parler de "chaînes" pour l'image, mais j'avoue ne jamais avoir trop aimé ce terme. Donc je suis resté attaché à cette personne pendant... presque neuf ans." Il s'arrêta un instant, contenant difficilement un sourire face aux yeux qui s'arrondirent et à certains hoquets de surprise échappés de son auditoire. "Oui, ça peut paraitre long neuf ans. Surtout envers une seule et même personne. Mais finalement on peut s'en défaire, la preuve !" Il se forçait à afficher un sourire convainquant. "Et je crois que j'ai fini par m'en rendre compte quelques temps après que nous nous soyons séparés avec cette personne. Je voyais bien que je n'arrivais pas à la sortir de ma tête, malgré le temps et les multiples tentatives pour la laisser derrière moi. J'ai fini par développer des comportements vraiment proches des mécanismes qu'on peut voir chez les personnes dépendantes aux produits type cannabis, cocaïne etc... J'y pensais sans arrêt, à comment j'allais faire pour la voir, si j'allais réussir à trouver un moyen de lui parler, comment j'allais devoir organiser ma journée, si il fallait que je parte plus tôt du boulot... Bref, ça devenait clairement problématique et malsain. J'ai vu trois psychologues différents, avant de finir par en trouver un qui a pu mettre l'idée de "trouble de l'attachement amoureux" en avant, et me parler de ce groupe de parole.

Les échanges continuèrent ainsi durant une petite heure, les uns rebondissants sur ce que les autres pouvaient dire ou questionner. La discussion allait plutôt bon train, en restant dans un véritable respect de la parole de chacun, de ses limites et de ses besoins. Tristan les gratifia d'un discours globalement rassurant, motivant et surtout plein d'espoir. A la fin de la séance, ils repartirent tous le coeur allégé, pleins d'entrain et de résolutions positives.

Ne restaient dans la salle que Tristan et Romain, qui rangeaient les chaises dans un coin et ramassaient gobelets, gâteaux et autres denrées qui étaient à disposition sur une table installée contre le mur du fond.

- "Comment tu te sens?" Romain s'était adossé à la table de victuailles, en sirotant un café tiède.

- "Franchement, pas ouf... Je sais pas si c'est une si bonne idée que ça Rom... Tu penses vraiment que c'est le genre de choses dont ils ont besoin? Que ça peut vraiment les aider? Tu rabaches sans arrêt qu'il faut pouvoir se faire confiance les uns les autres... Tu trouves pas ça limite? T'as pas peur qu'ils finissent simplement par se flageller et se dire que si ils y arrivent pas c'est juste de leur faute?" Tristan s'était avachis sur une chaise à côté de son ami. Il regardait le plafond jauni par le temps, en jouant machinalement avec sa bague.

- "Ecoute, l'espoir n'a jamais tué personne. Ils ont besoin de ça. Certains étaient au bout du rouleau y'a pas si longtemps. Se dire qu'ils peuvent s'en sortir, que c'est possible, qu'il y a une issue, ça ne peut que leur être bénéfique." Il tâchait de faire bonne figure, de garder un ton assuré, mais il se doutait que son ami ne serait pas dupe.

- "Arrête Rom. J'te connais. Au fond t'es aussi sceptique que moi." Il se redressa finalement, avant de se remplir une tasse d'eau chaude dans laquelle il plongea un sachet de thé bon marché.

- "Aussi sceptique que toi? Exagère pas non plus" répondit-il en riant. "Mais je reconnais que je suis pas non plus convaincu du résultat. Mais bon, en même temps y'a quoi à perdre au fond? Au mieux on leur donne suffisamment de courage pour qu'ils arrivent à trouver une véritable solution. Au pire, on leur aura fait gagner quelques mois d'espoir. Te prend pas la tête avec ça. Merci d'être venu et d'avoir joué le jeu en tout cas. Ca t'a fait quoi d'ailleurs de revenir ici et de reparler de tout ça?" Il observait son ami avec intérêt. Il s'inquiétait réellement pour lui, et l'attention qu'il portait à la réaction de Tristan pouvait se voir dans les pattes d'oie qui se creusaient aux coins de ses yeux.

- "J'sais pas trop. Pas grand chose je crois. J'suis passé à une autre étape. Mais le groupe était agréable. Ils sont chouettes. T'as l'air de faire du bon boulot avec eux, hormis cette manie de parler de "chaînes". Faut que t'arrête de foutre tes fantasmes partout" Lanca-t-il avec un sourire taquin. "Non mais en vrai, outre le fait qu'on ai parlé des troubles de l'attachement, c'était agréable de pouvoir avoir une discussion propre. Des gens qui écoutent, qui respectent, qui prennent leur temps pour parler, et surtout qui laissent la place à l'autre. J'en avais presque oublié ce que c'était qu'une communication saine dans un groupe de plus de deux personnes..." Il souffla légèrement sur sa tasse, avant de tester la température de son thé du bout des lèvres.

- "C'est vrai que ce groupe est agréable. Mais ca n'a pas toujours été le cas. Le p'tit Théo là, c'était vraiment un con au début. Il prenait tout l'espace, l'autre existait pas. Je l'ai même viré une fois. Si j'te jure ! Mais bon, faut croire qu'il m'aimait suffisamment pour apprendre à s'écraser et à se comporter correctement. Il m'a même dit qu'il essayait d'inculquer ça à sa p'tite soeur l'autre jour. J'pourrais devenir le grand gourou du Respect !" Ils éclatèrent de rire ensemble, profitant de ces instants privilégiés, presque hors du temps, où il arrivaient à retrouver la légèreté que leur amitié avait réussi à préserver malgré toutes les épreuves qu'ils avaient chacun vécu.

Ils continuèrent de plaisanter, parlant de tout et de rien, en finissant de ranger la salle de réunion, avant que Tristan ne mette fin à leurs retrouvailles après avoir regardé sa montre.

- "Je vais filer Rom, elle va bientôt sortir de son spectacle de danse." Il avait enfilé son blouson, prêt à affronter le froid de la nuit tombante.

- "Sérieux? Tu continues d'aller te planquer dans un coin sombre de la rue rien que pour l'apercevoir à la sortie du théâtre?" Une pointe d'agacement et de colère pointait dans la voix de Romain.

- "Arrête de faire l'étonné. Tu sais très bien que j'y arrive pas, que je peux pas passer à autre chose. On a tout essayé. Je me suis fait une raison, je te l'ai dit : je suis passé à une autre étape. J'ai accepté d'être addict à elle. J'ai accepté cette douleur. A certains moments j'en viens à me demander si j'en souffre encore vraiment, ou si c'est juste devenu comme une seconde peau à laquelle j'ai fini par m'habituer. Bref. Ca m'a fait plaisir de te revoir Romain. Prend soin de toi mon frère." Il étreignit son ami une dernière fois, avant de s'éclipser dans l'animation nocturne des rues du centre-ville.



TTR.

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