Les gardiens de la Paix et les surveillants de la Liberté

Camille Aime

Cette nouvelle a été écrite en décembre 2014 dans le cadre de la participation au concours de nouvelles et de poésies organisé à l'occasion du festival Futur en Seine et du rendez-vous Mo(ts)dernité.

Le ciel était chargé de nuages d'un gris parisien humide qui vous encombre le cerveau toute la journée. Ce spectacle était désespérément monotone. Une nouveauté était tout de même apparue depuis peu dans le ciel francilien. Par moment, de petits robots volants émergeaient de la cime des toits. Ils planaient quelques temps au-dessus des immeubles puis ils replongeaient dans le labyrinthe des rues de la capitale. Ils n'étaient pas très impressionnants. Deux hélices montées de chaque côté des automates leur permettaient de voler. Recouverts d'une peinture gris métallique, ils étaient quasiment invisibles dans le ciel parisien. Une petite DEL rouge située à l'arrière signalait tout de même leurs positions. Silencieux, ils accomplissaient leurs missions en toute discrétion.

L'apparition de ces petits engins dans le paysage parisien avait créé la polémique entre les médias et les hommes politiques. Les français, eux, n'avaient presque pas bronché. Elia, comme eux, avait été ravie de voir ces machines émerger et apporter un peu de vie dans le ciel parisien. Ils la distrayaient. Il y avait longtemps que des innovations technologiques n'étaient plus arrivées jusqu'en France. Elia observait souvent leurs allées et venues. Les passages furtifs de ces drones lui faisaient penser au va-et-vient d'abeilles butineuses. Contrairement au reste de monde, la France n'avait pas été marquée par un développement accru des nouvelles technologies. Ces robots représentaient pour la population française l'entrée de la modernité dans le pays après des années de politiques anti-progressistes. Elia s'extasiait souvent devant ses bijoux de technologies.

Elia était une parisienne de trente ans. Elle était de ses femmes qui réussissaient malgré la crise. Sa vie était plutôt facile avec des parents qui la soutenaient, des amies présentes pour écouter ses histoires de cœur et son métier lui assurait un revenu confortable. Comme beaucoup de femmes dans sa situation, il lui manquait cet homme, qu'elle idéalisait, avec qui elle fonderait une famille et partagerait la fin de ses jours. Elia vivait dans un appartement au dernier étage d'un immeuble chic du bon côté du 18ème arrondissement de Paris. La grande baie vitrée du salon lui offrait une vue splendide sur les toits de Paris. Elle était bien installée, même si parfois elle angoissait en observant ce confort un peu superflu.

Sa passion du journalisme l'animait tous les matins. Jeune adolescente, cette profession s'était imposée comme une certitude. Ses parents avaient bien essayé de la mettre sur le chemin d'études en communication mais ils avaient vite abandonné. Son sens de la justice, son besoin de savoir et son envie profonde de faire avancer la société l'avaient prédestinée à cette carrière. Et pourtant, ces derniers temps, elle était moins obnubilée par son travail. La montée de l'extrémisme avait rendue la politique française moins attractive et moins intéressante, surtout depuis l'élection à la tête du gouvernement de monsieur Sorab, dirigeant du parti Promesses nationales dont la réputation sulfureuse était d'être le parti le plus extrémiste que la France avait jamais connu.

La France expérimentait depuis 2026 l'utilisation de drones civils dans le cadre de la surveillance de la population francilienne. L'entreprise exploitant les drones avait réussi à faire voter un texte de loi autorisant le vol de ces petits engins à basse altitude dans le Grand Paris. Le manque cruel de moyens de l'Etat avait été l'argument de poids du gouvernement et les députés n'avaient pas été difficiles à convaincre. L'économie annoncée pour combattre la délinquance était énorme, la mise en service et la maintenance des drones étant peu élevée. Les Etats-Unis avaient été précurseurs dans ce domaine en ouvrant l'espace aérien aux drones en octobre 2015. Le succès qu'ils avaient rencontré avait convaincu une grande partie du monde. La criminalité avait baissé d'un quart en quelques mois dans des grandes métropoles comme New York ou San Francisco.

Les petits appareils patrouillaient 24 heures sur 24, tous les jours quelque soit le temps. Ils étaient munis de caméras classiques, thermiques et infrarouges. Ils pouvaient instantanément localiser l'ensemble des objets connectés sur les réseaux mobiles dans un rayon de 5 kilomètres. Des logiciels spécifiques leur permettaient de reconnaitre les bruits d'agressions, les appels au secours ou encore les signes de violences, et cela à plus d'un kilomètre de distance malgré le bruit environnant de la ville. Ces robots-gardiens de la paix étaient reliés à des postes de contrôle où des policiers de chairs et d'os avaient accès aux images filmées par les drones. En cas d'agression par exemple, ils pouvaient immédiatement déclencher l'alerte et envoyer une patrouille sur les lieux. Si l'un des drones rencontrait un individu suspect au cours d'une de ses rondes, le policier du poste de contrôle était prévenu et pouvait réaliser un contrôle d'identité à distance grâce à un micro donnant la possibilité d'interagir avec la personne interpellée. Si cette dernière ne se soumettait pas au test du scan de l'iris, le drone projetait une puce électronique qui se collait sur la peau de la personne. Cette dernière était alors retrouvée par des brigades physiques grâce à un signal satellite.

Le gouvernement en fonction avait été particulièrement moteur dans le développement des drones en France, la sécurité de la population représentant un axe majeur de son programme politique. La presse étrangère s'était beaucoup émue du choix de l'utilisation des drones à des fins qui chahutaient la notion de liberté chère à la France. La crainte de dérives était partagée par beaucoup, d'autant que la société qui avait été choisie pour expérimenter l'utilisation des drones était la société Liberty Drone. Son actuel PDG, monsieur Bigbalion, était une connaissance très proche du nouveau Président de la République. Dès que la nouvelle s'était propagée chez les journalistes, Elia avait tout de suite voulu enquêter sur le sujet. Spécialiste des dossiers politiques brulants, elle s'était directement manifestée auprès de la direction de MediaPayant pour obtenir l'affaire. Quelques journalistes technologik-addicts avaient bien essayé de lui mettre des battons dans les roues mais elle était déterminée.

***

En cette fin d'année 2027, le pays des Lumières était plus que jamais montré du doigt. La France était devenue la risée du monde entier. Ce pays si ouvert et si tolérant par le passé s'était tourné vers l'extrême droite. Après plusieurs années d'extrême droite au pouvoir, l'élection de monsieur Sorab représentait l'apogée de la crise du pays. Elia rejoignait les grands intellectuels en espérant que ce phénomène n'irait pas plus loin.

Depuis les années 2010, le fascisme avait pris de l'ampleur en France. La crise économique de 2008, qui durait encore en 2027, n'avait fait qu'amplifier le phénomène. Les politiques s'étaient perdus au sommet du pouvoir et le peuple s'était braqué d'année en année. La tolérance avait gentiment foutue le camp, si discrètement que personne n'y avait vraiment fait attention. Une vague de haine avait pris de la puissance progressivement en ralliant un à un les petites gens jusqu'à devenir majoritaire et à être élus à la tête du gouvernement. Les intellectuels, les politiques et les médias étaient quasiment restés sans voix. Il avait fallu plusieurs jours pour que certains français descendent dans la rue. Ils n'étaient pas nombreux. Les médias avaient mis ça sur le compte de la stupéfaction générale. Elia, elle, soupçonnait un manque d'intérêt général. Le climat ambiant avait renfermé les gens sur eux. Ils s'étaient fermés comme des huitres, et elle n'avait pas fait exception à la règle. Chacun s'était cloîtré chez soi et personne n'avait vraiment voulu voir.

De nombreuses entreprises s'étaient alors précipitées hors de France par peur d'une fermeture des frontières entravant le commerce. Les entreprises ne payant plus d'impôts, l'argent était venu à manquer malgré le gel de nombreux financements publics. La politique sécuritaire du gouvernement coûtant chère, des augmentations d'impôts avaient été organisées à la va-vite. Les classes moyennes avaient été les premières touchées, suivies par les classes populaires. Les plus riches avaient fuit le pays massivement, les quelques uns restant n'avaient pas rapporté grand-chose. La situation économique s'était donc rapidement dégradée dès l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir.

Ce climat délétère avait été favorable à l'émergence de certains individus qui se proclamaient être des hommes politiques et surtout qui se positionnaient en sauveurs d'une France en dépression. Professionnels de la communication web, ces personnages se sont imposés à grand coup de propagande et de faux espoirs qui ont su toucher les plus démunis. L'étranger était devenu le bouc émissaire du pan de cette population affaiblie. Cette réplique de la vague de haine précédente a été plus violente. Son représentant, monsieur Sorab et son fidèle disciple qui se faisait appelé Bedonné, avaient commencé à enrôler de jeunes adultes sur les réseaux sociaux jusqu'à se faire élire en 2027.

Pendant cette période, la vie d'Elia n'avait pas beaucoup changé alors qu'à l'extérieur de la France les avancées technologiques avaient été incroyables. Les nanotechnologies et la robotique avaient considérablement progressé. La médecine permettait de soigner les cancers et les ménages des autres pays du monde étaient quasiment tous équipés de robots domestiques. La fermeture des frontières avait empêché la France de bénéficier de ces avancées. Seuls les drones étaient apparus en région parisienne. Et depuis peu, une rumeur courrait à leur sujet qui confirmait les craintes des intellectuels français. Les petites machines volantes auraient été programmées pour répertorier l'ensemble de la population francilienne à des fins de stigmatisation des étrangers.

***

Ces chuchotements de couloirs avaient émergé à la suite de la publication d'un article d'Elia. Celle-ci avait été avertie l'été précédent par un de ses contacts en Israël. Elle-même en vacance en Turquie avec son dernier boy-friend en date à ce moment-là, elle ne fut pas particulièrement emballée par cette interruption professionnelle. Son contact insista lourdement, son ton obstiné indiquait qu'il était résolu. Elia planta là son petit ami de l'été. De Turquie, elle s'envola à bord d'une navette-œuf en direction de Tel-Aviv. Ce nouveau système de transport était apparu quelques années plus tôt. Il n'était pas autorisé en France. Il permettait pourtant un gain de temps et une économie d'énergie considérable. En une demi-heure, elle pouvait être en Israël. Pendant le voyage, elle fut tentée d'oublier le paysage aride du bord de la Méditerranée qui déroulait sous ses yeux pour laisser monter en elle ce souvenir d'enfance lorsqu'elle prenait les télécabines avec ses parents au ski chaque hiver.

Arrivée à destination, la journaliste loua une voiture électrique, n'ayant jamais conduit voitures à hydrogène. Sa copine Sophie les avait essayées lors d'un voyage en Australie mais elle avait trouvé la conduite très spéciale. Le témoignage de son amie lui suffit pour ne pas tenter l'aventure. Elle traversa la ville et elle attendit son contact à la terrasse d'une échoppe. Il arriva, le visage soucieux, et il lui fit signe de s'installer à l'intérieur pour éviter les regards et les oreilles indiscrets. Après les banalités d'usage, il lui raconta la visite de monsieur Bigbalion, le PDG de la société exploitant les drones en France. D'après des informateurs infiltrés au cœur du pouvoir israélien, celui-ci était venu se renseigner quelques mois plus tôt pour obtenir des informations sur un plan de contrôle de la population de Gaza ayant été mis en place par des israéliens extrémistes. La bande de Gaza est aujourd'hui rattachée à Israël suite à des négociations de paix. Les processus de pacification et de mise en place de la démocratie furent largement critiqués dans le monde entier. Mais trop heureux de voir ce conflit officiellement terminé, les gouvernements occidentaux n'y avaient pas retrouvé à dire. La population de la zone continua cependant d'être stigmatisée par certains religieux juifs extrémistes. Quelques temps après la fin du conflit, plusieurs de ces dissidents eurent l'idée d'utiliser les drones de surveillance de la zone pour réaliser un listing de tous les musulmans de Gaza. De nombreux renseignements avaient commencé à être récoltés. La population musulmane avec l'aide de citoyens israélites se seraient rebellés contre cette pratique en sabotant les drones de surveillance qui patrouillaient dans les rues de Gaza. Cette histoire, sans conséquences par la suite car les fichiers avaient été détruits, refaisait surface avec la visite du patron français.

Cette révélation qui n'était jusqu'à lors jamais sortie d'Israël eu l'effet d'une bombe lorsqu'Elia publia un article relatant cette dérive. De nombreuses personnes eurent du mal à croire à cette histoire. Qu'un activiste, proche d'un Président connu pour être antisémite, aille se renseigner pour un plan de contrôle de la population auprès d'extrémistes juifs était au-delà de ce que beaucoup pouvait imaginer. C'est pourtant l'absurde réalité d'idéologies malsaines et contradictoires qui sont capables de s'allier pour aller au bout de leurs utopies.

Suite à la publication de l'article, Elia fut interdit d'exercer son métier par le gouvernement et son article fut censuré. Le plus hilarant, ou le plus dramatique, a été atteint quand cette sanction a été justifiée par le pouvoir exécutif au nom du principe de liberté. Pour ces politiques, chaque chef d'entreprise est libre d'aller chercher les innovations technologiques où ils le souhaitent. Selon leur logique, Elia était donc sortie de son rôle de journaliste qui consistait, dixit le service de communication de l'Elysée, à mettre les citoyens sur la bonne voie. La bonne blague…

***

Il neigeait ce jour-là sur Paris. Les toits étaient recouverts d'une fine couche de neige dans laquelle la Lune se reflétait. Les cheminées crachaient leurs volutes de fumées blanches. Emmitouflée dans sa couverture polaire, Elia observait le ballet des drones par la baie vitrée de son salon. Ils dénotaient dans cet environnement haussmannien figé par le froid. Leurs apparitions hâtives au dessus des immeubles étaient très nettement visibles dans la lumière lunaire. Les petits points rouges clignotaient frénétiquement au fil des informations qu'ils collectaient. Elia en compta jusqu'à une trentaine visibles en même temps dans les moments de fortes affluences. De temps à autre, quand ils volaient plus près de sa fenêtre, elle pouvait voir la caméra infrarouge bouger en scrutant les passants, comme l'œil de Sauron dans le Seigneur des Anneaux. Flippant. Elia les trouvait si élégants dans leurs trajectoires symétriques et leurs courbes design qu'il était difficile d'imaginer que ces machines pouvaient être utilisées à des fins macabres.

Elia fut tirée de sa rêverie par une notification sur son ordinateur. Depuis la publication de son article, elle était harcelée sur les réseaux sociaux. Certains la soutenaient mais beaucoup postaient des messages hostiles à son égard. Malgré son expérience, ces situations étaient toujours difficiles à vivre. Elle avait beau accepter que ces personnes ne soient pas bien dans leurs pompes, elle vivait très mal ce déferlement de haine. Avant de se remettre devant son ordinateur, elle prit le temps de se raccrocher à la musique qu'elle faisait tourner en boucle dans son appartement. Elle appréciait particulièrement ces petits moments hors du temps. Ils l'aidaient à faire face aux difficultés qu'elle rencontrait. Comme de vieux amis, elle les invitait régulièrement à entrer dans son présent. Ils lui donnaient la force nécessaire pour avancer. Le morceau de musique se termina. Elle se leva en douceur et partit s'assoir à son bureau.

La notification lui signalait la réception d'un e-mail dans sa boîte personnelle. Elle ne connaissait pas l'adresse d'envoi et le message était crypté. Sa curiosité l'emporta sur la méfiance, elle passa alors plusieurs heures à essayer de déchiffrer le message. Tard dans la nuit, elle tomba sur un site créé par les Anommés alors qu'elle cherchait sur la toile un logiciel pour parvenir à ses fins. Elle y trouva différentes méthodes. Elle les téléchargea, verrouilla son ordinateur et partit se coucher. Il était quatre heures du matin passées.

Le lendemain matin, Elia se réveilla difficilement après un sommeil agité. Malgré la fatigue, son cerveau n'avait pas arrêté de tourner toute la nuit. Elle s'était réveillée plusieurs fois avec une angoisse forte accrochée aux tripes. Son instinct lui dictait que cet e-mail était sûrement en lien avec l'affaire des drones. Elle sortit de son lit, enfila un vieux survêtement et fila à la cuisine se faire un café serré. Pour passer de sa chambre à la cuisine, elle traversa le salon. En arrivant dans la cuisine, elle fut prise de panique. Un drone était figé devant sa baie vitrée à observer l'intérieur de l'appartement. Elle se précipita à nouveau dans le salon, le drone avait disparu. Avait-t-elle rêvée ? Son imaginaire lui jouait-t-il des tours ? Son premier réflexe fut de fermer les volets. Son regard s'arrêta ensuite sur son ordinateur. La petite lumière verte du wifi clignotait. Et merde ! Etait-il possible que le drone ait récupéré le mail ? Elle ralluma à la hâte son ordinateur et coupa le wifi pour éviter une tentative d'intrusion. Elle souffla, le message n'avait pas été effacé. Elle fit rapidement une copie du fichier ainsi que des codes pour décrypter le message et elle effaça l'e-mail de sa boîte de réception. Elle éteignit la connexion internet qui aurait pu permettre aux drones d'obtenir des informations sur son travail. Alors seulement, elle prit le temps de respirer et de faire retomber la panique qu'avait suscité cette apparition. Tant bien que mal, Elia retourna se faire son café. Ses gestes étaient précipités et ses mains tremblaient.

Après une douche prise à la hâte, elle sortit de chez elle pour se rendre au cybercafé d'un de ses ex avec qui elle était restée en bons termes. Alan était le stéréotype du geek, que ce soit dans son caractère comme dans son apparence. Elia se demandait souvent comment elle avait pu succomber à ses charmes quasi inexistants. Et pourtant, Alan était devenu l'un de ses plus proches amis sur lequel elle était sûre de pouvoir compter quand elle avait un souci. Rapidement, elle lui expliqua la vision dronique à la fenêtre de son appartement. Elle ressortit du cybercafé quelques heures plus tard avec tout le matériel nécessaire pour isoler son appartement des ondes wifi et Bluetooth en espérant éviter une attaque virtuelle.

***

Installée confortablement à son bureau, les volets fermés et le matériel anti-intrusion installé, Elia reprit son travail de décryptage. Elle testa la première méthode qu'elle avait téléchargé la veille mais sans succès. Le deuxième logiciel fut plus efficace, il fit apparaître le format des fichiers joints à l'e-mail. Le plus volumineux des documents correspondait à un tableur contenant un nombre considérable de données. Le logiciel n'avait cependant pas pu décrypter ces dernières. Le deuxième fichier était un fichier audio de plusieurs secondes. Elia lança la lecture du fichier. Deux hommes discutaient au téléphone. Le ton était cordial et aucune complicité entre les personnages ne s'entendait. Elia reconnaissait l'une des deux voix mais elle n'arrivait pas à y associer une identité. Le deuxième protagoniste se présentait comme étant un salarié de la société Liberty Drone. Le premier demanda au second où en était l'avancée du projet « Hors des frontières » :

« _ Nous sommes actuellement à 60% de la phase 2.

_ Combien de temps pour passer à la phase suivante ? demanda la voix familière.

_ Nous tablons sur un délai de 3 mois pour réunir la totalité des informations, répondit l'autre.

_ Sommes-nous en capacité de commencer la phase 3 très prochainement ? Nous avons besoin d'accélérer le mouvement. L'article de MédiaPayant nous fait du tort, il faut commencer avant qu'il ne soit trop tard.

_ Ce n'est pas ce qui était prévu.

_ Je ne vous demande pas de me dire si c'était prévu ou pas, je vous demande si nous pouvons lancer la phase 3 aux vues des informations que nous avons actuellement ! Il est temps de lancer le grand nettoyage du pays, et en commençant par cette journaliste ! Ca ne m'étonnerait pas qu'elle ne soit pas française de souche avec un nom pareil …

_ Bien sûr. Je vous prévois un rendez-vous avec Monsieur Bigbalyon demain matin à la première heure.

_ Bien.

CLAC. »

Sorab, c'était le Sorab ! Elia fut tellement surprise qu'elle hurla le nom à haute voix. Il lui fallut plusieurs minutes et quelques réécoutes pour comprendre l'ampleur de cet enregistrement. Plus de doute possible, c'était bien la voix du président sur la bande son. Elle se ressaisit, elle n'était pas à l'abri d'un montage. La priorité était de retrouver l'émetteur de l'e-mail pour comprendre sa démarche et de décrypter les données du tableur. Elle testa le troisième logiciel récupéré, là encore sans succès.

Elle décida de répondre à l'émetteur de l'e-mail. La seule idée qui lui vint fut la question : « Qui êtes-vous ?». Elle se contenta de ça. Elle rebrancha sa box et, après l'avoir envoyé, elle se leva et retourna se servir un café. Il était cinq heures de l'après-midi, il faisait déjà nuit et elle n'avait pas pris le temps de manger. Dans le placard de sa cuisine, elle trouva un paquet de gâteaux entamés. Les gâteaux avaient perdus de leur croquant mais elle fit avec, elle n'avait pas la tête à cuisiner. Les mots du Président résonnaient encore dans sa tête. L'affaire dépassait de loin ses compétences. Malheureusement, aller donner ces informations à la police n'était pas envisageable. Didier était la personne à qui elle pouvait en parler. Il avait été son formateur et son mentor lorsqu'elle était encore sur les bancs de l'école. Il avait été le premier à lui faire confiance et il lui avait confié ses premiers dossiers d'investigation. Il était connu du réseau et des élites françaises. Il saurait surement comment réagir et qui contacter. La sonnerie signalant la réception d'un e-mail la sortit de ses pensées.

L'ouverture du mail lui révéla une réponse auquel elle ne s'attendait pas. En retour à sa question, il lui était proposé un rendez-vous au Café des Damnés dans le dix-huitième arrondissement à vingt heures le soir même. Elle était priée de venir seule sans savoir qui était son interlocuteur. Aller seule à ce rendez-vous aurait été de la folie. Elle téléphona à Alan. Il finissait à 18h ce soir-là. Elle avait alors juste le temps de prendre une douche, de passer le chercher, de manger une pizza en vitesse et elle serait au rendez-vous. Avant de partir, elle envoya un dernier e-mail à Didier pour lui proposer de se rencontrer le lendemain en prétextant une affaire urgente.

Le Café des Damnés était un bistrot parisien classique avec sa rangée de tables en terrasse. La façade du bistrot était en verre laissant voir facilement ce qui se passait à l'intérieur. Les quelques tables occupées étaient prises d'assaut par des groupes de quatre ou cinq personnes. Son rendez-vous n'était pas encore arrivé. A vingt heures tapantes, Elia sortit de la voiture. Elle était fébrile, ses jambes la portaient à peine et ses mains étaient moites. Alan resta en retrait dans la voiture en cas de soucis. Elia choisit une table proche de la baie vitrée, face à la porte d'entrée et à l'écart des groupes déjà installés. Au bout de cinq minutes, elle passa commande auprès d'un serveur avec un ton qu'elle espérait le plus naturel possible. L'espace d'un instant, elle eu l'impression que le serveur la dévisageait. Il repartit sans se retourner. Elia ne put s'empêcher de s'imaginer l'héroïne d'un film. L'expérience lui semblait exaltante, tant par le côté transcendant de se sentir la seule détentrice d'un lourd secret que par le côté terrifiant. Le serveur revint avec sa commande. Il ajouta un ramequin rempli de cacahouètes, « Offert par la maison ! ». Il encaissa et retourna à ses occupations. Elia regarda sa montre nerveusement, son rendez-vous avait quinze minutes de retard. En piochant dans les cacahouètes, Elia sentit un petit objet en plastique dans le bol. Elle trouva une clé USB rouge translucide. Sur l'une des faces, un dessin du célèbre logo des Anommés était représenté. Elle se leva et interpella le serveur derrière le bar en lui montrant la clé USB. En plantant ses yeux dans les siens avec insistance, il lui indiqua en chuchotant que la clé USB était pour elle. Elle voulu en savoir plus mais il se déroba en passant dans l'arrière salle. Elia retourna à sa place récupérer ses affaires et elle sortie du bar. Le froid glacial pénétra ses chairs. Le potentiel informateur n'avait pas jugé utile de la rencontrer. Elle s'en contentera mais à un moment ou un autre elle devra mettre un nom et un visage sur cette source pour aller au bout de son enquête.

De retour chez elle, Elia alluma directement son ordinateur et brancha la clé USB. Alan alla, lui, se servir un verre de soda. Il n'avait pas voulu laisser Elia seule au cas où. Elia le laissa s'imposer, non pas qu'elle trouvait sa présence rassurante mais plutôt parce qu'il pouvait être utile d'avoir un geek à ses côtés quand on essaie de décoder des informations cryptés. La clé contenait un logiciel à exécuter et un message texte codé. Avec l'aval d'Alan, Elia lança le logiciel. Le texte devint lisible.

« Les Anommés sont progressistes. Cependant, certaines technologies ne sont pas à mettre dans les mains d'ignorants. Remplacer nos gardiens de la paix par des robots est une possibilité, utiliser les drones pour surveiller notre Liberté est une offense. Les Anommés se sont engagés pour lutter. Les fichiers que nous vous avions transmis précédemment ont été récupérés grâce aux savoir-faire de nos Anommés. Les Anommés ont fait leur part, à vous de faire la votre pour arrêter cette mascarade. »

Alan ne put s'empêcher de dire qu'il trouvait toute cette histoire méga cool. Elia la trouvait beaucoup moins drôle. Ses craintes commençaient à se justifier sérieusement. Elle ouvrit le tableur contenant les données récupérées par les Anommés. Les éléments apparaissaient maintenant en clair. Cet immense tableau contenait des informations très précises sur de nombreuses personnes. Les noms répertoriés avaient pour la majorité une consonance étrangère. Leurs métiers, leurs situations sociales, les noms de leurs enfants, les aides qu'ils touchaient de l'Etat et leurs origines étaient indiqués. D'autres critères plus scabreux encore avaient été scrupuleusement listés comme leurs couleurs de peau, les couleurs de leurs yeux et de leurs cheveux ou s'ils étaient handicapés. Une autre colonne reprenait les habitudes de chacun, les différents lieux où les trouver en fonction de leurs emplois du temps respectifs. Ce fichier donnait la preuve que le gouvernement préparait un véritable recensement des populations qu'ils qualifiaient d'illégitimes avec l'aide des drones de la société Liberty Drone.

Elia resta atterré par la gravité de ce qu'elle découvrait. Elle avait la preuve devant ses yeux que la rumeur était une réalité. Et elle avait été choisie par les Anommés pour faire éclater la vérité. Elle appela immédiatement son ami Didier qui n'avait pas répondu à son e-mail. Ils se donnèrent rendez-vous le lendemain matin à la première heure. Alan et Elia passèrent une bonne partie du reste de la nuit en silence à observer les drones en action.

***

A l'aube, Elia sortit de son appartement. En marchant vers la station de métro la plus proche, elle se sentait observée par ces machines insensibles qui volaient au-dessus de sa tête. Sans états d'âmes, elles continuaient leur travail de fourmis dans l'indifférence générale. Alors qu'elle regardait les drones avec un regard neuf, elle se rappela de son enthousiasme quand elle les avait vu émerger pour la première fois des toits de Paris, inconsciente de la dangerosité qu'ils représentaient. Ce matin-là, c'était comme si l'Humanité toute entière était remise en cause et qu'elle était la seule à pouvoir faire basculer la balance dans le bon sens. Le poids de cette responsabilité lui écrasait les poumons. Elle fit une pause pour retrouver son souffle. A cette heure-là, l'air était frais et revigorant. Elle se jura qu'après cette histoire elle prendrait un peu de temps pour elle. Elle se sentait si seule. Elle n'avait jamais pris le temps de construire une relation stable avec un homme. Son œil capta un mouvement furtif. Un drone stationnait quelques mètres au-dessus de sa tête, il avait sa caméra directement braquée sur elle. Elle accéléra le pas, le moment n'était pas le meilleur pour entreprendre une analyse approfondie de sa vie.

Elia s'enfonça rapidement dans la bouche de métro, ravie d'échapper à la vigilance des drones. Dans sa poche, la clé USB rouge qu'elle avait soigneusement emportée avec elle renfermait la fin de ce cauchemar.

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