Cerf volant

onypep

Une histoire à l'humanisme sincère

Dans sa main il tenait une graine. Un espoir sans nul doute. Au quatorzième étage de sa tour, il scrutait avec patience l'atmosphère d'un moment. La musique l'enveloppait chaudement devant cette vitre recouverte d'eau et de condensation. Une histoire comme une autre dont le sordide se jouait de l'humanité. Les variations des gouttes créaient des fractals s'amusant de sa tristesse. Un Smartphone posé sur sa table. Il griffonna quelques notes sur son cahier. L'oxymore de toute sa vie. Quelques minutes passèrent, il prit un tournevis et réalisa l'exercice de style… Il était 3H00.

 

Une poignée de mois plus tôt…

 

Damien assis sur sa chaise, se balançait laconiquement à côté de sa fille et jouait avec son téléphone.

_ Regarde papa, tous ces drones dehors on dirait une colonie d'oiseaux.

_ Oui ma chérie.

Il tapotait sur son téléphone.

_ Moi, je trouve ça bien des drones. En fait, c'est marrant. Tu vois, je les regarde tous les jours par la fenêtre. Celui-là je l'ai appelé Lucifer.

Son père se retourna, étonné.

_ Lucifer c'est un petit peu extrême non ? Et puis d'abord on ne dit pas « moi, je » cela fait présomptueux. Alors pourquoi ce nom ?

_ C'est un peu extrême, je te l'accorde. En fait, c'est celui des journalistes. Il prend des photos sans demander la permission. Et celui-ci, c'est mon préféré je l'ai appelé Capella.

_ Pourquoi Capella ?

_ Parce qu'il est chargé de nettoyer les murs des immeubles.

_ Il chante ?

_ T'es bête… Non, en référence à la constellation du cocher. C'est son étoile la plus brillante. Ce petit drone me fait penser à ça, il est mignon… J'aimerais bien en avoir un tout petit à la maison de la taille d'une mouche.

_ Comment fais-tu pour connaître ça ? Tu te passionnes pour l'astrologie maintenant ?

_ Je suis cultivée c'est tout.

Son père fit la mou.

_ Et les drones surveillance alors ? Quel est leur petit nom ?

_ Les stormtroopers !

_ C'est un bon surnom.

_ J'aimerai bien être un drone un jour et pouvoir me balader partout.

_ C'est une machine ma chérie…

_ Oui je sais, je ne suis pas bête. Et bien quand je mourrai, je donnerai un bout de mon âme à un drone pour qu'il ait une conscience et je l'appellerai « Cerf-volant ».

_ Ne dis pas ça ma chérie, ne dis pas ça.

A ce moment-là, un drone qui faisait la taille d'une boîte de carton arriva juste devant leur yeux, derrière la fenêtre et fit sursauter Damien. Sa fille s'écria :

_ Ah c'est Alfred le voyeur qui lave les carreaux. Il n'est pas beau celui-là, je ne lui donnerai pas mon âme.

La porte de la chambre s'ouvrit et la lumière artificielle du couloir se répandit comme du fromage qui fond dans l'atmosphère cocon d'un père et d'une fille. Une infirmière y entra et prit la température de la jeune Margot. Elle fut étonnée de voir enfin la chambre connue de tout l'hôpital. Son père, Damien, avait fait installer des rideaux orange aux fenêtres qui remplaçaient les anciens bleus décolorés. Une lampe de chevet en mosaïque remplaçait la lumière sans vie de la veilleuse du lit. Des affiches de Magritte, de Coldplay et de Star Wars avaient été placées dans toute la pièce. Quelques photos de sa fille et de lui trônaient au mur comme des trophées, ainsi qu'un dessin d'Hayao Miyasaki son cinéaste préféré.

_ Ta chambre est géniale. Affirma l'infirmière

_ Oui beaucoup me l'envie. Répondit Margot.

Et la petite prit machinalement son Smartphone puis fit envoler le petit drone au dessus de la tête de l'infirmière qui s'amusa de la voir si bien entourée.

 

Dans ce bureau de l'OACI, l'Organisation de l'aviation civile internationale, la réunion venait de se terminer. Encore une, interminable ! Les principaux constructeurs de l'aéronautique civile mondiale s'interrogeaient. Des réunions à huit clos où tout l'avenir stratégique se jouait. L'émir du Qatar s'était déplacé en personne dans les bureaux de l'ONU rencontrer ses homologues français, américains, russes, chinois, allemands… ainsi que les grands patrons de l'aéronautique. Des hordes de journalistes campaient devant le bâtiment imposant du siège social à Montréal.

 

Damien était pigiste à la cellule d'investigation du journal français Le Monde. Sa pugnacité et sa curiosité l'avaient conduit avec son Responsable journaliste au siège de l'OACI, division de l'ONU à  Montréal. Il travaillait sur l'exploitation des sables bitumineux en Alberta et l'impact en terme de développement durable. Mais l'actualité du moment l'avait emmené ici, à suivre son responsable sur un sujet qu'il ne maîtrisait pas encore.

_ Tu peux me briefer rapidement ? demanda Damien avec une curiosité toute particulière.

_ Il est question des drones, déjà qu'ils ont envahi les villes… En gros l'émir Al Maktoum du Qatar ne veut plus du monopole des constructeurs français et américains, Airbus et Boeing. Il est en train de construire sa propre flotte à l'abri des regards. L'info est tombée ce matin. Tout le monde le sait ici, les avions vont tous disparaître un par un. Son projet est fou mais il est en train d'aboutir. Il veut construire des drones géants pour remplacer les avions et transporter des personnes. Il a acheté tous les brevets possibles. Ils ont annulé le carnet de commande d'Airbus, et de Boeing.

_ Ils annulent TOUS les contrats ? Ils ne peuvent pas faire ça.

_ TOUS ! C'est compliqué, les Etats-Unis ont fait pression sur le Qatar, mais le gaz, le pétrole et le CENTCOM, si tu vois ce que je veux dire.

_ Oui, ils font pression mais leur intérêt géopolitique…

_ Leur technologie est impeccable et aboutie a priori, mais très polluante, encore basée sur du pétrole, comme d'habitude. Ils ont réussis à trouver un système informatique capable d'orienter les machines à distance directement depuis les bureaux des aiguilleurs du ciel. Et l'avantage dans cette histoire, c'est qu'un drone peut faire du surplace en plein vol et atterrir à la verticale. Ils vont pouvoir optimiser les espaces d'atterrissage. Les chinois sont aux aguets, ils ont déjà passés commande. Les organisations non gouvernementales contre le réchauffement climatique et les altermondialistes font du lobby, mais a priori ne sont pas assez puissants. Le président français n'a plus assez de pouvoir et les Etats-Unis déclinent. C'est chaud. Ils tentent tous de trouver un terrain d'entente à l'ONU… cela devient compliqué. Les tensions sont palpables, j'ai peur que la guerre froide se rejoue ici avec le Qatar.

_ Et les Russes ?

_ Je n'en sais rien, il faut glaner le maximum d'infos.

_ Te rends-tu compte de la portée de la chose ?

_ Allons-y les voilà.

 

Assis sur sa chaise, Damien était revenu de Montréal et regardait sa fille dormir devant lui. Elle était épuisée, une fois de plus. Son cathéter lui faisait mal. Elle ressemblait à une marionnette, désarticulée, branchée de toute part. Sa tumeur était particulièrement active. Elle était très intelligente pour son âge et d'une lucidité décontenançant… comme tous les enfants qu'il avait croisés dans ce service. L'oncologue arriva et lui demanda de le suivre. Dans la salle des infirmières, il lui expliqua que ses heures étaient désormais comptées avec une gravité de circonstance. La tumeur avançait trop rapidement et polluait son organisme d'une manière trop imprévisible. Les mots s'entrechoquaient comme des brûlures lancinantes. Damien s'effondra en silence, son regard marquant son terrible embarras et ses cernes sa perpétuelle anxiété. Chaque larme était un couteau planté dans le cœur du père. Il le sentait se nouer, il attrapa la main du docteur et le regarda :

_ Jurez-moi docteur, jurez-moi que vous ferez le maximum.

Le docteur fut saisi d'une émotion sincère, et lui répondit avec sévérité :

_ Je ferais tout !

C'est à partir de ce moment précis que les mois s'écoulèrent péniblement, comme des sables mouvants qui se délectaient de chaque effort pour s'en sortir. Le temps passa et laissa ses effluves brulantes consumer la tristesse, les doutes et l'incompréhension d'un père aimant.

 

Ce matin-là, il se réveilla aux aurores, à 3H00 précisément. De son ordinateur, Damien lança le logiciel de géolocalisation. Il sortit de sa voiture, posa l'ordinateur sur le capot de son 4x4. Il décrocha la remorque et sortit le drone imposant grâce aux petites roues qu'il avait rajouté. Il le plaça au milieu du terrain vague après quelques minutes de marche et à quelques dizaines de mètres de sa voiture. Il remplit le réservoir d'eau, et rajouta du terreau dans le compartiment de droite, il y déposa une graine et se recula quelques instants pour admirer son travail et son œuvre. Un recul nécessaire avant le début de sa mission. Il tourna la clef, les hélices commencèrent à tourner et rapidement décrivirent quatre cercles parfaits au dessus de l'appareil. Il brancha les petites caméras à l'avant, à l'arrière et sur les côtés.

L'appareil se mit à léviter avec assurance à un mètre du sol, avec un bruit de bourdonnement mécanique. Il retourna près de sa voiture et lança le logiciel de commande de l'appareil. Les caméras s'affichèrent, ainsi que le tableau de bord personnalisé. Il reprit son pick-up, fit demi tour alors que la machine trônait quelques mètres plus haut et stabilisait sa hauteur.

Des jours plus tard, dans son appartement, les indicateurs étaient au vert, le drone volait à vitesse constante, son énergie se renouvelait comme il le fallait. Damien prit sa télécommande et alluma sa télévision.

La France a interdit son espace aérien aux compagnies du Qatar, suite à la résiliation unilatérale du contrat liant les compagnies aériennes et Airbus et à l'annulation de la commande des 150 avions. Nous estimons une baisse significative du résultat d'exploitation du groupe sur les cinq prochaines années. Le cours de l'action a d'ailleurs chuté de 45%. Les groupes d'aéronautique militaire sont également visés, la France redoute une crise sans précédent. Le Président français est critiqué sur cette décision. Les méga drones du Qatar font déjà un carton plein en Asie et au Moyen-Orient.

Il éteignit sa télévision.

 

Demergence, nom de la société française développant des drones made in France avait enregistré un chiffre d'affaires en hausse, et ce, depuis cette histoire de drone volant dans l'espace aérien français clandestinement. Cette société était spécialisée dans la fabrication de machine haut de gamme de petit modèle. Elle avait su imposer très vite son style alliant ligne futuriste, fiabilité et renommée. Son Président Directeur général Arthur Germain avait était happé dans le who's who de la caste dirigeante des grands patrons français. Il était un homme reconnu valeureux, peu prolifique sur son image et très sollicité. Sa surprise fut grande alors que sa secrétaire l'appela avec véhémence en pleine réunion de Comité de Direction :

_ Monsieur, téléphone c'est urgent !

_ Je suis occupé, vous ne voyez pas !

_ Monsieur, c'est le Président je crois au bout du fil…

_ Le Président de quoi ?

_ Le Président de la France, enfin, je crois monsieur.

Le silence s'imposa sèchement.

_ J'arrive !

Arthur racla sa gorge, toussa et décrocha le téléphone :

_ Allo…

_ Bureau de l'Elysée ne quittez pas monsieur.

_ Monsieur Arthur Germain ? Fit le Président.

_ Oui, Monsieur le Président…

_ Je vais être bref, je souhaiterais savoir si vous êtes le concepteur de ce drone dont tout le monde parle.

_ Malheureusement non monsieur.

_ Je ne pense pas que le terme soit approprié compte-tenu des circonstances. Que diriez-vous d'une rencontre à l'Elysée, nous parlerons de tout cela. Disons demain matin. En attendant tachez de trouver qui a conçu ce petit drone. A demain.

La conversation fut courte, Arthur raccrocha et appela ses équipes avec véhémence.

_ Apportez-moi le kit complet de démo, j'ai un rendez-vous important demain. Bougez-vous !

La nuit fut courte pour Arthur, ponctuée d'impatience et d'excitation.

Il était à présent assis en face du Président Hollande, qui commença son entretien un café posé à côté de lui :

_ Vous comprenez que le gouvernement français ne peut tolérer de laisser passer un drone non référencé dans des zones à risque.

_ Je comprends mais je ne pense pas que vous parlez à la bonne personne.

_ Vous avez suffisamment d'influence dans le milieu pour savoir qui l'a construit.

_ Monsieur le Président, il a été construit par un particulier, nul ne sait qui est à l'origine de cela. J'aimerais connaître ses motivations.

_ Nous avons interdit au Qatar notre espace aérien, nous avons réglementé l'accès au ciel, et voici que ce drone qui débarque de je ne sais où, français de surcroît, vient compromettre mon autorité, a fortiori les relations diplomatiques de la France. N'avez-vous pas de référencement de vos pièces détachées.

_ Monsieur, tout a été fabriqué par un particulier, il ne ressemble à aucun autre. Il n'est pas possible pour nous d'avoir plus de renseignements.

_ Faites jouer vos relations dans le métier.

_ Monsieur le Président, avec tout le respect que je vous dois, vous avez plus de relation que moi.

 

Quelques instants plus tard, le téléphone de Damien sonna, il décrocha :

_ Damien, je fais ça pour toi, pour ton histoire. Je risque gros. Le Président ne sera pas dupe longtemps. Je ne pourrais pas faire plus.

_ Oui…

Un silence s'ensuivit, les deux hommes se connaissaient bien, mais la situation se compliquait quelque peu.

_ Putain de merde ! Allume la télé vite, on parle de ton drone !

 

Son drone était relié à un blog qui retranscrivait en direct les images du voyage. Il postait un message par jour, quelques centaines de personnes s'étaient inscrites sur son site et suivaient régulièrement les images.

 

Après avoir traversé sans encombres les terres russes, ukrainiennes dont l'accès est très règlementé, le petit drone français a été aperçu au dessus de l'Algérie. Il se déplace vers le Qatar où l'on connaît toutes les réticences particulières. Rappelons que la France a interdit son espace aérien aux drones qataris. Le Gouvernement français vient de faire un communiqué pour que son propriétaire le fasse atterrir. Nul ne sait ce qu'il fait à l'extérieur de la France, ni pourquoi les Etats respectifs l'ont épargné. Il s'agit d'un drone non référencé fabriqué par un particulier, un drone longue distance. Il n'a aucune autorisation, la seule indication que nous avons est le message inscrit sur la carlingue « Cerf-volant ». Notre envoyée spéciale Elodie est sur place en Algérie où on peut l'apercevoir voler.

_ Oui effectivement, les algériens se sont installés ici et là comme vous pouvez le voir pour assister à l'épopée de ce drone.

_ Excusez-nous Elodie, nous avons une autre information qui vient de tomber en exclusivité. Le drone serait relié à un blog en ligne sur lequel les images filmées du drone passent en direct. L'adresse est sur notre site…

 

Damien posa sa télécommande et se connecta sur le blog de « Cerf-volant ». Il écrivit :

Merci aux journaux télévisés de me rendre célèbre. Monsieur le Président de la République, permettez-moi de continuer mon voyage. Il ne sera plus très long, mais il sera utile. A demain.

Cerf-volant.

Il ouvrit la page d'administration et de statistiques du site et découvrit qu'en l'espace de quelques minutes les compteurs avaient explosés. De quelques centaines de clics, il était passé à des centaines de millier !

 

Alice mangeait sa soupe avec nonchalance, pas qu'elle n'aimait pas les potirons, mais elle ne trouvait aucun intérêt dans la structure et l'aspect de la soupe. L'humain était fait pour manger des animaux, pas des choses liquides faites avec des légumes. Sa mère ne comprenait pas les manières de sa fille, décida de ne pas y prêter attention et s'adressa à son mari :

_ Tu as vu le petit drone français qui traverse les zones contrôlées ?

_ Oui nous sommes en train de tracer le signal pour retrouver celui qui le contrôle car s'il passe par le Qatar, j'ai bien peur que l'émir n'apprécie pas trop. Le Président est particulièrement tendu sur le sujet. Répondit son mari avec gravité.

_ C'est Cerf-volant ! Je me suis abonné à son blog, tu vois toutes les images en direct, ça déchire ! S'écria sa fille qui exceptionnellement prit une cuillère de la soupe de sa mère.

 

Le lendemain dans ce bureau de l'OACI, les tensions étaient palpables. Deux hommes discutaient.

_ Qu'est ce que c'est que ces conneries de drone ! Ces français veulent toujours se faire remarquer.

_ Il ne possède pas d'armes, juste des caméras.

_ Mais les secrets d'Etat ne sont pas dans les airs ! Qu'est ce qu'ils cherchent à la fin ?

_ Les Qataris ont armé leur lance missile… Pour un drone pas plus grand qu'une voiture. Ils veulent démontrer leur pouvoir de persuasion comme d'habitude. Le problème c'est que s'ils déploient leur armement, les Etats-Unis ne vont pas trop apprécier.

_ En tout cas il en aura fait couler de l'encre et tout ça pour quoi ? Personne ne le sait.

Un des deux hommes alluma la télévision. Les chaînes d'information étaient branchées en direct sur le petit drone qui avançait vers le Qatar puisqu'il n'était à présent qu'à un kilomètre de la frontière.

 

Le téléphone de Damien sonna. Il décrocha.

 

900 mètres.

 

_ Êtes-vous « Cerf-volant » ?

_ A qui ai-je l'honneur ?

_ Au représentant de l'émir et vous ?

_ Je suis son concepteur.

 

800 mètres.

 

_ Bien, arrêtez-le quelqu'un instants s'il vous plaît que l'on discute.

_ Je ne peux pas, il avance à l'instinct. Il ne peut pas s'arrêter car son énergie s'autoalimente.

_ Que voulez-vous faire avec votre drone ?

_ Juste passer car je veux montrer au monde que ce drone donne de l'espoir. Laissez passer mon petit drone il ne fait juste que transiter. Vous montrez que vous n'acceptez pas que l'on transgresse votre embargo au Gouvernement français, mais pourriez-vous faire une trêve pour mon drone. Le Président français m'a interdit de passer, je pense qu'il le détruira rapidement de toutes les manières.

 

700 mètres.

 

_ Ne quittez pas.

L'homme parla en arabe quelques secondes. Il reprit ensuite la conversation avec Damien qui dura pas plus de deux minutes. Un court monologue du Français décrivit avec toute sa passion les motivations du voyage de son drone.

 

600 mètres.

 

_ Alright. L'émir est en ligne avec le Président français, je ne peux rien vous dire. Nous n'avons plus de temps. Vous rendez les choses particulièrement compliquées. J'espère que vous comprenez que vous êtes à l'origine d'une crise sans précédent.

 

500 mètres.

 

Dans le salon doré de l'Elysée, le téléphone était prolixe, et la surprise du Président français très grande alors que l'Emir lui demanda une faveur. Il serra alors son poing.

Plusieurs hélicoptères de loin suivaient le drone. Les hordes de journalistes affublaient. Plus d'une centaine de chaînes dans le monde retranscrivaient ces images. Partout dans le monde, les gens retenaient leur souffle.

 

400 mètres.

 

Nous y sommes, selon nos sources le Président du Qatar est actuellement en communication avec notre Président français. Le pentagone est également en ligne. Nous vivons là un moment important qui déterminera beaucoup dans les futures relations diplomatiques. L'émir du Qatar est connu pour ses positions impartiales. Le drone français « Cerf-volant » est je vous le rappelle dans le golfe persique après avoir traversé la Turquie, l'Irak et l'Iran.

 

300 mètres.

 

Les perles de sueurs coulaient sur le front de Damien. Devant son ordinateur, il scrutait les webcams de son drones. Il ouvrit son blog et écrivit alors :

 

La liberté n'a pas de prix. Elle est l'étoile du berger de nos rêves et de nos ambitions.

Cerf-volant.

Il appuya sur la touche « entrer ».

 

200 mètres

 

Il s'alluma une cigarette. Cela faisait 10 ans qu'il avait arrêté de fumer. Il sortit son plus grand vin rouge, gardé pour une occasion particulière. Les odeurs empyreumatiques se transcendaient et les saveurs boisées donnaient au liquide un aspect de joyau. Une apogée olfactive et gustative, galvanisée par la situation.

 

100 mètres.

 

Le Président français raccrocha avec l'émir et cria :

_ Appelez-moi l'Etat major de l'armée de l'air tout de suite !

 

Les secondes s'étirèrent tel un élastique infini. Un trajet sordide d'une simple machine avait hypnotisé l'émoi général. Nul ne savait ce que faisait un drone français sur une si longue distance. Nul ne savait vers quoi il avançait. Nul ne connaissait les raisons d'un tel voyage et d'une telle prise de risque. Les seules explications résidaient dans les phrases éparses orchestrées avec poésie sur un blog. Et l'on pouvait lire sur le premier post :

Sous d'autres latitudes, le périple commence. Que ma vocation coure le monde, en tout cas qu'elle touche l'humanité.

Cerf-volant.

L'auteur avait suscité l'engouement et les derniers mètres allaient révéler l'opinion des chefs d'Etat sur ce voyage.

 

Finoana était une fille commune, âgée de 15 ans, elle vivait à Saka depuis qu'elle y était née, petite bourgade désemparée de Madagascar. Destinée très tôt aux tâches ménagères et à une vie consacrée à sa maison et sa famille. Elle n'allait que très rarement à l'école car elle aidait ses parents à survivre à la pauvreté imposée. Elle s'occupait de ses frères et sœurs et vendait ce qu'elle pouvait trouver. Lorsque la saison commençait, elle remontait en taxi brousse pour cueillir les letchis à Tamatave et ramener un salaire nécessaire à sa famille. Une existence tracée par le besoin, loin des problématiques dictées par les sociétés de consommation occidentales.

Comme toutes les filles de son âge, il lui arrivait de rêver de temps en temps. C'était un luxe qui la rendait nostalgique et envieuse de toutes ces personnes vivant des histoires d'amour dans des maisons en béton. Et pour éviter ce vague à l'âme récurrent, elle priait, espérant améliorer son sort et mener une vie de vertu et de valeur.

C'est durant cette journée de printemps malgache qu'elle partit à la messe, comme tous ces triviaux dimanches. Le prêtre l'aimait bien, car en plus de son assiduité, la petite Finoana venait souvent aider la communauté catholique à entretenir la chapelle. Elle attrapa le bras du prêtre et lui demanda :

_ Mon père, puis-je me confesser.

_ Bien sûr mon enfant, mais après la messe. Lui répondit-il sans surprise.

Aujourd'hui était une journée particulière, des chorales de villes voisines s'étaient déplacées. Elle adorait les chœurs car ils la mettaient en exergue sa spiritualité et sa foi. Les chants l'envoûtaient et la remplissaient de bonheur. Elle n'avait alors plus aucun doute sur ses croyances.

A la fin de la messe, le prêtre lui fit un signe, Finoana fut frappée par la bienveillance de son regard. Elle rentra dans l'arrière salle exigüe de la chapelle et s'assit à côté de lui.

_ Mon enfant tu n'as pas besoin de te confesser aujourd'hui. Dieu t'a déjà pardonné. C'est bien d'aider ta famille comme tu le fais.

Avec toute sa mansuétude, il passa sa main sur la cuisse de la petite Finoana et la fit remonter doucement.

Passés quelques instants, elle rentra chez elle sans un mot et décida de s'occuper de son petit jardin et d'arroser avec parcimonie ses plantes qu'elle cultivait. S'accroupissant, elle enlevait les herbes mortes et aplanissait la terre pour permettre à cet écrin de difficile verdure de vivre un peu.

Aujourd'hui était une journée particulière, teintée d'exceptionnel et d'improbable. Elle pouvait le sentir. Aujourd'hui tout changerait, du moins c'est ce qu'elle espérait du plus profond de son cœur.

Des bruits inconnus vinrent soudain du ciel. Elle leva les yeux mais ne vit qu'une ombre car le soleil à son zénith éblouissait. L'objet grossissait à mesure qu'il descendait. Finoana était transie de peur, elle ne connaissait pas cette chose qui lui arrivait dessus. Elle se décala, et la machine volante se posa doucement dans son potager de fortune. La stupéfaction à son comble, elle ne réalisait, ni ce que c'était, ni ce qui se passerait.

La machine s'arrêta, les hélices s'immobilisèrent. Elle était plus grande qu'une mobylette, aussi grande qu'un pousse-pousse. Un bruit se fit entendre et une petite foreuse sortit du ventre de l'animal métallique. Lentement un trou se forma sous la bête dans le sol et une graine tomba dedans. Deux petits bras armés rajoutèrent de la terre sur la graine et l'équivalent d'un verre d'eau se versa. Les hélices commencèrent à tourner lentement puis de plus en plus vite. L'animal métallique lévita devant Finoana. Il recula de quelques mètres pour se poser et s'éteindre complètement. L'enfant regardait hagard la machine qui ne bougeait plus. Improbable était le mot qui caractérisait la situation et ahurissant l'état d'esprit de la petite Finoana. Son regard se posa alors sur le petit tas de terre devant elle. Elle n'osait pas le toucher, la peur la paralysait. Que faire ?

 

Le point clignotait sur le logiciel de géolocalisation. Il afficha des photos du paysage l'entourant, ses coordonnées et disparut. Le drone était programmé pour s'éteindre lorsqu'il atteindrait sa destination. Un silence s'ensuivit. Damien scrutait l'écran et ses coordonnées fixes. Un vide immense vint le frapper de toutes ses forces.

« C'est fini » murmura-t-il, et las, il s'écroula à terre et pleura.

 

Un jour passa. La famille n'avait touché ni à la machine, ni au jardin. Il était 8H00 et tous regardaient avec dubitation les deux objets de leur fascination. Un bruit de 4x4 se fit entendre au loin. La voiture roulait rapidement et s'arrêta après un instant devant la maison. Un journaliste sortit, un micro dans sa main, puis un caméraman. Ce dernierleur posa des questions mais personne ne semblait vouloir répondre.

 

Quelques jours s'entrechoquèrent, un aller en avion France Madagascar, et Damien était aux côtés de Finoana. Une dizaine de journalistes étaient autour des deux personnes. L'un d'entre eux, l'ancien responsable de Damien,l'interrogea :

 

_ Votre drone a fait un sacré bout de chemin, il est passé par des zones à risque et a contourné les embargos, pouvez-vous nous dire maintenant à quoi il a servi ?

_ La machine n'est qu'un moyen. Dans les histoires de science-fiction qui témoignent de l'emprise des machines, l'homme se pose des questions sur l'humanité, sur sa valeur, sur l'extinction de son espèce. Nous avons traversé le Qatar, l'Ukraine, l'Irak, des zones neutres ou non, des régions en guerre. Les Etats s'affrontent pour garder le privilège de l'air, nos villes se remplissent de drones : caméra pour les journalistes, espions pour le gouvernement, jouets pour les enfants, moyens de transport pour les compagnies aériennes…

_ Mais quel était le dessein de tout ceci ?

L'homme déglutit péniblement et ajouta le regard braqué dans le ciel :

Regarde mon enfant ce que nous avons fait, une poésie pour ton âme.

Damien se tût un instant, les journalistes suspendus à ses lèvres, pour une fois laissèrent le silence faire son œuvre. Puis, il reprit :

N'avez-vous pas vu l'arbre que la machine a planté ? Un arbre pour l'humanité.

Damien pointa du doigt le petit tas de terre. Il était en direct, et l'audience enivrée des chaînes de télévision rendait l'émoi particulier de ce moment.

Lorsque ma fille est partie, savez-vous ce qu'elle m'a dit avant de s'éteindre ?

_ Dites-nous. Ajouta presqu'en chuchotant un autre journaliste.

_ « Si je devais mourir demain promets-moi de planter cette graine loin, très loin que je puisse voir de nouveaux paysages ».

La gorge de Damien se nouant, il ne pouvait cacher ses larmes qui perlaient déjà sur ses joues.

Et c'est alors qu'elle me donna cette graine et qu'elle me fit un clin d'œil. C'est l'ultime image que j'ai d'elle. Elle avait vu l'Europe, l'Amérique, l'Asie, mais ne connaissait pas l'Afrique. Madagascar oscille entre continent et île, elle offre une image sincère et touchante. C'est ainsi que j'ai décidé de transporter cette graine par ce drone que j'ai fabriqué. Il me semble que l'humanité manque d'humanisme par moment.

Il inspira, attendit une seconde puis expira péniblement.

Ma fille se passionnait, je ne sais pour qu'elle raison, des drones. C'est comme cela que « Cerf-volant » est né, une machine vecteur d'humanisme à qui ma fille aura prêté un bout de son âme.

Il se retourna vers Finoana, lui dit :

Prends bien soin de ma fille qu'elle vive longtemps.

Et partit comme il était arrivé.

 

Le journaliste, décontenancé par cette histoire, regarda la petite Malgache et lui dit :

_ Et voici l'histoire de « Cerf-volant » le drone qui planta un arbre.

 

La pluie battait son plein, au quatorzième étage de sa tour, Damien regardait les gouttes s'écouler. Il était éditorialiste à présent pour un petit journal littéraire. Sa vie avait repris un cours normal. Et la parenthèse de son voyage laissait vagabonder un goût de nostalgie. Dehors, les drones lévitaient comme des petits insectes. Au bord de sa fenêtre étaient posés son tournevis, la bouteille de vin vide et son paquet de cigarettes. Un léger rictus arborant le coin de ses lèvres, il prit des articles de journaux découpés nonchalamment quelques semaines plus tôt.

Un nouvel espace aérien découvert. L'embargo du Qatar est levé. Les négociations auront duré deux mois, le gouvernement français se félicite d'avoir trouvé « un terrain d'entente » selon le Président qui juge l'attitude de l'émir « raisonnée » d'avoir mis un terme aux tensions.

« Les relations diplomatiques de nos deux pays ont pris un nouveau tournant bénéfique pour nos économies et pour nos futurs échanges. Je souhaite féliciter l'Emir pour cette décision pleine de sagesse et cette attitude raisonnée. Nos discussions et notre travail auront porté leur fruit. » Propos tenus hier par le Président, sans doute un pied de nez à la fabuleuse histoire de Cerf-volant repris partout dans le monde.

 

Damien n'eut plus de nouvelles de Finoana, Dieu seul sait ce qu'elle devint. La région de Saka se développa grâce à la mémoire de Margot et reçut des fonds de l'ONU pour développer écoles, orphelinats, hôpitaux…

La pousse avait pris dans la terre et mesurait maintenant un mètre. La famille de Finoana dut quitter la maison qu'elle avait depuis plusieurs générations en échange d'un dédommagement acceptable. La propriété familiale se transforma en parc dans lequel potager bio côtoyait baobab, lémurien et caméléon. Une zone de plusieurs mètres autour de l'arbre avait été délimitée, des barrières érigées pour laisser s'émanciper le jeune arbre. D'ailleurs l'on se posait encore la question sur la variété de l'arbre. Seuls quelques botanistes la connaissaient, mais gardaient le secret pour cultiver le plus longtemps possible le mystère. L'homme est capable de grandes choses lorsqu'il le souhaite, il suffit d'y croire…

 

A côté de sa fenêtre, sur son mur était accrochée une lettre écrite à la main, en anglais. L'estampille du Qatar y était apposée. La seule lettre qu'il n'ait jamais reçu d'un chef d'Etat. Au loin s'affolaient les drones, brisant la perspective des immeubles. Un fourmillement pour un machinisme presqu'exubérant. Un orchestre divin pour des fanfreluches mécaniques. Une myriade d'insectes pour un artifice de société. Un épilogue cinglant et humaniste pour la mémoire de sa fille.

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