les petites voix

Elvire Volta

Je devais passer au BHV et me farcir le trajet en métro. Avant de franchir le portique, je lève la tête et lis : "en raison d'un colis piégé sur la ligne 1, le trafic est perturbé". Le délai étant non précisé, je décide de remonter à la surface et pour une meilleure attente, me caler à la terrasse de la brasserie du coin. 

Une bonne demie heure plus tard, je m'engouffre dans le souterrain et entre dans la rame. C'est l'heure de pointe. Comprimée dans un bloc d'humains, je me tiens à rien pendant que le train file. A la prochaine station, il ne repart plus. Durant l'attente, où l'oeil côtoie cuirs chevelus, cous, oreilles et nez des gens, je réalise que j'ai pris la mauvaise direction, me trouvant à une station de chez moi. Dans cet étonnement (car j'étais bien sûre d'avoir pris la bonne direction) et toujours dans ce silence contrit de la foule toute patiente, je réfléchis sur la raison de cette embûche posée entre moi et mon projet d'aller au BHV. Alors la petite voix me dit : 

" Ne sors pas d'ici. Tu ne dois pas te rendre au BHV. Un attentat aura lieu, ou un autre truc grave.  En ce moment la vie te joue des tours mais c'est ta flemme qui va te sauver. Restes là, laisses ce métro te déposer à la prochaine station et te ramener chez toi ". 

Effectivement, la simple idée de devoir reprendre le métro dans l'autre sens alors que je suis tout proche de mon chaleureux foyer et encore plus éloignée de mon but, avait surtout distillé de la grosse flemme. 

Oui mais si ma flemme me donne bonne conscience suggérant qu'elle est escortée par une sorte de protection divine, je ne saurais jamais si cette protection divine existe, auquel cas je deviendrais de plus en plus flemmarde sans être certaine d'avoir le bonus immunité. 

Le métro n'était toujours pas parti, comme s'il attendait ma décision. Alors je décidai de tester cet énorme risque dont la  petite voix voulait m'immuniser. Je sortis de la rame avec le frisson nauséeux de me diriger tête baissée vers le danger pour devoir faire face à l'imminente abominable catastrophe. 

Dans le métro inverse, j'eus quelques sueurs quand les lumières s'éteignirent brusquement dans un crissement métallique, mais rien de plus ne se produisit.

Au BHV j'ai pu échanger cette machine à tricotin sans devoir argumenter et suis retournée chez moi sans la moindre contrariété. Durant ce trajet retour, je me sentais perdue, abandonnée par ces petits agents divins qui vous barreraient la route pour vous mettre hors de danger. 

Le danger, il n'y en eut aucun, alors j'ai du admettre que ces petits agents divins n'existaient pas mais que de surcroit ma flemme commençait à se sophistiquer. 

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