Les pierres qui ont fait le puits finiront par s'éroder sous la pluie.

walkman

"Alvoy, Alvoy, Alvoy"

Chaque fois qu'il prononça mon nom, il me mit un petit coup sur l'épaule pour me sortir du sommeil. 

"Regarde, Alvoy, est-ce que tu la vois ?"

Mes yeux eurent du mal à apercevoir ce qu'Edge Horner m'indiquait, mais au bout de quelques instants où je sortis des vapes, je vis la lumière blanche qui dansait au loin sur la crête d'une colline environnante. Nous étions trop loin pour en voir les détails mais la promesse que nous avait faite la vieille peau desséchée était tenue. Je pris la paire de jumelles qui était dans le sac d'Edge et la porta sur mon nez. J'avais beau régler la mise au point, je ne parvins pas à retrouver la lumière qui apparaissait là-bas. 

"Tu vois quelque chose ?"

Je les lui proposai et il essaya à son tour. Son silence trahissant son échec, je retroussai les manches de ma chemise et me leva de ma couche. Il faisait encore nuit sombre mais je n'aurais pas de mal à rejoindre la colline. 

"Où est-ce que tu vas ? s'inquiéta Edge. 

- Je veux en avoir le coeur net. Nous avons assez perdu de temps à pourchasser des fantômes, et à confronter toutes les superstitions des gens du coin. Maintenant, je veux des réponses."

Il se redressa à son tour, puis se baissa pour serrer ses lacets. 

"Tu ne viens pas avec moi, il faut que quelqu'un reste pour veiller sur le feu. Si nous y allons ensemble, comment être sûr que nous retrouverons cet endroit ? La colline est dégagée, mais là nous sommes en pleine forêt."

Il ne protesta pas, ce qui était une première. Peut-être que j'avais donné tous les arguments qui auraient défait les siens. Je me mis en route, sous le clair de lune qui nous observait pour la première fois depuis mon arrivée. Marcher sur ces terrains vagues paraissait bien moins pénible sans la pluie battante qui venait enfin de nous épargner. Je sortis de la lisière de la forêt et observait le feu près duquel Edge était resté. J'essayai de retenir la position globale et continuai le chemin jusqu'à la colline. 

La pente n'était pas très raide, mais elle paraissait bien plus longue maintenant que je la gravissais. Cela me prit plusieurs minutes pénibles où la terre, boueuse, avait tendance à vouloir glisser sous mes pieds. J'eus raison de mon ascension et je m'approchai enfin de l'endroit où l'on avait vu la lumière blanche. Je l'avais perdue de vue depuis le pied de la colline et j'avais hâte de la retrouver pour me guider dans ces herbes humides. Mais ce voeu resta vain. J'étais pourtant arrivé en haut, et il n'y avait plus aucune trace de ce fantôme qui faisait tant parler dans les bars de Badel. Comme je l'avais pressenti, il devait s'agir d'un feu-follet ou bien d'une quelconque réaction chimique tout-à-fait explicable par d'autres termes que ceux employés par les sinistres habitants du coin. J'étais essoufflé, fatigué, et le manque de lucidité était une source de frustration intense et inépuisable. J'étais en colère d'avoir fini par accepter de suivre ce fantôme comme beaucoup d'ivrognes et d'ignares me l'avaient conseillé alors qu'une petite fille innocente, disparue depuis deux années entières, attendait quelque part que quelqu'un perce le mystère de sa disparition. Je m'étais promis, en embrassant une dernière fois mes filles, que je ne servirais que les intérêts de la petite Alyssa. Pas ceux des cul-terreux, ni ceux des parents, même pas ceux d'une vieille peau desséchée malgré la compassion et l'empathie que ceux-là m'inspiraient. 

Je fis le tour du sommet de la colline deux fois, en cherchant sur l'herbe l'hypothétique trace de ce phénomène qui m'avait conduit ici. Il n'y avait rien d'autre que de la boue, de la végétation humide, et des cailloux. Rien d'autre. Je regardai la forêt de pins, au loin et y recherchait le feu de camp gardé par Edge. Je ne le voyais pas. Il ne luisait pas assez fort. Je me tournai ensuite vers la vallée. On y voyait Badel, de l'autre côté du lac, sagement endormi au pied des montagnes environnantes. Cet espace immense me fit mal au coeur. Je me rendais compte qu'il était sans doute impossible de retrouver la trace d'Alyssa. Edge avait raison. Ils avaient été nombreux à venir la chercher ici. Je ne pouvais pas m'y résoudre, mais au fond de moi, j'avais la certitude que je ne la retrouverai jamais. Elle était peut-être morte depuis longtemps, balancée d'une corniche de la montagne Calliope et le corps dévoré par les bêtes qui y rôdaient. Tout le monde l'avait abandonnée. Il ne restait plus qu'un espoir fantaisiste qu'elle reviendrait, qu'elle n'était pas morte et qu'aucun mal ne lui serait fait. 

Comment cela pouvait-il suffire ? Comment pouvions-nous admettre que la disparition d'Alyssa resterait à jamais le mystère de cette région reculée ? J'en étais malade, le souffle coupé, et les grands espaces m'asphyxiaient. Je dus m'asseoir un moment afin de retrouver mon calme et mon pragmatisme. S'il subsistait un infime espoir de retrouver la jeune fille, je devais être à la hauteur de celui-ci. 

Je restai là un moment, à contempler le ciel, Badel, le lac. Tout était si paisible. Je repensai à tous ces indices que l'on m'avait donnés depuis mon arrivée, à ce dernier téléphérique qui était monté dans la montagne, aux témoignages de la Brute et du gérant de l'hôtel près du téléphérique, au récit de la vieille peau desséchée et aux souvenirs de Edge. Je n'arrivais pas à comprendre comment il pouvait rester aussi peu d'un drame aussi grand. 

Mais la tempête ne me laissa que peu de temps pour me reposer. Une grosse goutte retomba sur ma main qui me soutenait. Je la bougeai dans un réflex et secoua quelque chose qui avait l'air si léger. Il y avait sous ma main un bout de quelque chose, peut-être du bois mort. Je l'attrapai et ce bout de quelque chose s'effrita aussi tôt. Je portai la poussière à mes narines et l'humait. Il ne s'agissait pas de cendre, ni de terre. C'était sec. Je balayai l'herbe avec la main et il y en avait plein. De différentes tailles et tous ne s'effritaient pas complètement. 

"Tu as trouvé quelque chose ?"

Je sursautai. Edge Horner avait quitté le campement, mené par une curiosité religieuse. 

"Je t'avais demandé de rester là-bas."

Il haussa les épaules. 

"Il fallait que je sache pour le fantôme. Ce n'est pas quelque chose de courant."

Je fronçai les sourcils en songeant à combien il allait être pénible de retrouver nos affaires par cette nuit, surtout que la pluie revenait. 

"Qu'est-ce que tu as trouvé ? redit-il. 

- On dirait de petits os."

Je regardai son visage se tordre par la torpeur, lui qui crût aussitôt qu'il s'agissait des os d'Alyssa et - donc - de son fantôme. 

"De trop petits os pour une fille de cinq ans. Et ils ne sont pas décomposés de la même façon."

Mes mains finirent par heurter quelque chose de la taille d'un caillou. Je le sortis de l'herbe. Il s'agissait d'un crâne de mulot. Il me le prit des mains et l'analysa. 

"C'est étrange. Des mulots il y en a, mais les mulots vivent-ils à découvert sur une colline ? Avec tous les recoins..."

J'en attrapai un second. Edge était toujours un peu apeuré. 

"Un autre ? s'étonna-t-il. 

- Il y en a tout un cimetière. 

- Comment est-ce que c'est possible ? 

- Des rapaces, sans doute. Peut-être qu'il y en a un qui se fait son festin sur cette colline en regardant Badel au loin. C'est un coin sympa pour un pique-nique romantique. 

- Je n'aime pas ça du tout, Alvoy."

Je pris une profonde inspiration. Je n'aimais pas cela non plus. Cela ressemblait à l'autel de sacrifices d'un autre âge, dont les gens du coin doivent raffoler pour entretenir leur sinistre réputation. Edge alluma la lampe-torche et la braqua sur le sol. Ce que le clair de lune n'avait pas révélé était devant nous, tout en évidence. Mes mains auraient presque pu déranger cette mise en scène de mauvais goût. Des carcasses d'animaux morts entreposées sur l'herbe couchée, de telle façon qu'on puisse y lire un message : "Aidez-moi". 

Edge retint sa respiration et passa sa main libre devant sa bouche pour s'empêcher une nausée. 

"C'est effrayant.

- C'est vulgaire, corrigeai-je. 

- Ce truc est là depuis tout ce temps, tu crois ?

- Il y a de vieux os, alors celui qui fait ça revient et remet les choses en place. 

- Comme un jeu. 

- Je déteste cette affaire, pensai-je à voix haute. Combien de personne sont au courant pour le fantôme ?

- Ce genre de rumeur se propagent vite dans le coin. 

- En tout cas, ça écarte l'hypothèse d'un routier qui passait par là et qui aurait enlevé la gamine. Sachant que Porea est loin, ça nous laisse tout Badel, ou les fermes avoisinantes. 

- Si on suppose que le message est pour elle, précisa Edge."

Tout juste, mais il le devait. Il ne pouvait pas en être autrement. 

"Le dossier disait quoi à propos des amis des parents de la môme ? Y en avait qui habitait à Badel ?"

Il éteignit la lampe-torche et remit droit le col de son manteau de pluie. 

"Rien. En revanche, le grand-père ne vit pas loin.

- Il faisait partie de la liste de suspect ? 

- Pas à ma connaissance. 

- Edge."

Il me regarda plutôt que l'herbe humide. 

"John ? 

- Pourquoi des parents laisseraient-ils leur fille de cinq ans à une baby-sitter si le grand-père vit à moins d'une heure de route ?"

Ses yeux s'illuminèrent. On avait trouvé quelque chose. On avait une piste. Je regardai les os de ces animaux avant que nous ne redescendions vers notre campement. Les mots du vieil homme dans le parc en face de ma maison me traversèrent l'esprit. Non, rien ne résisterait éternellement à cette foutue tempête. 


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