Les seigneurs de la route

Olivier Verdy

2 potes, 1 voiture, 1 ville, des ingrédients pour une recette sanglante.

Un trajet en ville en voiture, ça peut se concevoir de plusieurs manières. Il y a ceux qui, terrorisés, avanceront à deux à l'heure, regardant chaque croisement, chaque feu qui potentiellement peut passer à l'orange, chaque piéton qui pourrait décider au dernier moment de traverser en courant. Il y a ceux qui, avec précaution, suivent leur route en prêtant une attention correcte, persuadés que, de toute façon, les freins servent à ça. Puis, il y a ceux qui, distraits, discutent, chantent, téléphonent, se maquillent, qui ont à peine conscience de conduire une voiture et qui éventuellement provoqueront un accident par faute d'inattention – mais je ne l'ai pas vu venir, je vous jure -. Et enfin, il y a la dernière catégorie. Celle des conducteurs fans d'Ayrton Senna, de Sébastien Loeb ou de Michael Schumacher. Celle des pseudos pilotes qui n'ont ni les compétences ni les qualités des champions de la route et du circuit. Celle des assassins qui sont convaincus que tout le monde a conscience qu'ils sont sur l'asphalte et que le chemin le plus court est aussi le plus rapide.

-          Jipi, roule là, on va être à la bourre!

-          Oh ça va, on y sera dans 5, 10 minutes à tout casser, je ne peux pas doubler la vieille-là.

Jipi au volant. 35 ans. Vendeur d'électro-ménager dans une grande surface ; 1m75, très mince. On dirait presque maigre. La faute à une évacuation trop efficace. Sitôt avalée sitôt vidé. Pilote émérite depuis tout petit. Deux ou trois chutes en vélo, sans gravité. Les premiers slaloms en Ciao. Ah ! le bonheur de doubler les voitures par la gauche, par la droite, par le trottoir, de griller tous ces cons sur le passage piétons ou en coupant dans les sens interdits. Le seigneur de la route. Une formation accélérée en pilotage durant ses 2 années de livreur de pizzas. Certes, le véhicule n'était pas top – une mobylette peu maniable – mais là, on entre dans le temple de la vitesse et du temps de la débrouille. Quand on te dit qu'il faut livrer la commande en moins de trente minutes. C'est parfois  un vrai challenge et il faut ruser. Surtout qu'on a du  mal à gagner du temps sur l'échange client. Et les parcours sont semés d'embuche. Et hop, couper par le parc en évitant les gamins qui jouent, remonter la rue à sens unique, zigzaguer entre les voitures garées sans se prendre un rétroviseur. Bref. Deux ans d'entrainement assidu. Avec, à la clé seulement deux trois touchettes et quelque chutes sans douleur. Pour lui. Et puis, de toute façon, aucun client ne s'est plaint des pizzas délivrées en mode calzone.

Et au bout du contrat, le précieux sésame. Le permis voiture. Le B. Celui-ci. Celui qui donnerait le droit de faire revivre le mythe Mad Max ou Steve mac Queen. Même si dans le cas de Jipi, on s'arrêtera à Taxi 1, 2, 3, 4 et leur suite. Bon d'accord, il y a quelques concession à faire. Par exemple, fini le slalom sur les parkings entre les voitures. Ça ne passe pas. Pareil pour les trottoirs. Il est rare d'en trouver des assez larges pour une voiture. Ah la voiture !. Parce qu'un chauffeur digne de ce nom ne peut pas rouler avec n'importe quoi. Alors il faut qu'il soit marqué GTI, turbo, GTC, ou au pire, Sport. Ou golf. Il aura en général un poste qui aime le rap. Pas n'importe lequel. Celui qui est vulgaire, bruyant et bling bling. Si la chance et l'argent sont là alors quelques accessoires style volant sport, pare soleil, becquet de loser seront aussi présents.

 

-          Bon et alors le boulot aujourd'hui? putain la vioc tu dégages de devant ou merde !!!

-          Ouais pas mal, tranquille. L'autre con ne m'a pas fait chier. On était au parc Sainte Luce à refaire les haies. Ce sera terminé lundi au pire.

A ma droite. Cricri.33ans. 1m80.Un peu dodu. Expert co-pilote. Le Daniel Elena des espaces verts. Jardinier à la ville. Et pas que, il conduit aussi le camion pour emmener les outils. Alors, la ville et la conduite, il maitrise. Et comme il passe ses journées dehors, il connait tous les petits trucs qui font gagner du temps. « Quand le feu au bout du square Saint Amour passe à l'orange, tu sais que tu peux démarrer et passer devant ceux de la rue Megevand. » « Tu t'en fous des caméras au-dessus des feux de la rue de la Serre, ils ne sont pas branchés ». «  Y'a des travaux au bout du boulevard maréchal Juin mais on peut quand même passer sur le côté ». Une vie entière dédiée au conseil et à l'assistance. Dès le collège « oh gros, regarde dans son sac si elle n'a pas laissée son portable »" « t'es pas cap de lancer ce capuchon sur la prof quand elle tourne le dos.» .Et puis, à 16 ans, un apprentissage du métier de jardinier public digne des chevaliers du fiel. On retrouve Crici dix-sept ans plus tard avec une voiture délabrée qu'il ne prend jamais. D'ailleurs il est meilleur co-pilote que chauffeur. Et puis, après dix-sept ans d'apéritifs et de pauses, il n'est même plus sûr de ne pas vivre au-dessus de 0,5 mg d'alcool dans le sang. Tellement caricatural. Un vieux garçon comme tant d'autres.

 

-          Et toi le taf ?

-          J'ai vendu un lave-vaisselle : ça me fera un peu plus de tunes à la fin du mois.

-          Ah ben on va fêter ça alors !

-          Clair. Dans 5 minutes boss.

-          Bon si la vieille ne dégage pas assez vite, on coupe par Besset, ok ? sinon on va arriver tard et on n'aura plus les places cool sur le côté.

-          Yep boss. On dit on fait.

Coup de volant à droite, coup de volant à gauche histoire de faire un peu stresser la dame qui, devant, essaie de trouver une place pour se garer dans une rue tellement encombrée qu'on se croirait sur le parking d'un constructeur automobile. Et hop, d'un seul le coup le bolide allemand entre dans une contre allée et disparait.

Et réapparait quelques instants plus tard dans une rue parallèle.

-          Vas-y tu vas la griller !

Un bon coup sur l'accélérateur et au carrefour, Jipi et Cricri se retrouvent en compétition avec leur prédécesseur.

-          Fais lui un doigt ça va la calmer

Le geste fait, les deux compères se retrouvent devant. Enfin, ils vont pouvoir tracer un peu ; Le bar n'attend pas. En plein passage de troisième – presque à 80 quand même, elle a encore pas mal de reprise – crissements de pneus, freins bloqués puis un bruit sourd dans la calandre.

-          Oh putain de merde de chiottes. C'était quoi ça ?

-          J'en sais rien Attends on va voir !

Portières laissées ouvertes, les seigneurs de la route bloquent toute la rue. Sans feux de détresse qui pourraient user la batterie. Devant le pare choc de la voiture, un chien. Pas un gros, enfin quoi que. Pas un petit, même pas un beau. Un chien. Difficile à donner son âge ou sa race. Sans doute un bâtard. Oh rien qu'un bâtard !

-          Putain je ne l'ai pas vu arriver ce chien de merde

-          Ça craint, qu'est-ce qu'il foutait la ?

-          J'en sais rien ! d'un seul coup il s'est jeté sous les roues tu l'as vu hein ?

-          ben je ne sais pas trop je ne regardais pas

-          Si je te le dis, il est arrivé comme ça, comme s'il voulait se suicider !

-          Mdr. Tu crois que ça se suicide un clébard ?

-          Ben je ne sais pas, sans doute vu celui-là !

-          On fait quoi ?

2 ou 3 passants alertés par le bruit regardent la scène, intrigués.

-          Putain ça craint, on en fait quoi du clebs  pis y a tous ces gens.

-          Attends j'ai une idée. T'as une couverture ? ou un sac ?

-          Ah peut être dans le coffre. C'est quoi ton idée ?

-          Tu vas voir. (et assez fort pour qu'on l'entende loin). Allez, vite on le charge et on l'emmène chez mon cousin. Il est véto.

Jipi ouvre son coffre tout propre et attrape un sac grande surface, ceux qui sont recyclables, l'approche du  pauvre chien qui halète, bave et les regarde de ces grands yeux tristes.

-          Aide-moi on va le mettre sur le sac en le portant un peu. Attention, à la une a la deux à la trois. Hop !

 

Le chien  gémit, couché sur le flanc, les cotes ensanglantées, larmes coulant vers sa truffe. Les deux amis le portent alors dans la voiture

-          Pas sur le siège ça va tout pourrir,  merde

-          Si. On n'a pas le choix si on veut être peinard. Fait gaffe avec le sac, on ne  pas en mettre partout.

 

Dans un cri d'apitoiement, le chien blessé se retrouve sur la banquette arrière bien emmitouflé par le sac Carrefour.

-Voilà, ça y est, emmenons le rapidement. C'est bon, messieurs, dames, désolé pour le dérangement. On libère la place et on s'en occupe.

Jipi réinstallé derrière son volant, Cricri à ses côtés.

-          Prends à droite sur le Lautin et descends vers le parc. C'est un coin tout tranquille.

-          Putain tu fais quoi ? ton cousin véto c'est quoi ce délire ?

-          Tu vas voir, je gère. Gare-toi sur le bord du trottoir.

La voiture stoppée, Cricri descend. Et ouvre la portière arrière. Pour une fois, il va faire quelque chose seul et ne pas conseiller les autres. Quelle prise de pouvoir sur lui-même. Il  attrape délicatement le sac, sans trop regarder le chien qui pleure sa douleur en silence.

Avec précaution, il le dépose à côté d'une poubelle.

-          Voilà, ni vu ni connu. Allez trace, Four stars on arrive!

 

 

Signaler ce texte