Lettre à Hélène (version avec argot)

Adèle Delahaye

Paul, poilu dans les tranchées en 1917, écrit une lettre à sa femme, Hélène, restée si loin et sans nouvelles de lui...

Le 6 janvier 1916, Verdun, matricule 9835.

Ciel gris, froid mordant, comme depuis mon arrivée ici.


Chère Hélène,

Cela fait si longtemps que je ne t'ai pas vue ! Je donnerai tout pour te retrouver, te tenir dans mes bras, entendre ta voix et te voir sourire, mais ici tout est incertain. Demain, serai-je encore debout ou aurai-je la croix de bois ?

Mon arrivée à la butte aux cailles m'a donné l'impression d'une descente aux Enfers. Pas un jour une becquetance chaude (et encore ! c'est lorsque nous ne faisons pas ballon...). Les ravitaillement sont aléatoires et insuffisants. Partout, l'odeur des cadavres. Pas une nuit sans le bruit des abeilles, des aboyeurs, des obus.

Parfois, certains explosent si près de la tranchée que cette dernière finit ensevelie sous la terre, déjà retournée maintes et maintes fois, tuant des camarades et, avec un peu de chance, deux ou trois gaspards.

Hélène, laisse-moi te parler encore un peu. L'idée qu'un jour tu liras peut-être cette lettre me donne envie de t'écrire encore et encore. Non pas que tu sois la seule à qui je peux parler, mais je me dis que, si je ne rentre jamais chez moi, si je clamece... Tu auras au moins su à quoi ont ressemblé mes derniers instants. Si je meurs demain, j'aurai au moins eu le temps de t'écrire cette lettre.

Pour revenir sur ce que je t'ai dit plus haut, j'ai vite compris qu'ici, plus un homme est haut gradé, plus c'est une carne.

De leur point de vue, tout est plus simple : ils ne dorment pas à même le sol, dans la boue, cette insupportable boue, avec des gaspards et des totos absolument partout. Et je ne parle pas de la dysantherie, de toutes les maladies que l'ont peut attraper...

Si l'on se promène dans les tranchées, on peut voir certains soldats, au mieux blessés, au pire refroidis, qui n'ont pas été évacués. Parfois, on en connait un, et on se dit que notre tour viendra. Mais quand ?

"Baïonnettes au canon", voilà l'ordre qui nous indique que l'on va faire un assaut. Nous obéissons tous. Certains boivent de l'alcool pour se donner du courage. L'homme qui mène le groupe commence à grimper à l'échelle. Nous avons tous notre bocal et notre barda, prêts. Le sergent siffle pour attirer l'attention des soldats. Il hurle "en avant !" et tous le suivons, nous mettant à découvert puis zigzagant entre les barbelés.

Nous commençons à traverser le No Man's land. Certains se cachent dans des trous d'obus, où les corps gisent et les gaz stagnent. S'ils n'ont pas leur cagoule et qu'ils les respirent, alors ils mourront là.

Dès que les fritz nous voient, les mitrailleuses et les crapouillots crachent, les obus explosent, les soldats tombent les uns après les autres. La terre est soulevée à droite, à gauche, les corps sont projetés par la force des explosions. Si certains reviennent, ce sera en copeaux. Ceux qui peuvent encore avancer avancent. S'ils passent les barbelés ennemis, ils se jettent dans la tranchée et se battent au corps-à-corps, tuant le plus d'allemands possible avec la Rosalie.

Je sais ce que tu pense, Hélène. Et pourquoi ne pas trouver un moyen d'échapper à cet enfer ? Tu sais, il y en a qui ont essayé. Ils se sont débrouillés pour se faire une fine blessure, mais on les a vus faire, ils ont été falotés et condamnés à mort pour mutilation volontaire. C'est le peloton d'exécution qui leur est réservé. Tous pensent qu'il vaut mieux se battre jusqu'à la gauche et clamecer chiquement. Se mutiler, c'est faire camarade, abandonner les autre soldats, être lâche.

C'est comme ça que les autres le perçoivent, en tous les cas. J'aurais encore des tas d'autres chose à te dire, mais je vais devoir terminer cette lettre là.

J'espère te revoir au plus vite,

Paul.

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