L'étudiant ou Le cincle plongeur

saurimonde

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
 
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! 

                                                                    — Baudelaire, Le Voyage.


Aujourd'hui, je me rendais en cours. J'étais fatigué et la chaleur réconfortante du lit me manquait déjà. J'avançais sous les lueurs crépusculeuses du matin.  Que les passants étaient horribles à voir. J'avais la sensation d'avancer dans une mer de cauchemars. Et que lorsque ces gargouilles mouvantes sortaient au dehors de mon champ de vision, qu'elles m'épiaient, couraient à moi ; allongeaient leurs longs bras effilés pour m'attraper. 

J'arrivai en cours, un soleil resplendissait au dehors. J'étais coincé ici. Je fus frappé par l'absurde, et ce ne serait qu'un lit de Procuste que d'imager cette absurdité aussi infinie que le fond d'un puits de Démocrite. Cette nommée éducation donnée n'était rien d'autre qu'une tunique de Nessus. Elle faisait fondre jusqu'au néant mon corps, mes rêves et mon âme. Je ne voulus plus la porter une nanoseconde supplémentaire. 

Pourquoi ne comprenez-vous pas que quelqu'un possédant une intelligence qui lui est propre ne peut la rompre avec votre intelligence collective déshumanisée  ? Quand bien même je tempérerais cette aliénation avec de l'indifférence ou les efforts les plus oublieux possibles, elle finira toujours par me révolter, et j'éclaterai de la rage de l'animal à qui l'on corrompt le sceau de sa liberté, son désir d'arracher la vie.

Aie un diplôme, tu serais tellement fier. Il faut que tu aies le permis, tu serais très content de toi !  Ces simulacres d'accomplissements m'écœurent. J'aimerais plutôt goûter au soleil. Vivre, rencontrer l'authenticité, la beauté.

Je me levai et criai : 

 — Bande de chiens aliénés dégueulasses et répugnants ! je veux être libre. Ce monde d'une indescriptible laideur me dégoûte. Et quand  je partirai dormir et que je rêverai, je sais que mes rêves seront moins absurdes que ce monde. À côté, même le canal m'est d'une indicible douceur. 

Je rentrai chez moi. Finalement j'ai passé tout l'été seul, il n'y avait rien à faire, rien à vivre. Je ne fis aucune rencontre. Je vivais entre le rêve et l'enfer.

Comme je suis moche, et comme j'ai tout raté.

Je me trouve si laid et stupide que je ne peux même pas me regarder dans un miroir, je fuis mon reflet où qu'il soit.

Combien de jeunes se tuent ? La plupart meurent en même temps que leurs rêves.

Je me suis perdu dans un encorbellement de cauchemars, où je me vis crier et mourir dans un dessein si noir qu'il n'y poudroyait aucun espoir. Ou bien cela se passait dans le monde réel, ou bien il n'y a aucune différence.

Embruns de sang, rêves infâmes, saumâtres cauchemars, cris dans le néant, soleil caché.

Je me suis allongé, immobile, j'ai contemplé ces visions avec stupeur. Je les ai laissées m'emplir d'une horrifique mélancolie et puis comme pour la faire partir, j'ai secoué la tête, je l'ai frappée sur toutes les surfaces, je voulais arrêter de souffrir.

Je compris que l'enfer était sur terre, les êtres invisibles de ce monde m'hurlaient aux oreilles pour que je ne m'endorme, elles ont les yeux d'Argus, sont les amphitryons de ce monde ainsi que ses factotums. Ce sont les mêmes qui me regardaient aussi le jour depuis les yeux des gargouilles humaines. La vie est faite de monstres.

L'art, la philosophie, les religions, l'infini, chaque croyance, ne sont qu'une différente interprétation de la même énergie.

Les mots et les pensées ne sont que des translations d'une imbécile superfluité, lorsque nous nous trouvons dans un Maëlstrom infini dont les études ne resteront jamais que des vraisemblances nées de l'ahurissement de l'Homme dans sa terrifique et océanique ignorance.

En rêvant j'ai trouvé l'Amour dans l'Abîme. Est-ce que cet amour me suivrait si je mourrai ? 

Aux réveils, pantelant, j'apercevais par mon infecte fenêtre ce qui était mon ombre. Elle répétait incessamment les erreurs du passé, elle en faisait bien d'autres encore, elle voulait pleurer mais sans pouvoir le faire. Les ciels devinrent moroses et ennuyeux, néanmoins je sais qu'il se cachait toujours derrière eux de mirifiques royaumes aux charmes ineffables.

Je parle d'endroits innommables, qu n'ont rien à voir avec les affaires humaines connues, et dont l'aperception nécessite de fendre les remous de l'écoulement tourbillonnaire des rêves.

Je connais le nom de tous les nuages, j'ai hurlé dans les nuits et rêvé plus de rêves qu'on ne puisse rêver. J'ai embrassé la souffrance du plus profond baiser et cueillis toutes les fleurs qui fleurissaient dans les ombres, j'ai égrené des cauchemars qui sont le fil d'Ariane vers les folies les plus enfouies. J'ai laissé mille désirs me ronger la peau et la chair et maintenant les vers habitent mon cerveau malade. 

Puis, à force de fuir dans un paradigme onirique, je compris que les contrées du rêve étaient toutes aussi réelles que ce que l'on appelle la réalité. Mais ce monde n'existait que dans mon imagination, je compris que cet amour spectral aperçut au linéament d'un rêve n'était autre que moi-même. Car chaque chose n'est qu'une et ne vit qu'à travers mon esprit. Je suis l'abondance, le feu, l'eau, la tristesse, la joie, le courage, la lâcheté, le regret, la bonté, je suis laid et je suis beau ; je suis cet espoir qui reste même dans la mort, je suis ce désespoir qui ne s'en va jamais non plus, même dans le beau. Je suis un Homme. Je suis parfait et imparfait, j'ai peur.

Devrais-je vraiment me haïr et avoir peur pour être né comme je suis ? Je n'ai plus peur, c'est une peur irrationnelle de l'inconnu qui me tiraillait.

Imaginons un Homme né entre quatre murs, qui n'a jamais vu ne serait-ce que par une infinitésimale fenêtre une seule forme au dehors, qu'il n'était au courant d'aucune existence outre son habitation hermétique. N'aurait-il pas peur si un moyen quelconque lui faisait comprendre qu'à un moment donné il serait projeté à l'extérieur de son couvert ? Pourtant un nouvel univers d'une vastitude sans nom se trouve de l'autre côté.

L'on me prendra pour un simple céladon imbriaque, un Narcisse atteint de vésanie. Mais cet amour je l'ai vu, je l'ai ressenti. Aussi j'ai lâché au vent un mot dénotant la possibilité d'un rêve, d'une beauté en un endroit où les murs ont été affranchis, c'est tout ce que je puis faire pour vous, pauvres limaces claudicantes. Puis je suis sorti. Arrivé au bout du quai je vis mon reflet dans l'eau, et pour épouser le monde des rêves, je l'ai embrassé.

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