L'harmonium de la nature

Corinne Christol Banos

Un paysage qui se fait entendre...


Perdu dans ma vie, enfermé dans ce métier de comptable entre quatre murs, je n'en peux plus, j'étouffe. Alors, lorsqu'une proposition de travail en extérieur s'est présentée, je n'ai pas hésité une seconde.

J'ai sauté sur cet emploi pour me fondre et me ressourcer dans la nature, si présente dans ma jeunesse.

J'erre dans ce parc si cher à mon cœur. Mon esprit vagabond s'envole dans le passé, je revis mes aventures de petit garçon.

« Enfant, je m'amuse à compter les écureuils qui s'élancent d'un arbre à un autre, couleur de feuilles mortes, et parfois s'aplatissent par terre à la manière d'une grosse goutte de pluie pour ressusciter la seconde suivante d'un rebond magistral.

Je me promène parmi eux. J'ai 8 ans et je me prends à rêver que je suis, moi aussi, un petit animal libre de mes mouvements, me précipitant pour cueillir les noisettes qui feront mon dîner. Je frotte de mes petites pattes mon museau et je me faufile à l'intérieur d'un de ces grands arbres où un lit douillet de feuilles me tend ses douceurs craquantes. »

La nuit est étoilée au-dessus de moi. À 50 ans comme à 8 ans, ce jardin qui m'est confié à présent, à cette saison d'automne que j'affectionne particulièrement, me procure des frissons dans tout le corps. Respirer le parfum des différents arbustes jusqu'à m'en donner le tournis, effriter sous mes doigts les fleurs de ginestes qui laissent leurs empreintes jaunes soleil avec leurs odeurs encore sucrées de fin d'été. Taper du pied dans les tas de feuilles qu'un vent polisson a rassemblés, comme on tape dans un ballon. Elles craquent sous ma chaussure et le son qu'elles émettent se rapproche d'un petit rire malicieux, celui d'un enfant lorsqu'il fait une farce. Certaines virevoltent, refusent de se laisser dompter et s'envolent pour se poser un peu plus loin. Quand enfin, elles se laissent apprivoiser et deviennent poussière, une odeur de brûlé me chatouille les narines, semblable au feu de bois de mon grand-père lorsqu'il faisait cuire les châtaignes sur le gril de son barbecue.

Tout ceci m'exalte, me remplit d'une allégresse indescriptible.

Me voici, maintenant, là, seul parmi ce tableau vivant et en même temps je ne me suis jamais senti si entouré. L'atmosphère particulière de cet automne haut en couleur, m'envahit. Les branches des érables se ploient sous l'effet du vent, et certaines touchent parfois le sol, un peu comme de grandes mains venant caresser la terre de bruyère.

Elles bruissent sous les sauts irrespectueux des petits mammifères, qui se dépêchent de se mettre à l'abri de la nuit dans leur nid de brindilles et de mousses.

Le ciel nous contemple et nous sourit, ses points brillants zébrant la nuit de leurs empreintes célestes. La pleine lune éclaire le parc, celui de mon enfance où ma famille et moi nous venions pique-niquer et auréole de son rôle de grande sœur ce cadre magnifique.

Cette nature me prend, m'accepte, et je m'incline humblement devant elle. Je suis son serviteur.



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