L'homme aux yeux jaunes

mnette

réflexion philosophique sur la mort, la vie et le chemin de l'un à l'autre

L'homme aux yeux jaunes

 

Il est mort. L'homme aux yeux jaunes. Il me vient une envie d'écrire. Ce matin je me suis agitée, à ranger ce qui me semblait devoir l'être, machinalement, en pensées désordonnées. Mais ce matin, il est mort. Peut-on imaginer l'arrêt de la vie ? Notre cerveau est-il capable de comprendre ce néant-là ! La mort est-elle buvable ou imbuvable ? Rassasiera t- elle notre soif de savoir ?


Je n'aime pas la mort. Quoi que j'éprouve tout de même une fascination pour cet instant ultime et si solitaire. L'unique instant que l'on ne peut partager ! Cet instant englué dans le temps mais que j'imagine vivant ! Si vivant finalement. La vie serait mortellement ennuyeuse s'il n'y avait dans notre esprit le poids de sa finitude ! Certains diront que la mort est multiple. Le chemin pour y arriver certainement. La mort est la même pour tous. Inconcevable pour le mourant. Ni en corps ni en esprit. Seuls les vivants peuvent l'évoquer. Seuls les morts peuvent la vivre. Curieux mélange de genre : on vit sa mort ! Est-on donc vivant ou mort ?


 Qu'y a-t-il après ? Si je conçois un « après » la mort, la voilà vivante et séquestrée au temps ! Qu'y a-t-il donc après : l'attente consciencieuse et laborieuse vers cet ultime moment, que l'on nomme la vie, l'histoire. Il y a comme un tâtonnement dans nos histoires. Nos histoires qui débutent le plus souvent à côté d'une salle d'attente, comme si le présent ne tolérait point l'imperfection future de cette nouvelle vie ! A l'hôpital, je suis née en hurlant, entourée des mêmes couloirs qui m'y verront mourir en silence. Sinistres et glacials couloirs souvent, couloirs du condamné à recevoir ou à quitter sa vie et son entourage. La salle d'attente sera vide ou pleine selon l'histoire : vide de sens pour ceux qui la quittent quand moi je quitterais ma vie mais remplie de possibles pour ceux qui m'ont accueillie au jour de ma naissance.

 

Et pourtant ! L'expérience du dernier soupir à la vie est autant bouleversante ! Contradiction encore que ceci ! L'exhalaison ultime transmet à celui qui l'accompagne au bord de la mort, une exaltation intense à plus de vie. Comme si, soudainement renvoyée à elle-même, la vie se sublimait narcissiquement. Le souffle suprême se révèle. Dans un sens seulement, enfin je n'en suis pas sûr. Quel cadeau de la mort à la vie !

 

Quel mystère incroyable que ce partage-là, alors que le cerveau est cliniquement mort, mais le corps encore animé d'automatismes incompréhensibles, que le cœur bat si fort que je l'entends palpiter, je ressens tellement de vie dans ce corps déconnecté de son esprit. Encéphalogramme plat. Trois jours durant, son corps m'a parlé, a exprimé ce qui n'aurait jamais pu l'être par l'esprit. Deux nuits durant, ensommeillé de son demi-sommeil, je l'ai veillé, en veillant à me réveiller quand je m'assoupissais. Il a eu la grâce d'attendre que mon esprit soit vivant pour me léguer le repos de son corps. Définitivement. Et par là-même le repos de mon esprit. Par un hasard auquel je ne crois pas, cette attente, son attente, mon éveil, s'est achevé fenêtres grandes ouvertes, un jour ensoleillé et radieux, au son d'une fanfare inattendue qui jouait son morceau préféré ! Adieu à la vie, ode à la mort ! Ou au revoir la vie et à Dieu la mort !

 

Dieu ! Divin dont je devine ou crois la présence.......la mort est-elle si odieuse qu'elle exige de tous les peuples de se panser l'âme pour rendre leur vie supportable ? La vie serait-elle si fâcheuse sans la croyance. Est-ce notre finitude qui nous la rend absurde ou l'oubli de celle-ci ? En grandissant, perdons-nous notre rapport à l'enfance qui croît sans croire, parce qu'il a confiance. Croyons-nous par manque de confiance ? À quel moment de notre vie le divin devient-il indispensable ? Même aux plus incrédules, d'ailleurs ! N'est-ce pas au sortir de l'innocence ? À quel culpabilité nous figurons nous notre virginité perdue !

Hermétique destinée que la nôtre ! Inextricable complicité de l'esprit à nous échafauder des serments, des promesses, des espoirs afin que la machine avance envers et contre tout. Mais contre qui, contre quoi, pour quelle intention ? La foi, compresse inculte sur les débris de notre innocence perdue ou expression matérielle de l'existence de Dieu ? Pour quelle raison le nouveau-né n'exige-t-il pas avec ferveur la présence de ce Dieu qu'il viendrait de quitter ? Quand s'égare la confiance et se déclenche la croyance ? La vie devient la survie par déni de l'innocence ! Heureux les simples d'esprit le royaume de Dieu leur appartient ! Cette phrase me poursuit depuis toujours. Le royaume des innocents qui avancent dans la vie avec confiance.

 

Au final, la mort ne serait-elle pas l'unique supplique au retour à l'innocence. Quand la joie est joie, le bonheur ravissement, l'émotion sérénité. Le paradis est l'innocence du temps instant. L'enfer c'est la conscience du temps passant. Quand il n'y a plus de temps inscrit dans l'espace, il n'y a plus de juxtaposition de sens, il n'y a que la finitude absolue du premier instant qui n'est pas, qui ne naît pas. Au-delà donc, point de paradis ni d'enfer !

 

Que ne ferait-on pas pour atteindre la lumière ! Cette énergie qui se définit par la vitesse et par la masse. Ce besoin incessant de toujours aller plus vite, de toujours donner du poids au sens, d'amasser du matériel pour se sentir vivre, est-ce le prix à payer pour voir la lumière ? L'ermite immobile et dépouillé au monde serait-il plus vivant que nous ? En un sens, il rejoint ainsi l'enfant nu de sa naissance et le corps dépouillé de sa mort.

 

Il est mort. Il est mort l'homme aux yeux jaunes. Il n'a pas survécu, plutôt si ! Il a sur-vécu, vécu au-delà de sa vie ! L'écriture qu'il a couchée sur le papier est là pour témoigner de son esprit, de ses tourments, de ses adjonctions à son monde et à son existence. Ses lecteurs multiples propagent au-delà de ses mots l'au-delà de sa mort. Ils triturent en émotions personnelles les graines qu'il a semées en griffant le papier. Par le chemin de son esprit, parchemin de son éternité. Hors à contre sens, seule le temps rendra son œuvre impérissable ! En miroir à notre propre réflexion, elle la complète. Comme le fait tout être qui s'abandonne à son silence intérieur, l'écrivain, griffonneur, scribouilleur, tagueur n'a aucun mérite si ce n'est celui de s'être livré lui-même. Aucune gloire à se dénuder de sa candeur ! Il n'y a pas d'expression hors sa propre impureté. Même le plus jubilatoire des bonheurs est taché de l'écho le plus noir de la misère de ce qu'il aurait pu ne pas être !

  

J'ai appris la mort de l'homme aux yeux jaunes. Lui sait. L'absolue confiance à sa vie d'homme s'est dévoilée à lui. J'ai respiré l'air de sa planète avec lui, loin de lui mais dans le même espace-temps. Comme d'autres que moi qui pensons à lui. Comme tous les autres qui ne savent pas qu'il était vivant avant. Frappe les vivants et recueille les défunts, absolu sublime ! Que chacun accomplisse sa destinée dans le temps compté. Exister c'est être hors de soi, pour Soi, pour l'Autre. L'homme qui est mort a porté un bout de ma vie en écrivant un bout d'histoire de ce temps, contemporain de mon temps.

 Il avait un nom Jacques. Il n'en a plus besoin. C'était une écriture. Depuis, il se nomme lecteur.

 

Mnette

 

Octobre 2009 - janvier 2014

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