L'homme de Saint-Denis

Pierre De Gerville

Il ne se passe jamais rien à l'hôtel Juliette Dodu, Saint-Denis, Réunion. Jusqu'à l'arrivée d'un étrange touriste...

Samedi

Le Touriste est arrivé à Saint-Denis par le Vol Air Austral de neuf heures quarante-cinq, avec pour seul bagage une petite valise à roulettes et un exemplaire du Figaro coincé sous le bras.
Il a traversé l'aérogare sans un regard pour les vacanciers en uniforme Décathlon ou les locaux de retour de Métropole attendant un peu inquiets leurs sacs ou leurs colis au tapis à bagages.
Il n'a pas loué de voiture. Il a pris un taxi pour le Barachois et c'est ainsi qu'il a passé la porte de l'hôtel Juliette Dodu.
Il a payé une chambre double pour une semaine.
Et depuis, il attend.

Dimanche

Le Touriste est vêtu étrangement,  pour un touriste. Il est arrivé en costume gris, avec une chemise bleue sans cravate. Il porte des chaussures vernies – des chaussures de ville, pas des tongs ou surtout les indispensables chaussures de randonnée dont s'affublent les autres touristes lorsqu'ils vont aux îles, qu'ils randonnent ou pas.
Il est assez grand. Pas anormalement grand mais plus que la moyenne. Il est surtout très maigre. Ses pommettes sont creuses et ses orbites plus encore et abritent un regard pensif bleu délavé. Il porte sa montre Breitling au poignet droit et une alliance. Il fume des roulées Pall-Mall.

Lundi

Le matin, le Touriste prend son petit-déjeuner devant la piscine. Il contemple les reflets du soleil sur la céramique. Il boit son café au lait, son jus de goyave et avale son mini-croissant – trempé dans son café au lait – tout en parcourant avec distraction son journal. Le même journal depuis trois jours.
Puis il reste là, dans son fauteuil en rotin, roulant et allumant cigarette sur cigarette d'une main nerveuse, pliant et dépliant son Figaro pour se donner une contenance,  consultant à intervalle régulier l'écran du portable qu'il a placé sur la table juste devant lui avec une précision maniaque. Comme s'il attendait un appel important. Mais le portable ne sonne jamais. Depuis trois jours.
Depuis trois jours, le staff du Juliette Dodu l'observe. C'est rare, un touriste comme ça. Et ce qui est rare à Saint-Denis est sans prix.
« Tout ce que je sais, dit le serveur du bar-restaurant de l'hôtel qui lui apporte ses repas, c'est qu'il aime le rhum arrangé cannelle-citron et qu'il déteste le poisson.
- Sa valise est presque vide, ajoute l'énorme femme de chambre qui est fan des télénovelas diffusées en boucle sur Antenne-Réunion et a l'impression de vivre un rêve éveillé depuis l'arrivée du Touriste. Presque vide ! Sa trousse de toilette et des sous-vêtements et une chemise. Et un livre mais toujours dans le plastique rouge, là, le pastique Relay de l'aéroport.
- C'est bizarre, ça, apprécie le serveur. Presqu'autant que de détester le poisson.
- Pas de short ! Confie la femme de ménage. Pas de maillot de bain ! PAS DE CHAUSSURES DE RANDONNEE ! »

Mardi

Les deux réceptionnistes, eux, savent que le Touriste ne quitte jamais l'hôtel – et rarement son fauteuil. C'est un fauteuil stratégique : il offre une vue en enfilade sur la piscine, la petite terrasse, et derrière sur la grille en fer forgé et la rue. En se penchant à peine, on peut aussi surveiller la salle de restaurant, puis le bar et la réception. Une seule fois, il a abandonné son poste et trouvé au retour sa place prise par une énorme Sud-Africaine. A part eux, la terrasse et le patio étaient déserts. Le Touriste a eu l'air troublé, brièvement. Puis il s'est assis sur le fauteuil juste à côté de la Sud-Africaine. La Sud-Africaine s'est reculée instinctivement mais a fait semblant de ne s'apercevoir de rien.  Le Touriste a encore rapproché son fauteuil. La Sud-Africaine lui a jeté un regard incertain et il lui a balancé un sourire un peu sadique et tendant le cou vers elle et elle a ouvert de grands yeux et a battu en retraite dans sa chambre. Et le Touriste a retrouvé son trône.

Mercredi

Depuis deux jours, le staff du Juliette Dodu prend des paris. Le réceptionniste numéro un, qui s'appelle Marcel, pense que le Touriste est un tueur à gage qui attend sa victime. Mais la femme de chambre n'a trouvé aucune arme dans la petite valise à roulettes.
Le réceptionniste numéro deux, qui s'appelle Martial, affirme que le Touriste est un trader qui a coulé une énorme banque – et qu'on va bientôt en entendre parler aux infos. Mais le présentateur de LCI déroule imperturbablement toute la misère du monde sur l'écran de la salle de restauration sans jamais faire allusion à la moindre faillite.
La femme de chambre, qui vide les cendriers, est certaine qu'il va bientôt mourir d'un cancer du poumon, vu tout ce qu'il fume.
« Si tu étais en phase terminale, tu viendrais à Saint Denis, toi ? lui a rétorqué Martial un peu hautain. »
Et même s'il tousse souvent, le Touriste reste inexorablement en vie et ne semble pas prêt à quitter de si tôt le monde des vivants.

Jeudi

Seul le serveur sait tout du Touriste. Il l'a cuisiné petit à petit. Avec discrétion et professionnalisme. Il lui suffit d'ajouter les petits brins d'information glanés au fil des commandes pour tout comprendre.
Le premier soir, le Touriste a pointé la carte d'un air surpris :
« Vous faîtes des moules-frites, à la Réunion ?
- Le cuisinier est de Barfleur, a dit le serveur. Il y tient.
- Barfleur, a répété le Touriste dans sa barbe. Le monde est petit. »
Mais il n'a pas dit pourquoi – et le serveur s'est bien gardé de le lui demander.
Le lendemain, la diode de son portable a viré au rouge.
« Je peux le mettre à charger au bar, si vous voulez, a glissé le serveur qui s'était approché subrepticement.
- Non ! a répondu le Touriste en criant presque. J'ai encore un peu de batterie. »
Puis il a ajouté, comme pour justifier son attitude étrange : « J'attends un appel.
- Ah, a dit le serveur. Le travail…
- Le travail… a dit le Touriste d'un ton absent. Avant de chuchoter, dans un murmure presque inaudible : Les femmes. »
Mais le serveur avait tout entendu.

Vendredi

La nouvelle a fait le tour du Juliette Dodu : le Touriste attend une femme. C'est-à-dire que le centre du problème s'est déplacé – qui est cette femme ?
« Moi, dit Martial, je te dis qu'il a trompé sa femme et qu'elle s'est barrée ici et qu'il vient se faire pardonner. C'est comme ça que je suis arrivé à Saint-Denis, après tout. C'est classique.
- Et moi, dit Marcel, je te dis que c'est pile l'inverse. C'est sa femme qui l'a trompé et elle s'est barrée ici avec son amant et il vient la reconquérir. C'est comme ça que je suis venu à Saint-Denis, moi.
- Et ta femme ? dit la femme de chambre.
- Toujours à Saint Pierre. Avec son amant.
- Moi, dit la femme de chambre, je pense que c'est plutôt lui qui trompe sa femme. Avec une amante ici. Une belle Câpresse. Elle ajoute avec coquetterie : Ca m'est déjà arrivé.
- C'était toi, la belle Câpresse ? demande Marcel  en lui jetant un regard incrédule. 
- Cocu, répond la femme de chambre. » 

Samedi

Le serveur apporte au Touriste un Figaro tout neuf. Le Touriste accepte avec gratitude mais le déplie à l'envers et ne s'en aperçoit pas. Ses traits se sont encore creusés. Il semble épuisé. Et soudain, un miracle se produit : le portable se met à sonner. Le Touriste lâche son journal et s'y reprend à plusieurs fois pour arriver à décrocher. Sa main tremble.
« Mathilde ? »
Le serveur entend un faible grésillement, à l'autre bout du fil.
« Mathilde je suis à Saint Denis. A l'hôtel. Juliette Dodu. J'attends. J'ai tout lâché. Je veux… »
A ce moment les traits du Touriste se décomposent. Son portable lance un trille joyeux et sa batterie rend l'âme avec fanfare et flonflons. Le Touriste contemple un instant l'appareil d'un air médusé. Et il se met à le matraquer contre la table en teck en hurlant :
« PUTAIN – D'ENCULE – DE – PORTABLE – DE MERDE ! »
La Sud-Africaine, qui déjeune à quelques sièges de là, fait un bon sur sa chaise et galope vers sa chambre. Le Touriste lâche ce qui reste de son téléphone et s'aperçoit que le serveur est juste à côté de lui.
« Excusez-moi, dit-il. C'est un appel très important.
- Vous auriez dû le brancher au bar, remarque le serveur. »
Puis il s'affaire très vite sur la table adjacente parce que le Touriste semble à deux doigts de lui sauter à la gorge.

Samedi soir

« J'ai cru qu'il allait me tuer, dit le serveur.
- En même temps, attendre une semaine pour se faire planter par son portable… dit Martial.
- Elle l'aura bien fait poireauter, sa connasse, dit Marcel.
- Je te dis que c'est lui qui l'a trompée ! dit Martial.
- En tout cas, maintenant la Sud-Africaine l'évite comme la peste, dit le serveur.
- Je me demande si elle va venir, sa Mathilde… dit la femme de chambre. »

Dimanche

Ce matin, le Touriste a l'air plus désespéré qu'à l'accoutumée – comme si les événements de la veille avaient ôté le peu de vie qui restait en lui. Il n'a même pas touché à son jus de goyave, ni déplié son Figaro. Il est descendu de sa chambre pieds nus, en retroussant son pantalon. Il a roulé les manches de sa chemise. Avec sa barbe d'une semaine, on dirait un homme d'affaire naufragé sur une île déserte.
Le Touriste allume une cigarette et se perd dans les volutes de fumée grise et le serveur voit deux larmes couler le long de ses joues usées, et le Touriste ne cherche pas à les effacer. Alors le serveur fait quelque chose qu'il n'a jamais encore fait et que jamais plus il ne fera : il coupe LCI. Il lance Kozmic Blues sur la stéréo, à fond, parce qu'une tristesse si pure et si absolue mérite autre chose que la sordidité d'un petit-déjeuner continental, quelque chose de plus grand, de fort, les accents déchirés de Janis Joplin.
Et le Touriste reste là quasi immobile dans sa fumée et dans ses larmes et soudain les deux réceptionnistes voient la porte du Juliette Dodu s'ouvrir et une femme apparaît, une Métro en short et tongs mais pas une touriste, une Métro qui doit être sur l'île depuis quelques mois, avec sa peau déjà tannée par le soleil, l'élégance je-m'en-foutiste des expats et ses cheveux un peu en broussaille retenus par des lunettes de sport en serre-tête.
Le Touriste plante sa cigarette dans le cendrier et la clope reste comme ça, fumant faiblement comme la queue d'un avion crashé. A ce moment une gamine se faufile entre les jambes de la femme et la porte, une gamine minuscule des îles, déjà sauvage et dorée, avec des cheveux délavés ondulant jusqu'aux fesses et des yeux trop grands.
La petite crie : « Papa ! » et se met à courir vers lui et le Touriste se lève et la regarde avec les yeux d'un homme perdu dans le désert qui trouve enfin l'eau après un long, si long voyage.

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