L.O.F.T

bartleby

4. Le Meccano

- « C'est que je ne reste pas dormir, ni manger, vous devez vous tromper sur mes intentions…

- Je ne comptais pas rester. C'est toujours ce que disent les rares personnes qui passent la porte du loft ». Le sourire de Nobody changea. Il était exagérément déployé. Je pouvais voir ses dents.

- «  Non, mais sérieusement, je ne recherche pas l'hospitalité ! C'est très gentil de votre part, mais… On m'attend dehors ! Je dois vous laisser». Je commençai légèrement à frissonner. Cela ressemblait fort à un traquenard. Y avait-il vraiment une fête de prévue ? Nobody soupira, d'un petit air rêveur, la voix monocorde :

- « Aaahh… Dehors… Quel joli mot. Ça fait longtemps que je ne l'avais pas entendu… Enfin, croyez-moi, ici c'est devenu une notion tout à fait abstraite ». Elle m'inquiétait de plus en plus.

- « Pourquoi dites-vous cela ?

- Pour ma part, cela fait bien 10 ans que je n'ai pas mis le nez… Dehors…

- Vous plaisantez ?

- Pas du tout ». Sa lèvre inférieure tremblait.

- « J'avais plus ou moins 40 ans lorsque j'ai passé La Porte ». Elle avait insisté sur les deux derniers mots. Je déglutis. Elle blaguait, forcément. Je tentais :

- « Vous êtes du genre casanière ?

- Je suis du genre prisonnière, Karine » rectifia-t-elle en ravalant un sanglot. Puis elle se reprit.

- « Arrêtez Nobody ! C'est carrément flippant ce que vous dites ! Vous avez réussi le canular et la blague ne devient plus très drôle, qu'on en finisse ! Allez… Montrez-moi les caméras, là !

- Les caméras sont là, là…là, là, là, là et… là aussi… Voilà. Ça, c'est pour le couloir menant aux chambres. D'autres questions ? ». Je restai effarée, suivant avec horreur la direction que prenait la main de Nobody. Il y avait en effet des petites caméras de surveillance, leur LED rouge clignotant à un rythme lent. Je criai, affolée, sans réussir à bouger, pétrifiée :

- « Laissez-moi partir ! Je vous en prie ! Il faut que j'y aille ! Je veux pas rester ici !!!

- Donc, voici votre chambre… », continua-t-elle comme si de rien n'était. Puis elle frappa trois coups à la porte.

- « C'est moi ! » dit-elle intelligiblement. Je tombais à ses genoux, en pleurant de terreur :

- « Pitié ! Pitié ! Pourquoi vous faites ça ?! Pourquoi ?!

- Relevez-vous, ce n'en sera que plus facile pour vous et moi… ». Elle me releva en me tirant le bras, difficilement. Je ne sentais plus mes jambes. Un cliquetis déverrouilla la porte. Nobody me fit entrer et m'allongea sur le lit. Elle repoussa une corbeille qui se trouvait sur l'oreiller. Tel un panier garni, il contenait plusieurs échantillons : des savons, du parfum, du shampooing, des bonbons au coquelicot, d'autres à la violette. Un bâton de sucre Candy.

- « Bon, je te la laisse. Sois gentil, tâche de lui faire un peu la conversation ! 

- Mmoouais, c'est bon ! ».

Elle fit demi-tour, passa la porte et la ferma doucement. Le cliquetis se refit entendre. Aussitôt, un homme à quatre pattes sous une table de la chambre se releva. Il se cogna la tête :

- « Wow ! » gémit-il en frottant ses cheveux broussailleux.

- « Bah… J'en ai vu d'autres… Vous vous appelez comment pour l'instant ? Karine, c'est ça ? ». Mes yeux étaient injectés de sang. J'entendais ce qu'il me disait, mais je ne parvenais pas à bouger, fixant le plafond. Il s'approcha, doucement.

- « Moi, c'est Le Meccano. Parce que ben… Enfin, tu comprends, t'es pas idiote. C'est ce que je fais. Je répare, quoi. Dès qu'il y a une machine, je m'y colle comme un aimant sur de la ferraille. C'est comme ça, ça m'attire de démêler les fils, pianoter sur des portables, des ordinateurs. Tourner, toucher des boutons ça… Ça m'excite… ». Il s'assit près de moi, passa une main sur mes cheveux, continua sur ma joue.

- «  Non, mais, si je me présente, comme ça de but en blanc, c'est parce qu'on m'ignore ici, tu vois ? Par contre quand il y a un blème,… Alors je préfère prendre les devants. Surtout avec les femmes… C'est plus correct, tu crois pas ? Ohlàlà, d'ailleurs ça fait longtemps qu'on n'a pas vu de femmes, ici. Enfin, je veux dire une femme avec qui il y a moyen de… parler, discuter tranquillement, tu vois. Ben ouais… Il y en a une, c'est "patouche", Nobody, ben, elle a des choses à faire étant assistante particulière et la dernière va s'en aller tout à l'heure. Dommage. On avait commencé à bien faire connaissance, en plus… ». Coup d'adrénaline, je bondis :

- « Elle va s'en aller ? Quand ? Faut que je sorte avec elle ! 

- Il serait préférable que non, crois-moi !

- Pourquoi… ? ». On entendit vibrer sa poche. Il en sortit un portable, fit glisser rapidement son index sur l'écran. Il sourit, en dodelinant tout de même. Il n'avait pas l'air tout à fait satisfait du message qu'il venait de recevoir. Sur ce, il me laissa pour retourner sous la table, trafiqua je-ne-sais-quoi. Je l'entendis se parler à lui-même :

- « Bon. Alors on met ça là, comme ça. Allez, tout doux ma jolie, fais-moi plaisir… C'est parti…». Et je le vis appuyer sur un bouton, du bout du doigt.

A l'extérieur de la chambre, soudain, on entendit un énorme « clang ! », puis des cris. C'était une femme. Elle hurlait en pleurant :

- « Je vous en supplie ! Je ferai tout ce que vous voudrez ! Tout ! Lâchez-moi ! Non ! ».

Un coup de feu retentit.

Le Meccano, appuya de nouveau, sur le même bouton. Même « clang ! » à l'extérieur. Il se releva, me repoussa sur le matelas, puis vint s'allonger contre moi, les yeux fous.

- « Bienvenue Karine… ». Il émit un râle et m'embrassa. Impossible de le repousser, tant j'étais sous le choc. Sa main passa sous ma jupe, agrippant immédiatement ma petite culotte. Je commençai plus ou moins à me débattre, en le frappant dans le dos. C'est alors que la porte s'ouvrit avec violence.

- « Lâche-là ou j'te mets la trempe de ta vie ! On a du boulot ! ».

Silas le dégagea de l'arrière du col et l'envoya valser contre le mur. Puis il vint me relever et dit :

-  « Rhabille-toi, on t'attend en cuisine »

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