Lueur

pluie-de-soleil

La frontière entre rêve est réalité est bien plus mince qu'on ne le croit.

L'eau limpide clapotait doucement sous la coque du bateau, qui chaloupait comme ivre sur les flots bleus. Les grandes voiles blanchâtres, gonflées par le vent salé, se cambraient au rythme des bourrasques.

Le pont était silencieux. Jean était seul. Debout devant la proue de la goélette, il scrutait le ciel d'un œil inquiet. La mer était calme, silencieuse. L'eau miroitait de reflets turquoise, mais le ciel était chargé de nuages. Là-haut semblait se dérouler une bataille sanglante ; l'orage s'annonçait violent et les éclairs, meurtriers.

Et Jean était livré à lui même. Ils avaient tous disparu dans cette expédition, à laquelle il n'avait pas eu le droit de participer. Il leur avait pourtant crié que dans la grotte, l'eau allait monter à cause de la marée, et que les nappes de mazout du Docteur Poircuit n'allaient rien y changer. Mais bien sûr, qui écouterait un mousse qui avait pour seul passe-temps l'observation des algues ? Personne, évidemment. Ils n'étaient jamais revenus.

Un mousse seul maître d'un navire, quelle sombre ironie ! Il allait devoir se débrouiller sans l'équipage, cette fois. Et la barre, c'était lui qui allait la tenir. Les nuages grisâtres firent pleuvoir les premières gouttes. Un fin rideau de crachin se mit à tomber, éclaboussant le navire coincé loin de tout. Le ciel était devenu d'un noir impénétrable.

Soudain, le monde sembla perdre pied.

Un éclair déchira le ciel, si lumineux qu'il s'imprima sous les paupières de Jean qui fermait pourtant les yeux. Immédiatement rappelé à la situation, le jeune homme se précipita vers l'entrepont et empoigna fermement la barre. La pluie s'intensifiait déjà, il pouvait l'entendre marteler le pont comme pour en transpercer les planches. La mer hurlait sa colère en vagues déferlantes, et se jetait, comme affamée, sur le bateau grinçant. Le bois craquait, le grand mât tanguait, le pont se noyait, la coque fuyait.

Jean essuya d'une main moite la goutte de sueur qui suintait sur son front. La houle le rendait malade, et la peur plus encore. Il pataugeait dans plusieurs centimètres d'eau grisâtre.

La coque fuyait.

Il n'avait rien pour colmater la brèche, l'équipage avait emporté tout le matériel, même les voiles de rechange– l'illustre Docteur Poircuit avait suggéré qu'elles seraient très utiles comme tentes. Qu'avait ordonné le capitaine, lors de l'orage précédent ? Rabattre les voiles.

La coque fuyait.

Les grandes bâches blanches étaient le trésor des navires, leur cœur. Un bateau sans voiles était comme un océan sans eau, ou un désert sans sable. Mais lors d'une tempête, si on ne les repliait pas, elles se déchiraient telles du papier et les lambeaux restants demeuraient accrochés en haut des mâts, narguant les marins alors condamnés à toutes les remplacer. Jean avait bien l'intention de s'éviter des difficultés supplémentaires.

La coque fuyait toujours, un peu plus à chaque seconde.

S'il parvenait à sauver les voiles, il pourrait limiter la casse et ensuite colmater la brèche avec l'une d'entre elles. Le temps pressait. Malgré les trombes d'eau qui harcelaient la goélette, le jeune homme se risqua à grimper au mât de misaine, en s'aidant des épais cordages. L'eau glacée s'infiltrait dans ses habits, l'imprégnait tout entier de cette odeur caractéristique de sel et d'algues vertes. Ses mains écorchées glissaient sur les cordons de chanvre usés, et les vagues qui semblaient jouer avec le bateau tendaient vers le mât leurs gueules dentelées d'écumes, prêtes à se jeter sur lui sans aucune pitié.

Jean, les yeux embués, ne voyait plus du pont que les contours flous des balustrades de bois, assaillies par la pluie battante. Il avait déjà l'impression que ses bras s'enflammaient. D'habitude, il passait le balai, nouait les cordages et nettoyait les armes. Jamais il ne s'était occupé des mâts. Il n'était actuellement qu'à trois mètres du sol, mais jamais il n'avait grimpé aussi haut. S'il avait eu une vision plus nette des alentours, il aurait certainement rendu ce qu'il restait de son dernier repas, pris trois jours auparavant.

Depuis, il n'avait rien pu avaler. Depuis qu'il s'était retrouvé seul, il avait pour unique objectif de trouver un port le plus rapidement possible. Manger était une perte de temps, alors il n'avalait plus rien. Il n'avait pas faim, de toute façon. La peur et l'angoisse lui tenaient au ventre bien mieux qu'une ration de pommes de terre.

Le jeune homme serra les dents et leva la tête. Ruisselante sous le ciel tourmenté, la première voile était visible. Il n'avait plus qu'à escalader un mètre, puis à s'accrocher à la poutre qui soutenait le petit hunier, pour ensuite la décrocher et l'enrouler. Jean avait vu Max et Scott le faire, quelques semaines auparavant. Une larme parvint à se frayer un chemin sur sa joue trempée. Il ne devait pas penser à eux, surtout pas maintenant. Il secoua la tête et tendit la main vers la poutre. Il pouvait le faire. Haletant, le jeune homme s'accrocha au mât de toutes ses forces et pria pour que la poutre soit capable de supporter son poids. C'était stupide, il le savait. Pourtant, c'était bien de la terreur qui lui nouait les entrailles.

La pluie était maintenant si forte que Jean avait l'impression qu'elle lui arrachait la peau. Un éclair lacéra violemment les nuages. Son cœur rata un battement.

Sa main glissa, l'autre lâcha.

Il hurla. Ferma les yeux.

Dans sa chute, l'air froid lui brûla la gorge et les poumons, tout sifflait, tout tournait, tout était douloureux. Jean attendait le choc. Rendu sourd par les battements affolés de son cœur, c'est à peine s'il s'en rendit compte. L'impact n'en fut pas moins terrible. Dans une gerbe d'eau glacée, il s'enfonça dans le tumulte furieux des vagues, balloté comme un malheureux fétu de paille. Il fallait qu'il respire.

Vite. Maintenant.

Jean battit frénétiquement des bras, mais l'épuisement et la faiblesse de son corps maigre ne lui permirent que d'avaler un peu plus d'eau. Ses poumons allaient exploser.

Des bulles.

Le ciel noir.

Il ne sentait même plus le bout de ses doigts. C'était fini. Fini, comme pour tous ceux qui avaient trouvé en l'océan la violence et le danger là où les poètes trouvaient la paix et la beauté.

Pourquoi ?

Il n'avait fait qu'espérer là où la plupart auraient abandonné. Pourtant, son sort n'en était pas bien différent. L'eau s'infiltrait dans toutes les parcelles de son être, le sel asséchait son âme. L'eau bouillonnait, cruelle et indifférente à son sort. L'eau se moquait de sa vie. Elle s'en moquait car oui, on pouvait bien dire ce qu'on voulait, c'était elle la plus forte. Encore, toujours et à jamais.

Soudain, un éclair. Un éclair doux, chaud et délicat, qui enveloppa Jean comme dans un cocon de velours multicolore, qui sembla chasser la noirceur abyssale de l'océan pour le remplacer par un rayon de soleil.

« Regarde. »

Une voix dans sa tête. Jean savait pertinemment qu'ouvrir les yeux dans de l'eau salée était une très mauvaise idée. Pourquoi avait-il pensé une chose pareille ? Il était assurément au bord de la mort.

« REGARDE. »  insista la voix.

Jean ne sut jamais pourquoi, à cet instant, il obéit.

Tout se tut brusquement. Il voyait. En face de lui ondulaient des algues aux couleurs arc-en-ciel, et au milieu, un visage, plus doux et plus parfait que ceux qu'il apercevait en rêve, semblait doucement lui sourire. L'apparition, entourée d'une lueur indéfinissable, se perdait dans les noirceurs des profondeurs. Avait-elle une fin ? Ou même un début ? Quelle étrange vision.

Sombrait-il vers la folie ?

Le jeune homme ne sut jamais non plus pourquoi ses souvenirs ne lui réitérèrent jamais cet instant.

Lorsqu'il reprit conscience, le bleu azuré de l'océan reflétait parfaitement celui du ciel, et, trempé, il reposait sur le dos dans une barque de pêcheurs. Absorbés par leur travail, ces derniers jetaient au loin des filets colorés.

 

 

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