Mange, ma fille.

lorine

   La maison était inhabitée depuis plus de deux ans. Les gens du village ne voulaient pas l'approcher et faisaient systématiquement un détour quand ils devaient passer devant. Personne n'avait voulu la détruire ou même la vider depuis cette sombre nuit sans lune. La nuit, on y entendait des bruits étranges, des pas, des gens parler, parfois des cris. Mais les villageois avaient appris à vivre avec. Les fantômes étaient inoffensifs. Ils ne faisaient que revivre leur mort, encore et encore.

  Une nuit, deux silhouettes s'approchèrent de la grande maison. L'une était frêle, petite. Ses courbes étaient féminines et harmonieuses. L'autre était plus massive. On devinait des épaules larges et un buste costaud. Tout deux étaient munis de lanternes.

   Ils entrèrent dans la maison. Le petit portillon de fer, ainsi que la porte en bois pourri et abimé par le temps, grincèrent sur leur passage. L'intérieur de la maison avait été envahi par la poussière, les toiles d'araignées et les insectes. Mais tous les meubles étaient à leur place. Les deux visiteurs étaient dans l'entrée, qui servait aussi de salle à manger. La table, le buffet, les chaises et les chaudrons étaient rangés. Une cuillère reposait à côté d'une cheminée, ainsi d'un bol remplit de fruits pourris par les années. Une scène du quotidien figée à jamais dans le temps.

     – C'est ici que tu comptes payer ta dette, tisseuse ?

   – Personne n'est plus venu ici depuis longtemps, monsieur. Il y a sans doute encore beaucoup d'objets de valeur. Les Vaudrian étaient aisés, expliqua la dame cachée sous une cape chaude et noire.

   L'homme qui l'accompagnait était celui qui lui avait permis d'acheter sa maison, quelques années auparavant. Il lui avait prêté une grosse d'argent dont il avait exigé le remboursement sous toutes les formes existantes : le remboursement en nature faisant partie de ces possibilités. Il méprisait Audria et considérait son art comme une perte de temps. Il ne l'appelait jamais par son prénom. Il était important en ville et l'orgueil avait finit par lui durcir le cœur.

  – J'espère bien pour toi, lui dit-il en la poussant de son chemin.

   – Papa ? Fit une petite voix dans le noir.

   Audria tourna sa torche vers le bruit de la voix. Il y avait un escalier qui menait aux étages supérieurs. Un petit garçon était en bas de ces escaliers et toquait contre une porte. Cette dernière ne s'ouvrit jamais mais un homme la traversa.

   Le père et le fils étaient légèrement transparents. On avait l'impression que les couleurs de leur peau et de leurs vêtements étaient très ternes.

   – Qu'est-ce qu'il y a fils ? Répondit le père, encore à moitié endormi.

   – J'ai entendu du bruit dans la bibliothèque, en haut, répondit le gamin apeuré.

   – C'est sans doute maman qui lit. Tu sais qu'elle aime bien ça quand la maison est silencieuse.

   – Oui... mais j'ai peur, répondit le garçon en se collant contre son père.

   – Bon, viens. On va aller la voir.

   Les deux fantômes montèrent les escaliers. Le banquier les regardait, fasciné. Il n'avait pas peur, bien au contraire.

   – Comment sont-ils mort ? Demanda-t-il à Audria.

   – Personne ne le sait. Nous n'avons retrouvés leur corps que que le lendemain, dans le puits du village. Ils avaient la gorge tranchée.

   – J'aimerais savoir. Et puis il doit y avoir des ouvrages de qualité dans cette bibliothèque.

   Il monta les escaliers. La tisseuse le suivit. Le silence avait de nouveau envahi la maison. Ils s'approchèrent de la bibliothèque. Le petit garçon et le père étaient toujours devant la porte, inexistante. Cette dernière était tombée et reposait sur le sol, couverte de poussière. On pouvait même y voir des pattes de chats dessinées dans la poudreuse grise.

   Le père ouvrit la porte absente et entra, suivi de son fils, caché derrière lui.

   – Delma ? Delma ! Hurla le père.

   Ils purent la voir, allongée sur le sol, les yeux livides, le visage et le corps recouvert de tâches de sang. Ses yeux étaient grands ouverts. De sa bouche s'échappait un léger filet carmin. Sa gorge semblait avoir été lacérée. 

   Le petit garçon était caché derrière une chaise (toujours présente). D'un seul coup, son cou prit brusquement un angle bizarre et deux blessures rouges fleurirent sur son cou. L'enfant ne réagissait plus. L'agresseur n'étant sans doute pas mort, personne ne pouvait le voir en dehors des fantômes.

   Le gamin fut posé délicatement sur le sol. Son fantôme était encore plus livide et ses yeux fermés laissèrent s'échapper des larmes de sang. Bizarrement, il était serein et ne semblait pas avoir souffert.

   Le père de famille se retourna et hurla de peur et de colère. Il se saisit d'un balais fantomatique (maintenant posé sur le sol) et se précipita vers l'ennemi invisible.

   La réaction de la bête ne se fit pas attendre. L'homme eu la gorge tous simplement arrachée. Il tomba sur le sol. Il fut le dernier à mourir cette nuit là. Quand la scène prit fin, les fantômes disparurent et le silence revint, lourd, stressant, pesant.

   – Mais qu'est-ce qui les a tués ? Demanda le banquier.

  Il entra dans la pièce, examinant les étagères de la bibliothèque.

   – On l'ignore encore aujourd'hui.

   – Mais c'est horrible et que fait notre garde ? Ils n'enquêtent pas ?

  – Sans doute qu'ils l'ont fait et n'ont rien trouvé, répondit Audria.

   – J'espère que cette créature est loin de la ville et qu'elle ne ressortira pas de sa forêt.

   – Mais qui vous a dit qu'elle était partie ?

   Il se tourna vers Audria. Cette dernière n'était plus seule. À ses côtés se tenait sa fille adoptive, Rena, l'étrange demoiselle aux yeux dorés qui aidait la tisseuse dans ses travaux. Il l'avait croisé plusieurs fois. Elle ne parlait pas – ou très peu – et était extrêmement méfiante.

   Cette nuit-là, elle était devant lui. Ses yeux brillaient encore plus dans l'obscurité. Un air très étrange, quasi animal se dégageait d'elle. Il vit aussi ses canines, démesurément grandes et son sourire carnassier. Bien évidemment il comprit, mais c'était trop tard (comme à chaque fois qu'elle frappait). Il ne vécu pas assez longtemps pour révéler l'identité de cette monstrueuse gamine. Il ne se souvint que du regard haineux de la tisseuse et de ses paroles.

   – Mange, ma fille.


________________________________


Cette fiction est inspiré d'un livre "La légende de la maison Krately" que l'on peut trouver dans le jeu vidéo : TES V : Skyrim.

Signaler ce texte