Mon réveil tourne en rond

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MON REVEIL TOURNE EN ROND

A Lapinou, pour toutes nos nuits de calme.

Elle se retourna une nouvelle fois. Elle était agitée. Elle tenta d’ouvrir un œil : l’effort semblait immense. Elle renonça pour le moment.

Elle bascula sur le dos, toujours indécise. Elle entrouvrit enfin un œil : le referma.

Elle le rouvrit ; ouvrit l’autre. Elle sentait bien que quelque chose d’inhabituel se passait. Elle n’en avait pas encore une conscience bien définie mais son instinct lui soufflait l’étrangeté de la situation. Elle ne bougeait pas, restait figée sur son petit lit. Elle ferma les yeux pour tenter de faire le point. Il y avait tout d’abord cette brume. Elle montait du sol, lentement, comme si la moquette se consumait : étrange. Ensuite, le plus insolite demeurait ces grandes oreilles sur les murs qui émergeaient à intervalles réguliers. Elle ne ressentait pas de peur, mais de la curiosité et un certain malaise : c’était quand même bizarre ces oreilles...

Enfin, il y avait son réveil : il tournait en rond.

Elle récupéra Lapinou sous sa couette afin qu’il soit au courant, qu’il se rende compte des événements. Elle frotta du bout de ses petits doigts son étiquette rassurante. Il s’agita, se lova dans son cou. Elle plongea son nez dans ses bouclettes, respira son odeur. Cela sentait le lapin : tiens, quelque chose de normal. Ses poils la chatouillèrent mais elle ne dit rien, ne bougea pas. Il était si chaud, si confortable.

Et toujours cette brume, ces oreilles, ce réveil qui tournait en rond.

Lapinou bien serré contre elle, elle ferma ses yeux s’enfonça sous sa couette et retomba sereinement dans les bras de Morphée.

Elle appuya sur la poignée avec son coude pour ouvrir la porte. Le dossier d’une main et l’espresso dans l’autre, elle manqua de renverser son café.

Elle pestait intérieurement : encore un interrogatoire bidon. Vu qu’elle était la seule représentante du sexe faible dans tout le commissariat, on lui confiait tous les interrogatoires de femmes. A sa mutation son ancien capitaine l’avait prévenue :

"Anaïs, vous ne partez pas pour le Sud, mais pour le sud du Sud : la Catalogne. Cela a ses avantages et ses inconvénients. Bon courage et revenez-nous vite!"

Elle s’était dit en son for intérieur qu’il ne fallait pas exagérer et vouloir rejouer Bienvenue chez les Ch’tis mais cette fois-ci du nord vers le sud! Et pourtant, parfois...

Les avantages, elle les avait vite découverts : la mer, la plage, l’ensoleillement maximal, la douceur des températures, les anchois de Collioure, le vin doux de Banyuls, les tourons et les rousquilles. Comme elle appréciait aussi le rugby, elle avait un sujet de conversation avec ses collègues masculins, tous supporters acharnés de l’USAP, l’Union sportive des arlequins de Perpignan aux couleurs sang et or, les armes de la Catalogne.

Pour le reste entre le burro catalan (qui est bêtement un âne), le patois local (pardon, le catalan) et le machisme inhérent à cette société patriarcale, la vie n’était pas tous les jours facile pour l’inspecteur Anaïs Eustache. De plus, avec son travail et ses horaires élastiques, elle avait du mal à lier contact. Les seules personnes qu’elles fréquentaient pour l’instant étaient ses collègues de bureau, qui n’étaient pas particulièrement ouverts d’esprit et accueillants. Surtout qu’elle, elle venait du Nord (pour les Perpignanais, au-dessus de Narbonne, c’était déjà le Nord). Elle était presque Parisienne, quelle horreur!

Elle arrivait du sud-ouest de Paris, d’un petit village situé dans la forêt de Rambouillet. Autant dire que le contraste était saisissant. Elle avait tenté d’expliquer un jour à ses collègues de travail la beauté de sa région : les étangs, les grandes forêts de feuillus, les sangliers et les chevreuils, la chasse à courre et le brame du cerf, la population équine plus nombreuse que la population humaine. Ils s’étaient moqués d’elle : trop froid, trop humide, trop au Nord! Et la chasse, ici, on la pratique dans la montagne, dans les Albères ou dans la Cerdagne, pas avec des chevaux et des bonhommes en livrée rouge dans la forêt. Tuer un isard, un mouflon ou un coq de Bruyère, ça c’était de la chasse! Elle avait renoncé à ce sujet de conversation. De toutes les façons, c’était toujours mieux en Catalunya, même s’ils n’avaient jamais eu l’occasion de voir ailleurs.

Son village lui manquait : l’ambiance des soirées organisées par les villageois n’avait pas d’égal(soirée bistrot, soirée country, rallye vélo, fête de la Saint-Jean, fête du village). Bien sûr, elle rentrait de temps en temps mais 8 heures de voiture, c’était long. En hiver, la traversée du Massif central pouvait s’avérer longue et difficile avec la neige et le verglas. De plus, elle ne pouvait pas encore demander de congés, son arrivée était trop récente.

Mais, bon, pour l’instant l’amour de son métier et la volonté d’apprendre lui redonnaient courage quand l’absence de ses amis et de sa famille se faisait trop sentir. A l’aide de Facebook et d’Internet, elle partageait encore un peu la vie des siens. Et puis l’été serait bientôt là et elle savait que les visites abonderaient (la passion des Parisiens pour la plage n’est pas prête d’être assouvie).

Un peu de concentration : elle parcourut rapidement le dossier qu’elle avait entre les mains. Une jeune femme avait été arrêtée ce matin dans une laverie automatique alors qu’elle était en train de s’acharner sur la porte d’un lave-linge sans arriver à l’ouvrir. Elle était devenue folle et commençait à taper sur le hublot à coups de chaise. Un client, inquiet pour sa sécurité, avait prévenu la police avec son portable. Les gardiens de la paix l’avaient interpellée en pleine crise d’hystérie et avaient même dû la menacer de leurs armes pour parvenir à leurs fins. Ils l’avaient embarquée avec son linge dont elle ne voulait pas se séparer.

Elle s’était tout de suite dit : «Encore une gitane du quartier Saint-Jacques qui a voulu éviter de mettre la monnaie dans la machine!». Non, elle ne devenait pas raciste mais elle devait admettre que les problèmes se multipliaient avec la communauté tsigane de Perpignan. Ils étaient installés dans l’ancien ghetto juif de la ville et vivaient complètement hors la loi. Les policiers n’y mettaient jamais les pieds...et il ne fallait pas leur parler des émeutes de mai 2003. Ils avaient laissé dégénérer la haine entre les communautés gitane et maghrébine suite au meurtre d’un Gitan par un jeune Franco-Algérien, pour un simple vol d’autoradio. Depuis, des mesures avaient été prises pour améliorer la vie sociale de ces quartiers : construction de la Casa Musicale où l’on pouvait entendre aussi bien du raï que des chants tsiganes, édification d’une mosquée... Mais ce n’était pas suffisant, les mentalités, quant à elles, n’avaient pas changé. Anaïs s’était promenée dans le quartier Saint-Jacques lors de l’une de ses trop rares après-midi de libre et elle s’était sentie vraiment une païa, une “non-gitane”, une étrangère dans cette ville de France. C’est une impression qu’elle n’est pas prête d’oublier. Bien sûr, les Gitans ont la réputation de se montrer généreux et d’être d’excellents musiciens mais leurs enfants sont souvent adeptes de l’école buissonnière et leurs femmes enfermées à double tour à la maison.

Enfin, ces problèmes la dépassaient largement. Elle se devait de comprendre ce qui s’était passé ce matin dans cette laverie automatique.

Ils avaient été arrêtés, cette jeune femme et son ballot de linge, et ils l’attendaient dans la petite salle d’interrogatoires.

Elle qui rêvait de participer à la résolution de l’énigme dont tout le monde parlait, c’était une nouvelle fois peine perdue. Cela resterait du domaine du fantasme. Elle n’en verrait qu’une fois dans sa vie une enquête comme celle-ci (et heureusement d’ailleurs).

En effet, depuis quelque temps une série de meurtres inexpliqués agitait la ville du centre du monde (Dali avait dû être victime d’une sacrée hallucination ce 19 septembre 1963). Toute la police travaillait sur l’Affaire avec un grand A. Toute? sauf Anaïs qui était reléguée aux affaires courantes. On lui avait clairement expliqué qu’étant ici depuis peu, elle ne connaîtrait ni les indicateurs nécessaires ni la typographie des lieux et donc qu’elle ne pouvait pas participer à l’enquête. Elle gênerait plus qu’autre chose. Elle enrageait.

Elle apprenait les détails des meurtres au fur et à mesure par les journaux et suivait l’avancée de l’enquête par les bribes de conversation qu’elle surprenait dans la salle de pause ou dans les couloirs du commissariat. La situation n’était pas des plus glorieuses. Cinq assassinats avaient été perpétrés en 10 jours apparemment par la même personne dans des endroits différents de la ville : quai Vauban, auprès du Castillet, au Palais des Congrès, au pied de l’église Saint-Jacques et, le dernier, au palais des rois de Majorque. Aucun lien ne rattachait selon toute apparence ces cinq personnes, hormis le fait qu’elles étaient toutes de sexe masculin. Mais leurs âges, leurs origines et leurs fréquentations n’avaient rien de commun : sans témoin, cette affaire représentait un vrai casse-tête chinois pour les enquêteurs. Même la manière d’opérer variait à chaque fois. C’était comme un meurtre commis au hasard, comme si le meurtrier assassinait d’une façon impulsive : il s’adaptait à chaque situation mais l’issue était forcément fatale. Pourquoi la police pensait que c’était le même meurtrier? Parce que justement, il n’y avait absolument aucun indice dans chaque cas et aucune raison pour que ces gens-là soient tués. Leurs histoires étaient passées au crible, sans succès. Jusqu’à ce jour, l’enquête piétinait et la presse et le préfet commençaient à réclamer des comptes au commissaire et donc, par ricochet à son capitaine. Le nouveau meurtre de ce matin n’allait pas arranger sa situation.

Anaïs se passionnait pour cette affaire. Elle achetait systématiquement tous les journaux qui avaient écrit le moindre entrefilet. Au début, seuls le Midi Libre et l’Indépendant traitaient du sujet mais maintenant les grands quotidiens nationaux suivaient également l’enquête. Elle rassemblait toutes les informations possibles dans une grande pochette cartonnée rouge : articles, transcriptions des paroles surprises chez ses collègues et des bruits de couloir, pages internet imprimées... Elle les lisait le soir avant de se coucher (pas étonnant qu’elle dorme mal en ce moment). Mais elle devait avouer qu’elle n’était pas plus avancée que ses camarades. La piste d’un malade mental se confirmait quand on voyait le modus operandi de l’assassin : visiblement pas de préméditation, pas de mobile évident et des lieux, des heures, des victimes totalement différents. Le cauchemar de tout enquêteur.

Elle avançait dans le couloir, son espresso dans une main et le dossier dans l’autre, ressassant encore la liste des victimes et les caractéristiques de leurs découvertes.

Victor H. : 65 ans, grand, chauve, instituteur à la retraite, il venait de Lyon et passait quelques jours de vacances à Perpignan avec sa femme. Il était mort assommé puis noyé dans La Basse au niveau du quai Vauban. Il n’y avait aucune trace de lutte. On pensait que son agresseur l’avait frappé par surprise avec un objet lourd, objet qui n’avait jamais été retrouvé. Ses vêtements étaient intacts. Son portefeuille était toujours dans sa poche avec son téléphone portable. Rien n’avait été volé selon sa femme. Elle avait donné l’alerte quand elle avait vu qu’il ne rentrait pas de sa promenade digestive d’après-dîner, vers minuit. Elle avait cru à un malaise. Il n’avait été retrouvé que le lendemain, flottant dans le canal. D’après son épouse, rien dans son passé ou dans ses relations ne pouvait expliquer les raisons d’un tel drame. Tout avait été contrôlé : fréquentations, anciens élèves ayant mal tournés ou susceptibles de lui en vouloir... Rien. Pas de témoin, pas d’indice et encore moins de mobile.

Didier L. : 30 ans, marié, 2 enfants, mécanicien, il résidait à Perpignan, à côté de la cathédrale Saint-Jean. Il avait eu la carotide sectionnée par un fil de fer. Il avait été tué de nuit, au pied du Castillet. Il rentrait à pied d’une troisième mi-temps bien arrosée : il jouait comme pilier (1,83 m pour 110 kg!) au sein d’une petite équipe de rugbymen amateurs et venait de gagner un match contre des Toulousains. Son corps avait été découvert seulement le lendemain matin par un passant : sa femme n’avait pas donné l’alerte car son mari finissait souvent par dormir sur place. Son taux d’alcoolémie dépassait largement le seuil autorisé et cela expliquait certainement le fait qu’il n’y ait pas eu de traces de lutte. Là encore le mystère était total. Les inspecteurs avaient épluché son passé sans rien trouver d’exceptionnel qui pouvait justifier une mort violente.

Francis M. : 20 ans, célibataire, étudiant en droit, il avait une chambre à côté du Palais des Congrès où il avait été trouvé tué par un objet lourd (on n’en connaît pas la nature). Il était de la région : ses parents habitaient Collioures. Pourtant en pleine forme, il ne s’était, lui aussi, pas débattu. Tout laissait à penser qu’il avait été frappé par surprise alors qu’il rentrait chez lui après sa journée de cours. Il faisait déjà nuit à 18h, il n’avait pas dû voir son agresseur. Un appel à témoin avait été lancé, mais sans effet pour l’instant. C’était, aux dires de ses parents, amis et voisins, un jeune homme sans histoires, très effacé.

Daniel F. : 46 ans, marié, sans enfant, VRP, il était de passage pour son travail à Perpignan. Il avait été assassiné devant l’église Saint-Jacques, de jour, par un coup de couteau porté en plein cœur. Il avait fallu un certain sang-froid au meurtrier pour tuer un homme, en pleine rue, sous les yeux de plusieurs passants. Mais personne n’avait pris garde à cet homme tassé (encore un clochard?) sous le porche de l’église, jusqu’à ce qu’il s’écroule. Il avait rendez-vous avec un client dans un café. Il ne s’y était jamais rendu. Le client avait tenté de le joindre mais en vain. Il avait alors téléphoné à la maison-mère pour leur indiquer que Daniel F. n’était pas venu au rendez-vous. Mais c’est seulement le lendemain à la vue de la photo de la victime et de son nom dans le journal que le directeur de la société s’était rendu compte que ce cadavre était son employé. Les indices et les mobiles étaient encore une fois inexistants.

Et le dernier, Anaïs venait de l’apprendre, avait été retrouvé ce matin au palais. Elle aurait son nom et les détails du meurtre dans le journal ce soir. Mais nul doute que les résultats de l’enquête seraient identiques.

Aucun lien ne reliait ces hommes et toutes les pistes menaient à des impasses. Ses neurones s’emballaient.

Allez, elle devait penser à l’interrogatoire qui l’attendait et se concentrer pour être de nouveau apte à interroger cette jeune femme. Les quatre heures de délai pour une vérification d’identité allaient bientôt expirer, une décision devait être prise si elle passait en garde à vue ou non.

Elle arrivait devant la salle d’interrogatoires, elle finit son espresso d’un trait, jeta le gobelet dans la poubelle du couloir, respira un grand coup et poussa la porte.

Elle salua la femme devant elle, tout en prenant place sur la chaise. Elle posa le dossier sur la table et commença :

- Comment vous appelez-vous?

- Mathilde Fabre.

- Quel âge avez-vous?

- 25 ans.

Anaïs sursauta. Elle en paraissait 10 de plus. Elle avait les traits tirés, des poches sous les yeux comme si elle n’avait pas dormi depuis plusieurs jours. Les cheveux coupés courts, le visage mince et fatigué, elle avait de magnifiques yeux verts et n’avait rien d’une gitane! Son regard était indéfinissable : elle ne trouvait pas le terme... Quelque chose comme flou. Ses vêtements étaient propres : un jean et un tee-shirt rouge.

Ses mains étaient longues avec des doigts épais qui couraient sans cesse sur la table. Elle était nerveuse ce qui ne semblait pas anormal quand on se retrouve dans les locaux de la police.

Anaïs la détailla un instant et reprit :

- Que faites-vous dans la vie?

- Professeur de taekwondo.

- Pardon? (Cette jeune femme n’était décidément pas banale.)

- J’enseigne le taekwondo à des élèves à l’ASPTT Pays Catalan.

Maintenant qu’elle le disait, Anaïs se rendait compte qu’elle était plutôt large d'épaules! Elle connaissait cet art martial pour l’avoir vu pratiquer par des amis au sein du club sportif de son village. Elle savait qu’il venait de Corée du Sud et consistait à porter des coups de pied et des coups de poing au-dessus de la ceinture. On les voyait combattre bardés de protections diverses : casques, plastrons, protège-dents, protège-tibias etc. Ils pouvaient aussi individuellement exécuter des poomsés comme un combat codifié permettant de s’entraîner et demandant une parfaite maîtrise de soi. Apparemment, cette dernière qualité manquait à cette demoiselle.

- On peut savoir ce qui vous a pris ce matin?

Là, elle devint franchement fébrile : elle se tortillait sur sa chaise. Anaïs remarqua le ballot de vêtements qu’elle n’avait pas voulu quitter depuis son arrestation. Ses collègues avaient renoncé à lui prendre devant son agressivité. Ils étaient deux contre elle et ils s’étaient montrés incapables ou trop couards pour lui confisquer ses affaires!

- Rien, soupira-t-elle, la machine à laver était en panne. J’ai voulu ressortir mon linge pour le mettre dans une autre machine mais la porte était bloquée. J’ai voulu ouvrir cette satanée porte...

- ... à coups de chaise!

- Oui.

- Vous ne pouviez pas appeler le responsable de la laverie. Il y a bien un téléphone en cas de problème de ce genre, non?

- Peut-être...

- Bon. Il va falloir que vous remboursiez les frais au propriétaire : les réparations de la porte de la machine et la chaise... Il faudra s’assurer qu’il ne porte pas plainte.

- Oui.

Anaïs eut alors une impulsion : ce ballot de linge l’intriguait au plus haut point et son instinct lui soufflait qu’elle devait en apprendre plus. Elle voulait savoir ce qu’il y avait dedans. Elle se pencha comme pour le prendre, mais Mathilde fut plus rapide. Elle fit un bond en arrière, son sac serré contre elle.

- Vous pouvez me montrer ce que vous avez dans votre sac de linge?

- Non.

- Je crains que ce ne soit pas la bonne réponse, mademoiselle, rétorqua Anaïs d’une voix cinglante.

- C’est la mienne.

Elle étreignit son linge et commença à trembler. Ses yeux lançaient des éclairs. Anaïs comprenait pourquoi les gardiens de la paix n’avaient pas insisté la première fois : une lueur de folie s’était allumée dans son regard.

C’était quand même louche cette histoire. Elle hésitait sur la conduite à tenir. Franchement, elle avait peur de se faire casser la figure par cette fille : elle ne se sentait pas de taille à lutter contre une ceinture noire de taekwondo. Elle craignait pour sa mâchoire et elle avait encore envie de manger des macarons de chez Bajard. En effet, une spécialité des adeptes du taekwondo était la casse : casser le plus de planches possibles avec des coups de pied différents ou avec le tranchant de la main ou un coup de poing. Elle imaginait facilement la puissance des coups portés par cette Mathilde sur son visage, par exemple.

Elle posa la question d’une voix radoucie :

- Pourquoi, vous ne voulez pas me montrer ce sac?

- Anaïs se doutait que quelque chose n’allait pas chez cette fille mais elle ne s’attendait pas à cette réponse.

- Lapinou a disparu. Je... Je... Je ne peux plus dormir depuis 10 jours : mon réveil ne tourne plus.

- Je peux vous aider à chercher votre ... Lapinou, si vous voulez.

- Les oreilles, elles sont partout, vous comprenez. J’ai besoin de Lapinou pour me protéger et pour dormir.

Anaïs se demanda si elle avait bien entendu. Cette fille devait absolument être internée. Mais pour cela, il fallait voir son supérieur, le capitaine Giron. Elle conclut :

- OK. On va vous aider. Je vais chercher quelqu’un qui pourra vous réconforter et prendre soin de vous.

Elle se leva et sortit de la salle en claquant la porte. Elle était furieuse, elle en avait ras-le-bol de ces interrogatoires idiots : elle ne rencontrait que des aliénés, des femmes battues ou des prostituées (qui pouvaient aussi être battues, l’espèce humaine était capable de tout). Elle préférait encore la compagnie des chevaux de sa campagne rambolitaine! Ils étaient toujours dignes, eux.

Elle n’avait pas fait des études d’assistante sociale : elle était inspecteur de police. Et elle n’avait pas pris l’option SOS femmes en détresse!

Et dire que pendant ce temps l’enquête sur le tueur de Perpignan s’embourbait, ils auraient bien besoin d’un regard neuf, non?

Au lieu de cela, pour se débarrasser d’elle, ils la mettaient à interroger les folles.

Elle en avait soupé de leur machisme.

Elle arriva devant le bureau de son supérieur comme une furie. Elle frappa et entra.

Le capitaine Giron était debout en train de contempler une carte de Perpignan. Apparemment, lui, il était sur l’enquête.

- Bonjour, capitaine.

- Hola, lieutenant, com està?

- Molt bé, gràcies, s’appliqua à répondre Anaïs.

- Vous avez fait des progrès en catalan!

- Merci, capitaine.

- Qu’est-ce qui vous amène?

- J’ai besoin d’aide. Je suis en train d’interroger une espèce de folle qui est assise sur son ballot de linge et qui ne veut pas me montrer ce qu’il y a dedans. Elle a été interpellée ce matin alors qu’elle cassait une machine à laver à coups de chaise dans une laverie automatique. En plus, elle est ceinture noire de taekwondo et me tient des propos incohérents. J’aimerais bien un coup de main.

- Lieutenant, vous devez apprendre à vous débrouiller toute seule. Nous avons un nouveau meurtre sur les bras depuis ce matin, vous croyez que j’ai le temps de m’occuper des états d’âme d’une aliénée?

- Il faudrait un médecin pour l’examiner. Je fais appel à qui dans ce cas-là? Elle dit qu’elle n’a pas dormi depuis 10 jours. Avec un sédatif, je pourrais parvenir à examiner son linge car la façon dont elle le protège n’est vraiment pas claire. Je soupçonne qu’elle cache quelque chose dedans. Est-ce que je la mets en garde à vue? Cela fait bientôt 4 heures qu’elle est retenue ici et le propriétaire de la laverie n’a toujours pas porté plainte.

- Faites ce que vous voulez, cette affaire est votre affaire... Mais je vous avertis en ce moment le procureur n’est pas à prendre avec des pincettes.

- Il s’avança vers son bureau et Anaïs put voir ce qu’il y avait sur la carte : les photos des cinq victimes du tueur en série, positionnées sur leur lieu de découverte. Une pastille rouge avec le chiffre 5 était collée sur le Palais des rois de Majorque.

- Alors, c’est le dernier?

- Si, dit-il dans un souffle, l’air perdu. Le catalan reprenait le dessus quand il était fatigué. Le capitaine avait l’œil hagard de celui à qui tout échappe. La pression des journaux locaux et nationaux l’usait. Le téléphone retentit.

Il décrocha en soupirant.

- Capitaine Giron..

- ...

- Bonjour, monsieur le préfet.

- ...

- Oui, je sais. J’ai mis mes meilleurs hommes sur le coup. Nous n’avons toujours rien.

- ...

- Oui. La victime n’avait pas de montre.

- ...

Anaïs tendit l’oreille discrètement : elle ne perdait pas une miette de la conversation. Ils n’avaient donc pas tout dit à la presse. Les montres des victimes avaient disparu!

- Oui, monsieur le préfet, nous pensons que c’est le même meurtrier.

- ...

- Bien, monsieur le préfet. Au revoir, monsieur le préfet.

Le capitaine était rouge pivoine et Anaïs crut qu’il allait exploser.

- P... de buròcrata! Il me donne 24 heures pour apporter des éléments nouveaux. Sans cela, il me retire l’affaire. Un suspect, rien qu’un petit suspect me sauverait du naufrage.

- Et les montres? osa Anaïs.

- Comment vous savez ça, vous? Il la toisa un moment et réalisa qu’elle venait de l’entendre au téléphone. Inspecteur, cet élément de l’enquête n’a pas été divulgué à la presse et ne doit pas l’être, me suis-je bien fait comprendre?

- Oui, oui, capitaine. Elle ouvrit grand ses oreilles pour ne pas manquer une seule information.

- Voilà, les épouses de Didier L. et de Daniel F. ont signalé l’absence des montres de leurs maris dans les effets personnels qui leur ont été remis. Au début, on a pris cela pour une coïncidence. Après tout, entre les curieux, les gendarmes, les gens du labo et le personnel de la morgue, bon... Une montre peut aisément disparaître. Cependant, par acquit de conscience, on a vérifié sur les autres cadavres : pas de montre. La mère de Francis M. a confirmé qu’il en possédait une, il ne la quittait jamais car il venait de la recevoir pour son anniversaire. Que faire de cet indice? Rien. On pourrait croire à des meurtres crapuleux mais l’argent liquide, les cartes bleues et les chéquiers n’ont pas été volés. Cela n’a aucun sens... Ou alors on a affaire à un collectionneur de montres pour homme! Bon Déu! Pourquoi il braque pas plutôt une bijouterie!

Le capitaine était au bout du rouleau.

- Vous auriez besoin de l’aide de TOUS les inspecteurs dans cette affaire, non? glissa Anaïs. Pourquoi je ne peux pas vous assister? Laissez-moi au moins accéder au dossier, supplia-t-elle, je vous apporterai un regard neuf et peut-être d’autres idées sur ces meurtres.

- Si vous voulez, je vous laisse lire les rapports. Mais, reprit-il devant le sourire triomphant d’Anaïs, vous continuerez à assurer votre travail. Nous ne pouvons pas travailler tous sur cette affaire et vous êtes la moins qualifiée pour le faire : vous n’êtes là que depuis 6 mois et je ne suis même pas certain que vous connaissiez les lieux des meurtres. Une question?

- Et cette fois-ci, comment a-t-il été tué? demanda Anaïs.

- Comme un lapin, les vertèbres cervicales brisées...

- Comme un lapin...

Anaïs se rapprocha du plan et découvrit les 5 photos de près. Elle blêmit, se rapprocha encore du plan jusqu’à le toucher.

- Quelque chose ne va pas, lieutenant Eustache?

Elle déglutit.

- Les oreilles, capitaine.

- Perdoni? Les oreilles?

- Approchez-vous. Personne n’a encore rien remarqué?

- ?

-

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