Mort

franekbalboa

Je me souviens de ce soir d'octobre, j'étais alors bien plus jeune, on m'emmenait me faire opérer, une broutille m'a-t-on dit. Je me lève prendre ma douche iodée, pas de risques, désinfection entière. Je mets la tenue qu'ils m'ont donnée, après m'être consciencieusement séché. 

Ils arrivent et m'allongent sur le brancard de transfert. Je pose la tête, les lumières défilent sur le plafond. Gauche, droite, droite, gauche, gauche, ascenseur, deux étages plus bas, gauche, droite, et la salle. L'anesthésiste commence par tenter mes veines du bras, la peau est trop dure, peu importe, ce sera le pied. La douleur est toujours aussi désagréable, et je sens le produit froid qui s'insinue dans mes veines. Petit à petit, je sombre, bercé par le cliquetis métallique des outils des soignants, jusqu'à tomber dans le noir total. 

Après quelques minutes, ou peut-être une éternité, j'ouvre un œil. Surpris, je suis à même le sol, un sol rocailleux, irrégulier, face à moi, deux grandes portes brunes, comme celles d'un immense château. Je me lève et m'aperçois que je marche sans douleurs, d'ailleurs je n'ai pas l'impression de ressentir quoique ce soit. Étrange. Je dois rêver. Je décide de frapper à la porte. 

Après quelques minutes, quelqu'un vient ouvrir, c'est une jeune femme habillée en rose, très élégante, qui me sourit en me laissant entrer. Il y a une foule immense. Des gens de tous âges, de tous bords, nombreux sont ceux qui sont absorbés par leur conversation, quelques uns tournent la tête vers moi puis reprennent ce qu'ils faisaient. Alors que j'allais demander où j'étais à la femme qui m'avait ouvert, je me rends compte qu'elle a disparu. 

Je me mets à sa recherche, déambulant au milieu de cette foule, regardant les gens, la vie ici semble bien lente. En tous cas on ne voit personne courir à part quelques enfants dans un parc, mon attention se focalise alors sur l'un des vieillards assis sur un banc avec un enfant dans les bras. 

Mon grand-père.

Je suis choqué, cet endroit est très bizarre, mais il me reconnaît immédiatement. Un immense sourire, et une accolade. Son visage est plus rond que celui que j'ai vu la fois dernière, il semblait avoir repris des forces, il marchait sans problème, sans l'équipement qu'il avait à la fin de sa vie. 

"Ça va mon tiot?

-Salut, euh ouais, t'as l'air en forme... 

-J'te le fais pas dire !" 

Il souriait, rien ne semblait l'avoir abîmé toutes ces années durant, il me tendit le bébé. 

"Tiens ! C'est ton frère ! 

-Mon frère ? Gaël ? 

-Oui ! 

-Merde... 

-Oh pas de gros mots hein ! 

-Oh ça va, j'suis plus vraiment un gosse !" 

Je pris l'enfant, j'étais allé de nombreuses fois sur sa tombe autrefois, j'avais vu une seule photo. Mon frère semblait en forme, toujours bébé, c'était comme ça qu'il était parti, je m'assis alors sur un banc libre, mon grand-père s'assit à côté de moi. 

"On est où ? 

-T'as pas une vague idée?

-Bah je sais pas qui avait raison, donc je sais pas si je suis au paradis, ou aux Enfers. 

-Un joyeux bordel entre les deux. 

-Donc je suis mort alors ? 

-Ouais. 

-Et merde. Leur intervention bénigne, mon cul. 

-J't'ai dit de pas dire de gros mots. 

-Rien à foutre. Je viens de crever pépère. 

-C'est vrai...  Mais vois le bon côté, t'es ici maintenant il peut plus rien t'arriver. "

Je regarde mon grand frère qui joue sur le sol, un sol d'une propreté parfaite. Mon grand-père sourit à côté de moi, je suis heureux de les voir, mais triste à la fois. Une bouffée de peine me prend en pensant à ceux que j'aime et qui sont là-bas. 

"Je vais faire un tour, je reviens."

Je voulais voir quelqu'un, même si maintenant j'aurais l'éternité, je voulais la voir de suite. Je me mis à marcher, et à observer les gens. Des hommes, des femmes, des enfants... Après plusieurs dizaines de minutes, je tombais enfin sur elle, bien plus vite que je ne l'aurais cru.

Ses longs cheveux châtains étaient comme je m'en rappelais. Son regard vert toujours aussi doux, ses bras et ses jambes trop minces, sa tâche de vin sur le menton... 

Elle me vit et me sauta dessus en me serrant contre elle. Elle était en larmes, heureuse et triste à la fois. Je pouvais le sentir. Cette étreinte était étrange, je ne la sentais pas physiquement, et pourtant elle me fit un bien fou. 

"Que fais-tu ici ? 

-On dirait bien que j'suis mort. Comment vas-tu?

-Mieux. Que t'est-il arrivé ? 

-J'suis parti me faire opérer, et je suis arrivé ici. 

-Oh...

-T'en fais pas. 

-T'as pas ta place ici. 

-C'est pas moi qui choisis.

-On va la voir, viens."

Ne me laissant pas demander qui, elle me prit par le bras, et m'emmena dans une grande bâtisse, une personne attendait à l'entrée. Elle demanda ce que nous faisions ici, mon amie répondit en souriant qu'elle venait voir une amie. 

" Elle revient, elle est partie chercher quelqu'un, entrez et asseyez-vous."

La dame nous ouvrit la porte. Un simple salon, deux canapés et une jolie bibliothèque, on s'assit. 

"Qui doit-on voir ? 

-Tu verras. 

-Je verrais oui, mais je veux savoir. 

-Toujours aussi impatient. 

-Aussi chiant tu veux dire. 

-Oui."

Elle me sourit. Plus de larmes cette fois. Elle alla à la bibliothèque et prit un livre. J'attendais patiemment, mon cerveau tournait à 100 à l'heure. 

Après plusieurs minutes, la porte s'ouvrit à la volée. Une femme vêtue de rose que je reconnus de suite se tenait debout devant moi. On ne voyait que son sourire, le reste du visage semblait brouillé, comme si mes lunettes ne fonctionnaient pas... 

Mon amie sembla la reconnaître:

"Salut, tu vas bien ? 

-Salut, j'ai paumé quelqu'un. Il a rien a foutre ici, c'est une erreur des tisseuses. Mais faut que je le retrouve pour..." 

Elle me vit et s'arrêta net. 

Visiblement j'étais l'erreur. 

"Bonjour, je suis navrée de vous le dire, mais vous allez devoir repartir. 

-Pardon ? 

-Vous n'êtes pas mort, mais mourant, en d'autres termes... 

-Faut que je me barre c'est ça?

-Oui.

-Je présume que je ne peux pas dire au revoir à mon grand-père et mon frère ? 

-Vous présumez bien. "

Ma gorge se noua. Je pris mon amie dans mes bras, en lui disant que je reviendrai plus tard. 

La femme me prit la main et m'amena à la sortie, à la porte, elle attendit avec moi.

"Vous êtes moins menaçante que dans l'imaginaire. 

-Pardon ? 

-Vous êtes la mort non ? 

-En effet. Vous avez beaucoup d'imagination en bas. 

-Bof. Ce sont les autres qui l'ont. Moi je me contente de regarder. 

-Navré, sincèrement, de devoir vous faire subir ça. En dédommagement vous avez droit à une faveur. 

-Ce que je veux ? 

-Tant que ça ne casse pas le flot des âmes."

J'avais parfaitement compris que je ne pourrai ressusciter personne. Je réfléchis un instant, il y avait quelque chose qui m'intriguait au plus haut point. 

" Je veux voir votre visage. 

-Ça n'est pas possible. 

-Vous m'avez simplement posé comme condition de ne pas casser le flot des âmes, je n'ai pas l'impression que ça fasse partie des choses qui le feraient que de vous voir." 

Elle leva la tête et ses lèvres bougèrent sans qu'un son ne sorte. Elle sembla parler pendant plusieurs minutes, puis son visage se tourna vers moi. 

" En effet. Ça ne le perturbe pas. Mais ne désirez vous pas quelque chose de plus terre à terre que de voir un visage interdit ? 

-Quoi de plus terre à terre que l'envie de transgresser l'interdit. 

-Je..." 

Elle sourit, gênée, et s'assit sur un banc. Elle m'invita à la rejoindre. Je m'assis également. 

" Un instant."

J'attendis patiemment. Puis elle prit mon visage et le tourna vers le sien. Je fus surpris. Loin du squelette que l'on imaginais, une femme très jolie se tenait devant moi. Ses yeux azur étaient perçants, sa peau pâle était parcourue de jolies taches de rousseur, un sourire lumineux, et même les trois lacérations de son visage, une sur chaque joue, une sur le front, n'arrivaient pas à briser cette harmonie. 

"Vous êtes très jolie. 

-Je suis mutilée. 

-C'est un détail. 

-Pardon ?" 

Sa voix tremblait, de colère ou de peur, je continuais de fixer ce regard, j'y décelais de l'inquiétude. 

"Ces lacérations ne sont qu'un détail à mes yeux. Nul doute que pour vous ce furent de dures épreuves, mais vous êtes superbe. Il n'y a rien d'autre à dire." 

Une larme coula de son œil droit. Elle l'essuya d'un doigt. Puis toujours en me regardant elle me prit dans ses bras. C'était si doux. Une chaleur étonnante, comme dans un lit de mousse, du réconfort plus intense que je ne l'avais jamais vécu, je sentais ses bras me serrer désormais. Je souris en lui rendant son étreinte. Je commençais à retrouver mes sensations, elle me sourit. 

"Il est temps d'y aller. 

-Merci. 

-Je n'ai rien fait. 

-Le câlin. 

-Oh... 

-C'est ça qu'on ressent quand on..?

-Non -elle sourit- ça on le ressent quand on est aimé." 

Alors que j'allais lui répondre, je me sentis happé par l'arrière, j'eus un mouvement de panique et sentis mon bras heurter quelque chose. Je me souvenais simplement de ce regard plein de douceur, ce visage aux trois griffes, aux yeux verts, aux taches de rousseur, et à ces larmes qui coulent, à cette main sur ce bras, à ces mots qu'elle murmura:

"J'attends ton arrivée... Mon visage te sera toujours visible." 

A mon réveil, je ne pus m'empêcher de me le rappeler. Avais-je simplement rêvé ? Je le saurais peut-être un jour... 

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