Moutain Man

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Mon papa, Quand je regarde une photo toi je me sens bizarre. Comme si j'étais encore une gamine. Ce que tu es beau ! Ce que tu es fort ! Une vraie montagne, rien ni personne ne peut t'abattre. Tu me laissais inviter mes quelques copines autant de fois que je voulais. Elles aussi te trouvaient beau ! J'étais chanceuse, je n'avais plus que toi et tu étais un super papa.

De l'autre côté du miroir, on y voit plutôt un homme distant et froid. On ne se touchait pas. Tu ne m'as jamais tenu la main, et quand nous étions au plus bas tu ne m'a jamais promis de meilleurs lendemains. En y repensant, je ne sais rien de toi. Et depuis toujours je passe mon temps à présumer les circonstances de ton comportement.

Je déplore ce manque de fibre paternelle.

« Tu sais, certains parents n'ont pas la fibre parentale »

Manque de bol, aucun des deux ne l'avaient.

Et puis d'abord, c'est quoi cette histoire de fibre ? Ça m'agace, moi. Je ne comprends pas. Alors, on fait comment, après ça ? Tu n'as pas été doté de la fibre mais je suis là. On est là. Eux, ils sont déjà grands, déjà loin. J'attends encore que tu sois plus éloquent. Fier ? Content ?

Ta voix était toujours calme mais si lourde… j'ai cessé petit à petit de t'idéaliser. Je disais toujours à mes copines que tu me laissais tout faire. Génial ! J'avais douze ans, dans ma chambre une télé, un lecteur DVD, même un frigo.

La vérité, c'est que tu étais à 5 931 kilomètres de la maison. Ça a duré trois ans. Puis tu es revenu, pour repartir encore, me laissant quelques reproches qui ne cessent de résonner encore aujourd'hui dans mes si grandes oreilles.

Pendant ce temps, j'ai ruminé, tourné en rond, ressassé mes erreurs de gamine en me maudissant. Il n'y avait plus que moi à la maison, et tu ne restais pas. Qu'avais-je bien pu faire ? J'y étais forcément pour quelque chose.

Pas la fibre, pas la fibre… tu m'en fais une belle, de fibre ! Et après ça, tu me demandes d'être irréprochable.

« Ne sors pas, ne regarde plus la télé, travaille, dors, mange. Et pourquoi es-tu comme ça ? Pourquoi tu ne me parles pas ? Tu as vu comment tu t'habilles ? Tu me fais honte. Tu ne trouvera jamais de travail. Ton piercing est affreux. »

Mais, papa, j'essaie juste d'exister. J'essaie de te faire m'aimer. En vain, je l'ai vite saisi. Et puisque tu ne connais que le vice et la critique, puisque tu ne sais aimer, je vais te donner des raisons de hurler. Te mettre dans tous tes états.

Je suis désespérée ! Quitte à être abandonnés tous les deux, on pourrait se serrer les coudes, non ?

Je n'ai pas voulu tout ça. Alors, quand je regarde une photo de toi, je ne souris pas, car je n'aime pas cet homme que je vois.

Mais je ne peux m'empêcher de me dire que tu es mon papa. Un papa qui fait la cuisine, des trucs spéciaux pour moi, et qui fait le ménage, alors je t'aide sans que tu aies à le demander (« Je te comprends, je suis de ton côté ! ») mais tu ne me remercie pas.

Nous sommes toujours deux inconnus.

Tu ne souris pas, sur cette photo. L'as-tu un jour fait sincèrement ? Je ne parle pas du rictus narquois et pathétique de l'homme fier qui se moque et rabaisse. Je l'ai trop vu, celui-là.

Sais-tu seulement aimer ? Vivre ?

Je ne sais rien de toi. Apprends-moi à te connaitre.

Je regrette que tu ne sois qu'un inconnu à qui je dois de l'argent. On ne se croise même plus.

Bien sûr, c'est ma faute, je m'éloigne ! Ne comprends-tu pas la raison ?! Je pars pour que tu vienne à moi mais jamais tu n'as fait un seul pas.

Maintenant je passe le temps en me concentrant sur ma propre vie et me convaincs que tu n'as pas ta place dans celle-ci. Alors que tu y gravite toujours autour. Imperturbable. Car tu ne saisis pas toute l'importance de mes actes.

Comme si tu ne voulais pas me laisser partir. Alors que tu n'as jamais été présent. Quel paradoxe. J'en ris, souvent, parfois. D'un rire léger et emprunt de déception.

Pourquoi s'acharner ? Tu étais mon papa d'amour, mais il a disparu. Trop vite. Trop tôt.

Je ne veux pas de toi. L'homme froid. La montagne maintenant me rebute. Car si elle ne s'effondre pas, c'est bien parce que rien ne l'atteint.

Je ne sais pas qui est à blâmer. C'est vrai, après tout, je n'ai peut-être pas la fibre, moi non plus.

Et même s'il est trop tard pour le (/me) faire revenir, mon papa, il me manque.

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