Murmures

belthane

Petite nouvelle fantastique pour vous faire frissonner. Ecoutez l'histoire de Paul...

 - Paul, savez-vous ce qui s'est passé ?

- Oui bien sûr que je sais.

- Vous voulez bien me raconter avec vos mots le cours des événements ?

- Puisque vous êtes là oui je veux bien.

- Bien sûr que je suis là Paul et je vous écoute.

- Je ne vais pas tout raconter hein. Juste l'essentiel. Pour vous.

- Oui Paul, l'essentiel. Dites-moi ce qui est arrivé à votre femme et votre fille. Vous savez ce qui est arrivé à votre femme et votre fille Paul?

- Bien sûr que je sais. Mais vous vous l'ignorez encore.

- Nous verrons Paul, nous verrons.

- Je suis un artiste. Et elles me gênaient dans mon travail de création. C'est compliqué à dire. Je suis un artiste. À la fois photographe et peintre vous comprenez ? Cela semble simple mais c'est un art qui demande beaucoup de concentration. Il n'y a rien d'aléatoire dans mes créations. Tout est construit, proportionné… Au détail près. Sans rentrer dans les détails techniques, je dirais simplement qu'à la place d'une toile blanche, ma peinture se construit sur une photo imprimée sur une toile de grand format. Il y a un double travail de création, la photo et la peinture. Vous comprenez ? Certains pensent que la peinture se nourrit de la photographie ou l'inverse, mais ce n'est pas cela, les deux sont indissociables. L'un ne va pas sans l'autre. Une composition n'est jamais aléatoire. Alors bien souvent j'ai besoin de calme et de concentration. C'est pour cela que j'ai trouvé un atelier, loin de Mélissa et Léa. Elles faisaient trop de bruit. L'exposition était pour bientôt. Alors j'ai trouvé cet atelier dans une ancienne ferme en campagne. Pendant de longues semaines j'ai pu créer avec ferveur. Mais il me manquait une pièce maîtresse pour l'exposition. Alors un après-midi de cet été là je suis allé en ville pour prendre des clichés. J'avais déjà une idée assez précise de ce que je voulais. Je me suis rendu dans le parc au bord du lac. La lumière était bonne, la météo clémente. Il y avait juste un type bizarre dans le champ, parmi les badauds. Un de ces artistes de rue qui ne fait rien d'autre que des bulles de savon géantes pour gagner sa vie. J'allais lui dire de dégager quand une idée stupide m'a traversé l'esprit. Les bulles de savon géantes donnaient une texture intéressante au monde. Une sorte de filtre visqueux. Je me suis amusé à prendre de nombreux clichés, jouant avec la nature aléatoire des bulles. Je me suis quand même rapidement lassé et je suis parti faire des photos ailleurs. Le soir je suis rentré à la maison. Léa voulait voir son papa et Mélissa me reprochait de trop travailler. Je joignais l'utile à l'agréable car mon iMac était à la maison et c'était bien plus simple de trier les photos sur un écran 27 pouces que sur celui d'un ordinateur portable. C'est ma femme qui l'a vu le premier. Si je dois blâmer quelqu'un c'est elle. En regardant un cliché elle s'est exclamée « quelle horreur ! ». Je me suis fâché. Il n'y avait là rien d'autre que des arbres et le lac vu à travers une bulle de savon. « Mais tu ne vois pas là ? On dirait un visage qui hurle ! Moi ça me fait flipper ! » En regardant plus attentivement je vis en effet quelque chose dans le coin supérieur droit de la photo. Le reflet déformé d'une sorte de visage. Un peu comme la figure du « Cri » de David Munch. Vous voyez de quoi je veux parler ?

- Oui Paul je vois très bien. Et ce visage d'où venait-il ?

- Justement c'est cela qui était bizarre il ne venait de nulle part. J'ai d'abord pensé au reflet d'un passant dans la bulle géante. Mais ce n'était pas cela. Ce soir-là après le repas, je me suis mis à observer toutes les photos en détail. Et il m'a bien fallu reconnaitre que ce visage déformé apparaissait à plusieurs reprises. Il me fascinait. Il y avait quelque chose d'obscène et de beau simultanément. S'agissait-il d'un spectre ou d'autre chose ? Cette bulle c'était une fenêtre ouverte sur quelque chose d'inconnu et de fascinant. Je commençais à voir comment je pouvais exploiter cette forme humanoïde pour un tableau. Un tableau qui ferait vibrer l'âme et qui serait un pont entre deux mondes qui se côtoient sans jamais se voir. Une toile superbe qui ne laisserait personne indifférent. Au milieu de la nuit je retournais à mon atelier pour imprimer sur une toile ces traits hurlants. Je devais saisir, ressentir cette forme qui semble coincée dans un reflet. Figer ce visage fuyant qui veut qu'on oublie le détail sitôt qu'on détourne le regard, mais dont la sensation donne la chair de poule. Tout cela commençait à m'obséder. Non c'était déjà plus que ça. Il y avait autre chose, je le sentais bien. Je n'en suis pas certain, mais je crois que c'est cette nuit-là que j'ai commencé à entendre les murmures. Pas des voix non. Des murmures. Un bruissement, un chuintement presque imperceptible un peu comme quelqu'un qui confesse un péché. Puis soudain un cri qui explose en faisant trembler l'âme avant de redevenir un murmure malsain. J'en suis resté figé sur place. Sur quoi étais-je tombé ? Avais-je porté mon regard là où il ne fallait pas ? Ces murmures, ces chuintement qui explosent soudainement avent de redevenir doux, je les entends encore. Pas vous ?

- Non Paul. Personne n'entend ce que vous décrivez.

- Vous savez ces murmures tout le monde finira par les entendre j'en suis convaincu. Surtout quand on verra ma toile. J'ai agrandi et imprimé le visage. A côté je voulais peindre d'autres figures. La composition serait parfaite. La toile avait un rôle je le savais. Je devais peindre. Mais j'en étais incapable. Les murmures me faisaient peur. Les murmures m'empêchaient de dormir, de me concentrer. Le temps a passé. Combien de temps je l'ignore. Je sais que j'ai imprimé beaucoup de visages dans beaucoup de formats différents. J'ai peint des esquisses sans jamais trouvé la bonne composition ou la bonne couleur. J'étais épuisé. Je voulais comprendre mais je n'y parvenais pas. Quand Melissa et Léa sont venue me voir, les murmures ont explosés dans ma tête. Et j'ai su. J'ai su ce que je devais faire pour compléter cette œuvre ultime qui lierait deux mondes. Il y a eu des hurlements. Un voile est tombé sur moi. Puis une libération. J'ai pu peindre dans le calme enfin. L'œuvre était complète, parfaite. Et puis. Et puis plus rien. J'ai dormi et la suite vous la connaissez puisque vous étiez là.

- Oui Paul je la connais mais vous, vous la connaissez ?

- Des lumières bleues, des examens. Vous. Des gens qui voulaient détruire ma toile. Mes explosions de colères. L'exposition annulée. Et les murmures encore et encore. Oui je la connais la suite.

- Et qu'est-il arrivé à Léa et Mélissa ?

- Rien.

- Rien ?

- On m'empêche de les voir.

- Qui vous en empêche Paul ?

- Mais les voix… qui d'autre.

Le psychiatre eut un soupir. Il referma le dossier de son patient dont le dernier scanner montrait une tumeur au cerveau. Le rapport du neurologue n'était pas bon, il ne se prononçait pas pas sur un quelconque pronostique.

- Vous me croyez quand je vous dis que ce sont les voix hein ? Vous les entendez aussi les voix ?

- Oui Paul, je vous crois. Et non je ne les entends pas.

- Mais vous. Vous qui lisez, vous les entendez ?

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