Mystères... (Instant volé - 3)

Serge Boisse

La suite de mon roman "instant volé". Ecriture au fil de l'eau.. Nouveaux personnages.. Je me demande où cette histoire conduira. Si vous avez des idées, dites-les moi !


Surprise, elle contemple un instant l'endroit où se tenait son frère un instant auparavant, les yeux dans le vague, comme au sortir d'un rêve. Un léger souffle d'air fait voler ses cheveux. Machinalement, elle les remet en place. Il m'a hypnotisée, avec ce regard étrange qu'il a, pense-t-elle. Puis il s'est enfui en ralentissant le temps. Ce courant d'air… C'est celui de son déplacement ultra rapide. Il est trop tard pour le suivre, il doit être loin déjà. Il se joue de moi. Eh bien, tant pis pour lui ! Je ne le suivrai pas. Je ne jouerai pas son jeu.

Elle cligne des yeux, surprise à nouveau, car un jeune homme vient de s'asseoir en face d'elle, sans qu'elle l'ait vue faire. Elle lève les yeux vers lui machinalement, puis écarquille mes mirettes. Wow ! Qu'est-ce qu'il est beau ! Il est blond, ses cheveux sont longs et bouclés, ses yeux sont comme l'inverse exact de ceux de son frère, d'un bleu sombre, presque noirs, striés toutefois par d'infimes éclats plus clairs. Son visage, parfaitement symétrique, est d'une grâce presque surnaturelle. Il lui sourit.

— Dans un tourbillon d'air infini, il semble que votre ami se soit enfui, s'exclame-t-il soudain.

— ??? 

— Il y avait un jeune homme devant vous… je l'ai vu soudain disparaître.  A moins que je ne sois fou, voilà un mystère à connaître !

— Je…

— Qui était-il ? Votre petit frère, je pense. Disparaître ainsi, quelle étrange récompense !

— Vous… Vous parlez toujours en vers ?

—En vers et contre tous, mais oui bien sûr, car il se trouve que j'ai cette culture !

— Vous êtes fou ! 

Instinctivement, elle se recule, mais elle ne peut s'empêcher de continuer à le regarder, fascinée. Il est vêtu simplement d'un pantalon blanc et d'un tee-shirt noir à manches courtes, et pourtant il émane de lui une élégance, une grâce quasi divine. Ses bras sont longs et musclés. Sa bouche est large et son sourire ne l'a pas quitté. Il n'a pas du tout l'air agité, pas du tout l'air d'un fou. Au contraire, il la regarde, l'air amusé, tranquille, sûr de lui. Il est extraordinairement attirant, pense-t-elle malgré elle. Elle ressent cette attraction quasi électrique en elle, presque physiquement. C'est très étrange.

— Fou ? Vous pouvez le penser, sans doute. Mais, ne soyez pas effrayée, car, vous faites fausse route. En vérité, je suis là pour vous aider !

Elle hésite. Que faire ? L'envoyer paître ? S'enfuir ? Crier ? Non, non ! Crie une petite voix en elle. Ecoute-le ! Il n'est pas là par hasard.

M'aider ? Mais comment, et pourquoi ?

— Parce que vous venez de vous apercevoir… Que vous êtes unique. Avec un immense pouvoir, une œuvre d'art authentique !

Quoi ? Ma parole, il me drague, ou quoi ? Mais attends… Ces paroles… Une œuvre d'art unique… Un pouvoir… C'est ce que mon frère vient de me dire. Il nous a entendus pendant qu'il me parlait, c'est ça. Juste un dragueur qui s'y connaît en rimes. Elle est presque déçue. Quel dommage, il est si beau. Mais avant qu'elle ait pu ouvrir la bouche, il poursuit :

— Ne vous méprenez pas, mademoiselle. Ce pouvoir un peu fou, je l'ai aussi, voila tout, et donc me voici pour vous aider, ma belle ! Eh oui, pour ralentir le temps, accélérer tous les instants, vous n'êtes pas solitaire, là où vous errez, moi aussi j'erre ! Vous êtes une chrysalide, et je serai votre guide !

Quoi ?

— Qui… Qui êtes-vous ?

Il se redresse, et fait mine de la saluer avec un chapeau invisible.

— Je suis l'ange de l'Eschaton, pour vous servir, goûter vos doux tétons, et vous faire jouir !

Quoi ? Pense-t-elle à nouveau, totalement déconcertée. Et pas seulement par l'effet que ces paroles très crues lui ont instantanément fait, , au plus profond d'elle-même. Comme un arc électrique, une pulsation de volupté, intensément érotique. Hmm…

— Hmm… Vous sentez si bon… Quel dommage qu'il me faille fuir !  A bientôt, joli bonbon, pour vous chérir !

Et soudain, il n'est plus là.

Ah non, pas deux fois de suite ! Je dois le suivre ! Dans sa confusion, elle ne sait plus que faire. Ralentir, le temps, l'accélérer ? A nouveau, sa chevelure tremble, un souffle d'air l'entoure, il lui semble voir comme une ombre virevolter autour d'elle. Un parfum léger, enivrant, l'environne. Elle tressaille, elle défaille. Le monde devient flou. Comme dans un rêve, elle perçoit vaguement des présences, la vie du café, des gens se lèvent, d'autres s'assoient, les serveurs servent et desservent, comme dans un film en accéléré. Elle sent confusément que des gens l'observent, s'étonnent, s'attroupent autour d'elle. Brusquement, un coup sec, une claque frappe sa joue. Lentement, elle émerge.

— Mademoiselle, ça va ?

Elle ouvre les yeux. Ou plutôt, sa vision normale revient. Elle respire à nouveau, prend conscience des gens attroupés autour de sa table. Un serveur est penché au-dessus d'elle, l'air inquiet.

— Qu'est-ce que…

— Ah ! Vous nous avez fait peur ! Vous étiez si immobile… Nous avons cru que vous aviez une crise cardiaque, ou quelque chose de ce genre. Un médecin va arriver, ne vous inquiétez pas.

Soudain, elle panique. Se ressaisir ! réagir !

— Je n'ai pas besoin d'un médecin ! Je…. Je vais bien. J'ai dû ralentir le temps au lieu de l'accélérer. Je veux dire… j'ai dû m'endormir les yeux ouverts. Je suis désolée de vous avoir causé du souci.

Le serveur rit.

— Eh bien, vous avez fait un drôle de rêve ! Bon, je vais décommander le médecin…

Soudain redevenu, professionnel, tandis que l'attroupement se disperse, il demande :

— Vous désirez boire quelque chose ? Un petit remontant ? un thé glacé ? Un jus de fruit ?  Un verre d'eau minérale ?

— Un verre d'eau, s'il vous plait.

— Minérale, ou municipale ?

Elle sourit.

— J'ai… J'ai oublié de prendre mes sous.

— Alors, municipale. Pas de problème ! Je vous apporte ça.

Elle le suit du regard alors qu'il s'éloigne. Il n'est pas mal, ce serveur, assez jeune, assez bien fait de sa personne (elle a toujours aimé cette expression très littéraire), mais rien à voir avec… Comment a-t-il dit qu'il s'appelait ? L'ange de l'Eschaton… Bizarre. Vraiment bizarre. C'est quoi, l'Eschaton ? Il a prononcé « Eskaton ». Elle n'a jamais entendu ce mot. D'un seul coup, elle, se lève, sans attendre le verre d'eau. Il faut qu'elle retourne à la maison. Une impulsion subite. Peut-être une prémonition ?

La maison est à deux pas. En poussant la porte pour y entrer, elle entend la sonnerie de son portable, là-haut, dans la chambre. Elle se précipite dans l'escalier, se rue sur le téléphone. Un appel Skype, en vidéo. Son père ! Son doigt glisse sur l'écran, vite, avant qu'il ne raccroche !

— Bonjour, père ! Depuis qu'elle a eu quinze ans, elle ne l'appelle plus « papa », mais « père ». Une manière de marquer la distance qui les sépare désormais.

— Bonsoir, Dune.

Bonsoir ? Oui, à Singapour il doit être…  Dans les dix-huit heures. Elle regarde l'image floue sur le téléphone. Comme d'habitude, son père n'a jamais réussi, ou pris la peine, de cadrer correctement la caméra de son propre portable. L'image tremble. Elle distingue des murs couverts de schémas, de graphiques, un bureau encombré. Il est encore à son travail. Elle, elle fait bien attention de tenir son portable à bout de bras, la caméra braquée sur elle, pour que son père la voie bien, qu'il voie bien comme elle est belle, qu'il regrette bien d'être si loin. Elle est assise sur son lit, dans sa chambre. Elle lui sourit.

— Tu vas bien ?

Elle Hoche la tête.

— Je vais bien, père.

— Et Arthur ?

Merde, Arthur ! Où est-il ? Il n'est pas à la maison. Il a disparu, après cette conversation bizarre. Nous sommes uniques, avait-il dit. Nous sommes des œuvres d'art. Et puis, pfff ! Il a ralenti le temps et s'est envolé. J'espère qu'il va revenir vite !

Il va bien lui aussi. Il est sorti… Faire une course.

Elle a l'impression de rougir de ce petit mensonge. Son père insiste :

— Tout se passe bien ? Rien de spécial, cette semaine ?

Rien de spécial ? Si, je viens de découvrir que j'ai le pouvoir de ralentir le temps, ou de l'accélérer, et mon frère aussi. Lui, ça fait un an, et je ne le savais pas. Pendant un an, il m'a… observée, même dans mes moments les plus intimes, en se servant de son pouvoir pour être invisible à mes yeux.  Je ne sais pas où il est en ce moment. Et puis, ce matin, j'ai rencontré cet étrange ange de l'Eschaton. Ça fait beaucoup.

Elle secoue la tête.

— Non, rien de spécial. Tout va bien.

Elle rougit encore. Nouveau mensonge !

— Mmmh.

D'un seul coup, l'image sur son écran arrête de trembler. Le visage de son père y apparaît, soudain très net. C'est un bel homme, pense-t-elle. Mais il a vieilli. Il a quelques cheveux blancs sur les tempes, maintenant. Il sourit, mais ses yeux bleus semblent la transpercer.

— Tu es sûre ? J'ai l'impression… Que tu me caches quelque chose. Tu n'as pas d'ennuis, au moins ?

Sa main tremble. Elle baisse son téléphone, pour que son père ne la voie pas.

— Non, non, je t'assure, tout va très bien, père.

— Mmmh.

Il change soudain de sujet.

— Et l'école, ça va ?

Elle se ressaisit, rebraque la caméra sur elle.

— Père ! Je ne suis plus à l'école ! Je suis à la fac. En histoire de l'Art, tu te souviens ? Et puis... C'est les vacances !

— Ah, oui, bien sûr. Tu es une grande jeune fille, maintenant. Le temps passe si vite. Parfois, j'aimerais pouvoir le ralentir…

Quoi ?

— … Mais bien sûr, c'est impossible. Mais ça va changer…

Re-Quoi ?

Impossible de savoir ce qu'il veut dire par là. Son visage est impénétrable. Allons, bon, voilà qu'il sourit.

— …Mon travail ici tire à sa fin. Je vais bientôt pouvoir rentrer.

Le cœur de Dune fait un bond. Son père, bientôt ici ?

— Waou ! C'est génial ! Quand ?

— Pas tout de suite. Bientôt. Je ne sais pas encore. Il ne me reste qu'un dossier à boucler, et puis ce sera fini.

Il fait bouger son téléphone, le braque un instant sur son bureau surchargé de papiers, sur lequel trône l'inévitable ordinateur portable. Elle a juste le temps de distinguer le titre du texte qu'il est en train de lire, ou d'éditer : Projet Eschaton. De surprise, elle laisse tomber son propre téléphone.

— Dune ! Ça va ?

Vite, elle ramasse son portable.

— Oui, oui ! Je suis tellement heureuse que tu reviennes bientôt.

— Bon. Je dois te quitter. Je t'embrasse. Et ton frère aussi, bien sûr. Au revoir !

— A bientôt !

L'image de son père disparaît. Son cœur bat la chamade. Qu'est-ce que tout cela signifie ? Elle n'a pas le temps d'approfondir tous ces mystères, car elle entends soudain la porte d'entrée claquer. Son frère est de retour ! Elle bondit hors du lit, redescend l'escalier quatre à quatre.

— Arthur ! Qu'est-ce que tu fichais ? Pourquoi as-tu disparu comme ça ?

— Bonjour, Dune. Arthur n'est pas là ?

Ce n'est pas Arthur qui vient d'entrer. C'est l'oncle Henri.


(A SUIVRE)


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