Nouvelles Actuelles

Stéphane Rougeot

Un recueil de nouvelles ayant pour cadre notre monde actuel.

La souche


Ce qui est vieux et décrépi n'est pas forcément sans intérêt.  

Ce message, Martine le tourne dans son esprit à propos d'elle-même, bien qu'elle se considère encore dans la fleur de l'âge. La cinquantaine est venue frapper à sa porte voilà quelques semaines. Outre un bon coup derrière la tête – qui se répercute dans tout son corps à la moindre occasion – cette arrivée a également apporté son lot de bilans et autres mises au point.  

Son physique lui fait souvent honte. Elle refuse de nommer obésité un embonpoint qu'elle ne fait donc aucun effort pour vaincre. Une coiffure d'un autre temps qu'elle brosse à peine avant de sortir ne l'extirpe pas de la médiocrité des promeneurs du dimanche qui s'arrêtent régulièrement devant les étals du marché. Elle non plus n'est pas là pour acheter, mais uniquement passer un peu de temps entre deux séances du sacerdotal téléviseur trônant fièrement à la place la plus en vue du salon.  

Contrainte d'accepter des remplacements aussi éphémères que foisonnants dans des boutiques où elle ne mettrait jamais les pieds comme cliente, Martine nourrit encore beaucoup d'espoirs dans la vie. Oh, pas le prince charmant, ses illusions n'ont pas attendu le divorce pour s'envoler. Ce qu'elle cherche est bien plus personnel. Personnel, mais pas moins altruiste pour autant. À ses heures perdues, nombreuses en ces temps difficiles, Martine s'adonne à une passion qui la dévore depuis son adolescence. Prise d'un engouement pour le théâtre, elle écrit des saynètes, ou parfois des pièces plus longues. Sans contact dans la profession, elle s'est vue gangrénée par une dévalorisation de son œuvre bien en deçà de ce qui lui permettrait d'aller au-devant d'une véritable carrière financièrement salvatrice, et qui lui apporterait reconnaissance et renommée.  

Son secret ne risque pas non plus de s'éventer sur internet. Se limitant à une page Facebook que personne ne consulte, et un blog tout aussi impopulaire, ses dialogues truculents n'en disposent pas moins d'un talent évident.  


Pour l'heure, ce message est surtout présent en raison de Hassin.  

Elle vient de le remarquer à travers les vitres d'un camion servant de stock à un marchand de vêtements. De l'autre côté, la terrasse d'un bar empiète largement sur le trottoir. L'homme est assis, une cigarette se consumant entre ses doigts tandis qu'il parle tout seul sous le regard des autres clients se moquant mentalement de lui.  

Laissant tomber une tunique bleu turquoise qu'elle n'a ni les moyens ni le courage de porter, elle s'avance un peu plus, afin d'avoir une ligne de mire directe sur sa cible.  

Ce qui l'attire, ce n'est pas le dédain, ni même une quelconque curiosité d'auteur en perpétuelle observation d'un caractère qui pourrait devenir un personnage. Elle a d'autres desseins.  

La lutte, qui oppose son cercle de confort avec le besoin d'échanger avec lui, tiraille son cerveau à tel point qu'une grimace vient barrer son visage.  

Le moment de se jeter à l'eau est arrivé. Le temps de mettre toute pensée rationnelle de côté, et elle se concentre sur ses pieds, qu'elle pose sur le sol sale et sec, l'un devant l'autre, sans se préoccuper de ce qui va se passer d'ici quelques minutes, voire quelques secondes.  


Il ne la remarque pas s'asseoir juste en face de lui. Son flot de paroles incompréhensibles ne tarit pas. Elle tient fermement contre elle son sac à main, appuyé sur les replis de son ventre. Son triple menton déborde d'un léger foulard qui n'est pas nécessaire par cet automne tardif.  

— Monsieur Hassin ?  

Si elle veut être entendue, elle devrait faire plus que chuchoter, contraindre sa gorge nouée de se détendre. L'adrénaline a été suffisante pour qu'elle vienne, par contre il lui en faudrait une dose encore plus forte pour aller au bout de son plan.  

Après s'être éclairci la voix, Martine réitère sa question :  

— Monsieur Hassin ?  

Son interlocuteur n'émerge pas de son monde. Le serveur lui lance depuis l'intérieur :  

— Ma pauv' Dame, quand il est comme ça, y a rien à faire !  

Elle hésite à rester, et insister. Une nouvelle phrase de l'employé du bar la fait réfléchir :  

— Sauf peut-être lui payer une autre bière. C'est son carburant préféré.  

Depuis quelques jours déjà, Martine a empiété sur ses réserves pour finir le mois. Ce ne serait pas raisonnable de creuser encore plus le trou de ses finances. Pourtant, elle agite la tête en signe d'approbation.  

— Avec ceci ?  

— Non, rien, merci.  


En effet, l'apparition d'un demi sous son nez ramène Hassin à la réalité. Sans aucun signe de reconnaissance ni de remerciement, il plonge ses lèvres dans la mousse avant que le liquide jaune ne descende goulument le long de sa gorge aride. Il repose le verre avec un rot sonore.  

— Monsieur Hassin ? J'aimerais vous parler.  

Enfin il daigne lever les yeux sur Martine.  

— C'est pour quoi ?  

Bon, elle a son attention. Maintenant, par où commencer ?  

Un laïus sur leur situation à tous les deux, similaire dans les grandes lignes ? Quel intérêt ! À part l'enfoncer encore plus dans sa misère, et l'énerver, voire le bloquer, elle n'y gagnerait rien.  

Hassin est un peu plus âgée qu'elle, d'une dizaine d'années. Pourtant, son allure plus svelte et les sillons que le temps a creusés sur sa peau lui donnent l'impression d'être son père.  

— J'aimerais… Non, je sais comment vous aider !  

— M'aider à quoi ? J'arrive très bien à boire tout seul ! J'ai pas besoin qu'on me tienne la main. Je me suis toujours débrouillé seul, dans la vie, c'est pas maintenant que je vais commencer !  

L'alcool contribuant, son ton est plus fort qu'il ne le souhaiterait. Sans s'en rendre compte, il poursuit, en fixant sa boisson :  

— Je suis qu'un vieil arbre. J'ai bien vécu. On m'a pompé tout ce que j'avais. Mon fric est parti dans les banques, chez les huissiers, dans la garde-robe de mon ex ou les seringues de mes merdeux de gniards ! Maintenant on me regarde même plus. Comme si j'avais jamais existé. Des fois, on s'assied sur moi. Comme sur une vieille souche couverte de mousse.  

Il revient sur les yeux de Martine, attendant qu'elle s'apitoie, ou bien qu'elle s'enfuie en courant. Cependant, elle reste impassible, connaissant à la fois son histoire à lui, et ce que l'on peut ressentir en pareil cas.  

— Pourquoi vous me regardez comme ça ? Qu'est-ce que vous me voulez, à la fin ?  

— C'est beau, ce que vous dites.  

— Foutez-moi la paix ! Allez vous moquer de quelqu'un d'autre !  

Il commence à faire de grands gestes. Martine ne bronche pas. Elle n'est pas arrivée jusque-là pour baisser les bras si près du but.  


L'histoire de Hassin est de notoriété publique dans le quartier.  

Débarqué de Tunisie voilà quarante ans, il a débuté comme simple mécano dans un garage, pour parvenir à la tête de trois établissements. Socialement, il a financé et intégré une petite troupe de théâtre, qui donnait à peine quelques représentations l'année, mais son plaisir était satisfait.  

Son heure de gloire est venue d'une autre direction. Alors qu'il s'engageait dans la quarantaine le vent en poupe, il a participé avec un grand courage à la neutralisation d'un terroriste kamikaze qui voulait faire sauter le bar où il avait ses habitudes. La presse a fait son chou gras de cette histoire, en mettant ce héros en exergue. Après des mois d'une célébrité inespérée, celle-ci s'est étiolée, effritée, progressivement. Le départ de sa femme pour quelqu'un d'encore plus en vue a été pour lui le déclenchement de la chute. Retombé dans un anonymat auquel il n'était plus habitué, et qui ne lui convenait plus, il a délaissé ses affaires, la troupe, et tout ce qui faisait de sa vie un bonheur.  

Errant d'un café à un autre, abandonnant un appartement social où sa déchéance lui saute au visage en permanence, il n'a plus aucune ambition ni aucun espoir.  


Pourtant, il a envie de savoir ce que cette grosse bonne femme peut bien lui vouloir. S'il n'était pas ivre, il se pencherait vers elle, les yeux dans les yeux, et boirait toutes ses paroles.  

— J'ai écrit quelques minuscules pièces de théâtre. On pourrait… Enfin, vous pourriez les jouer… Oh, je sais, on devrait commencer par faire ça dans la rue, dans un premier temps. Puis, quand on aurait un peu de succès, on se ferait remarquer, on pourrait trouver un théâtre…  

Hassin se lève. Sans même se retourner, il s'en va. C'est trop pour ses oreilles. Son cerveau n'est pas atteint par toute cette bonne volonté.  


Martine le laisse partir.  

Elle retentera sa chance une autre fois.  


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