Nouvelles d'Ailleurs

Stéphane Rougeot

Recueil de nouvelles ayant pour cadre des mondes fantastiques, pas toujours tellement différents du nôtre.

Perpétuité


Le cross-over s'enfonce dans la forêt. Plus profondément encore qu'auparavant. Le soleil ne parvient plus à atteindre la chaussée, obligeant le conducteur à allumer ses feux. L'asphalte s'illumine de deux taches blanches déformées au gré des imperfections de la surface.

À bord, quatre personnes : la famille Hallogue.

Derrière le volant, la mère, Sandy, vient de prendre le relais de son mari qui prétextait une fatigue enivrante, masquant surtout les quelques verres d'alcool qu'il a absorbés. Elle-même fourbue, elle ne s'est pas sentie de refuser, surtout pour ne pas être l'instigatrice d'une ambiance tendue dans l'habitacle sur le chemin du retour. Ils ont passé le déjeuner et une partie de l'après-midi chez des amis de longue date qu'ils ne voient pas souvent.

Le père, Deck, occupe la place du passager avant. Cuvant allègrement le blanc et le rouge qui se sont vus rejoints par un petit mousseux très frais et fruité aidant à faire passer le gâteau au chocolat un peu trop sec.

Sur la banquette arrière, les deux filles. Anne, l'aînée vient d'entrer au lycée. Il s'agit d'une grande brune, copie conforme de sa distinguée maman. La cadette, Cath, à peine plus jeune, aussi rebelle dans son accoutrement que dans son caractère, se rapprocherait plutôt de la grand-mère paternelle. Cette dernière, surnommée “Lady”, est encore très loquace et insupportable malgré ses quatre-vingt-sept printemps et coule des jours mouvementés pour son entourage dans un établissement spécialisé en vieillards rabougris. L'absence d'enfants chez leurs hôtes du jour a transformé ce qui aurait pu être un joyeux dimanche ensoleillé, malgré la couverture immaculée hivernale, en un exécrable séjour ennuyant dans une maison trop propre où elles n'avaient rien le droit de toucher.

Comme d'habitude en pareille circonstance, les Hallogue ne sont pas arrivés les mains vides. Une belle plante pour la maison, une bonne bouteille pour Monsieur, que les deux mâles ont sifflée rapidement à l'apéritif, et une petite boîte de chocolats très caloriques pour Madame, qui n'a, elle aussi, pas fait long feu pour rejoindre l'estomac de tout le monde, avant de venir rembourrer qui les cuisses, qui les fesses, qui le ventre. S'ils sont tous plutôt bien portants, seule Madame peut être qualifiée d'obèse.

Le repas n'a pas été en reste, proposant à foison du beurre, de l'huile ou de la graisse, disséminé dans chaque plat, ne laissant que peu de place pour les véritables aliments. Le résultat était très goûteux, en effet, mais trop riche, expliquant facilement l'épaisseur adipeuse présente sous toutes les peaux.

Sandy accélère de plus en plus, désirant quitter cet endroit angoissant aussi rapidement que possible, car même la neige a disparu, comme si elle n'avait pu traverser la voûte feuillue qui leur masque le ciel et retient la chaleur qui s'évapore du sol à l'image d'une serre. L'écosystème qui est retenu là n'a plus aucun contact avec l'extérieur. Une bulle de rêve dans un monde brutal et réaliste.

Les autres passagers commencent à s'inquiéter de l'ampleur que prend l'environnement sur leur moral. Cath se ronge les ongles, guettant du coin des yeux sa mère qui ne va pas tarder à la réprimander. Sa sœur, quant à elle, est subjuguée par le spectacle d'ombres jouant les unes avec les autres dans une féerie rocambolesque et enchanteresse. Elle ne tarde pas, cependant, à ressentir au fond d'elle-même une grande tristesse mêlée d'inquiétude. L'atmosphère devient oppressante. Seul Mike, toujours sous l'emprise de l'éthanol, ne participe aucunement à la liesse familiale.

Qu'ils se rassurent, la forêt disparaît bientôt. Par contre, aucun d'eux ne semble reconnaître les alentours. En particulier la conductrice, à son grand désarroi. Elle s'enquiert auprès des autres, mais personne n'a la moindre idée du lieu où ils peuvent se trouver. Elle ralentit alors fortement son allure.

La neige a complètement disparu. Par contre, le thermomètre extérieur de la voiture indique 6°C sur le tableau de bord. Auraient-ils pénétré une zone disposant d'un microclimat ? Dans ces régions semi-montagneuses, c'est tout à fait possible, pourtant aucun d'eux n'en connaissait l'existence.

D'un commun accord implicite, ils décident de demander leur chemin à la première âme qu'ils rencontreront. Ils ont manqué un carrefour, il ne peut en être autrement. Même si Sandy ne se souvient pas en avoir vu un seul. C'est peut-être l'explication : elle aura manqué un tournant qui s'était dissimulé dans l'obscurité d'un bosquet.

De grandes pâtures, séparées par des clôtures barbelées ou des haies d'arbres, s'étirent à perte de vue. L'absence de bétail en cette s'explique aisément, mais rend le décor étrangement moribond.

Les kilomètres défilent malgré la faible allure du véhicule. Avec le compteur grandit l'inquiétude des Hallogue. Jusqu'où vont-ils devoir se rendre pour se renseigner sur la direction ? N'aurait-il pas mieux valu faire demi-tour dès qu'ils se sont sentis perdus ? Maintenant le soleil commence à décliner fortement, et ils risquent de se retrouver à terminer leur périple de nuit, ce qui ne les motive guère.

Alors qu'ils désespèrent d'être les derniers habitants de cette contrée aride, un point lumineux attire leurs regards. En effet, au détour d'un virage, une habitation vient de surgir de la terre. Les cœurs reprennent vie, et tous les yeux sont braqués dans la même direction. Non, ce n'est pas une habitation. C'est une station-service. Encore mieux ! Peut-être même trouveront-ils une carte de la région ?

Le cross-over s'immobilise devant la boutique. Inutile de faire le plein, le réservoir en est encore aux trois quarts. D'un même mouvement, les quatre membres de la famille enfilent leurs manteaux, descendent, et passent la porte qui se referme lentement derrière eux.

Aucune voiture visible dehors, pourtant ils ne sont pas étonnés de trouver trois adultes, en plus de la vendeuse qui se tient derrière son comptoir. Un couple de vieux se chamaillait à propos d'un cornet de glace que le mâle voudrait s'enfiler, mais que la femelle lui interdit formellement, prétextant toute une série d'excuses médicales justifiées. Un homme, plus jeune, draguait ouvertement la caissière tout en réglant un café. Quand la clochette attachée au sommet de la porte a retenti, ils se sont tous immobilisés, et portent maintenant sur les nouveaux arrivants un regard très lourd.

Les Hallogue se sentent très vite à leur aise. Ou plutôt ils prennent leurs aises, comme en terrain conquis. Alors que les deux jeunes filles se précipitent sur le rayon presse, à l'affût de nouveaux potins, les parents s'avancent vers un présentoir contenant des cartes routières.

Anne trouve que l'ambiance est morose. Elle se risque à demander pourquoi personne ne fait la fête, ou s'ils ont eu un décès récemment. Des visages étonnés sont les seules réponses qu'elle obtient.

Sandy est perplexe devant des plans représentant des endroits dont elle n'a jamais entendu parler.

Cath ne reconnaît aucun des visages figurant sur des revues qui lui sont totalement inconnues.

Mike chantonne l'air entraînant de « Jingle Bells » qu'il a dans la tête, mais s'arrête au milieu du refrain.

C'est à ce moment que l'histoire vire au drame.

La mère fait une grimace de dégoût. Son aînée ouvre des yeux ronds d'incrédulité alors que la cadette se retourne pour étaler une partie de son dernier repas dans l'allée principale de la boutique. Le père, quant à lui, cherche en vain des caméras cachées qui pourraient expliquer l'incongruité de la situation.

Pour résumer en une phrase : les Hallogue viennent de se rendre compte que dans cet endroit, ce n'est pas Noël aujourd'hui.

Comment une telle chose est-elle possible ? Eux qui n'ont jamais connu que cette journée, qui se répète inlassablement, toutes les vingt-quatre heures, depuis leurs naissances ne peuvent admettre qu'il n'en soit pas ainsi. Que peuvent donc bien faire ces gens dans la vie, si ce n'est préparer le repas de fête, les cadeaux, ainsi que la visite traditionnelle chez des connaissances ou de la famille ? Quel peut bien être l'intérêt d'une vie morne et terne d'un jour qui ne soit pas exceptionnel ?

Ayant l'impression qu'ils ne sont pas du tout à leur place dans ce magasin, ils ressortent tous les quatre, et retournent dans leur véhicule.

Rebroussant chemin, ils préfèrent se dire qu'ils ont imaginé cet incident plutôt que d'admettre la dure réalité.

Non, tout plutôt que devoir affronter ces faciès malheureux et émaciés, ces corps rachitiques et squelettiques. Ce n'est pas leur monde. Ce ne peut être leur monde.

Mieux vaut oublier cet épisode et retourner dans leur pays doré.


  • Quand on n’a pas le sens de l’orientation, ce qui est mon cas. Il faut recourir aux les navigateurs salvateurs. Avant les GPS, je ne pouvais aller nulle part sans être perdu dans un nulle part ailleurs. :o))

    · Ago over 1 year ·
    Photo rv livre

    Hervé Lénervé

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