OGGI

Magali Gasnault

Une histoire de famille, une histoire d'éloignement....

Je pleure. Je pleure. Je pleure. Je n'en finis pas de pleurer. Je me liquéfie, tout simplement. Un rideau de larmes m'engloutit. Et pourtant, je m'étais promis, juré, craché que je me retiendrai, que je resterai glacial, inattaquable. Une véritable forteresse à moi tout seul. Mais à  la vue du cercueil, j'ai craqué.

Les mots de Peppino résonnent encore dans ma tête. «  Ton père est mort. Les obsèques sont pour mercredi. Viens ! » Et mon cousin  avait raccroché.  J'avais posé d'un geste mécanique mon téléphone portable sur la table du salon. Les extrémités de mes doigts avaient perdu toute sensibilité. J'ouvrais et fermais mes mains sans que la moindre chaleur n'y revienne. Obsèques mercredi. Et nous étions dimanche. Dans trois jours donc. Je m'approchai de la baie vitrée. Je l'ouvrai lentement. J'absorbai le paysage  qui s'offrait à moi. Nichée entre les vignes au bord de la via Francigena, ma maison en pierres ocres épousait la beauté de la terre toscane. Je retrouvai un semblant de calme. Oui, j'irai. Je rentrerai au bercail. Juste le temps nécessaire .

J'envoyai un  message laconique  à Giuseppe expliquant rapidement les raisons de mon absence. Même si la saison touristique venait de commencer, même si les réservations affluaient, je savais pouvoir compter sur mon associé pour s'occuper du camping Boschetto di Piemma pendant ma courte absence. Enfoui dans un bosquet de chênes séculaires, entouré d'oliveraies et de vignes, ce camping avait été mon refuge lorsque j'avais quitté Saint-Omer, lorsque j'avais laissé la France derrière moi, il y a une quinzaine d'années. A deux kilomètres du bourg de San Gimignano, j'avais trouvé une douce respiration.

Quelques affaires jetées dans une valise, passeport, ordinateur portable dans une sacoche, lunettes noires vissées sur mon nez, je pars pour Florence, direction l'aéroport Peretola. Une sourde appréhension m'étreint. Je sais que je dois me rendre à ce funèbre rendez-vous mais l'idée de retrouver sœur, oncle, cousin, mère n'est pas vraiment une perspective qui me réjouit.

Commençons par ma sœur Sperenza. Rien que son prénom est à lui seul une farce car elle inspire plus la déprime que l'espoir. Toujours insatisfaite surtout depuis le jour où mon beau-frère a eu la géniale idée de se barrer avec la voisine de palier. Adieu veau, vache, cochon. Toute seule la frangine à ressasser échec et  misanthropie.  Tout en étreignant l'accoudoir de mon siège pendant le décollage, je me dis que Sperenza et moi, sommes aussi proches l'un de l'autre qu'un yéti d'un cochon d'inde. Et elle est bien capable  de m'ensevelir sous une tonne de reproches, obsèques ou pas. Aucune tenue, cette femme !

Arrivé à Paris en fin d'après-midi, j'ai loué une voiture. J'avais cependant pris le temps d'avertir Peppino de mon débarquement. Le cousin Peppino est le seul membre de la famille digne de ce nom. Il en est même l'unique. C'était à lui que j'avais confié mon désir de mettre le plus de kilomètres entre mes géniteurs et moi. C'était à lui que j'avais que j'avais raconté mon coup de foudre pour la Toscane, Florence, Monteriggioni puis San Gimigniano. N'ayant plus un sou en poche, j'avais proposé au patron du camping, Fabrizio Caponi de m'embaucher pour l'été. A coups de grands gestes, il avait accepté. Et je suis resté. Et avec son fils, Giuseppe, j'en suis devenu l'associé.

Mes pensées virevoltent, les questions et les doutes m'assaillent. Les deux heures trente de trajet ne seront pas du luxe pour tacher d'y voir plus  clair. Je suis tout à la fois angoissé, peiné et indifférent. Oui, indifférent ! Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu croire que j'avais été adopté, que je n'appartenais pas à la famille Leonetti. Des ritals venus se perdre dans les marais de Saint-Omer. Ni l'oncle Roberto, ni Sperenza et encore moins mon père, ne comprenaient ma boulimie de lecture, mon besoin d'imaginaire, ma soif d'écriture. Pas assez viril tout ça ! Aussi, mon père et moi avions emprunté des chemins parallèles. On se côtoyait.

Petite halte sur une aire d'autoroute. Il fait pas trop moche. J'avale un mauvais café, je reprends le volant. Peppino m'hébergera dans son  appartement Avenue des Frais Fonds à Arques. Par texto, il me confirme son adresse. « Si je ne suis pas là quand tu seras arrivé, sonne chez Mme Martin, la voisine, elle te passera  les clés. », m'écrit-il.

Mais Peppino est bien là pour m'accueillir. Ingénieur à  la cristallerie d'Arques , il avait bousculé son emploi du temps et me recevait un verre de Chianti à la main. Malgré les circonstances, nous avons passé une soirée délicieuse. Nous avions tellement à partager. Les mots se bousculaient.

«  Tu connais pas la dernière de ta sœur ? me lance-t-il hilare. Elle veut plus qu'on l'appelle Sperenza.

- Enfin, une initiative heureuse !

- Question de point de vue ! rigole Peppino. Suite à une longue psychothérapie, elle s'est choisie Solange comme nouveau prénom car il vient du  latin Sollemnia et qu'il signifie fête ou cérémonie. »

J'éclate de rire. Ma sœur a le chic pour se méprendre sur elle-même. Je me sers à nouveau un verre de Chianti tout en baillant.

« Peppino, je suis vanné. Merci encore pour tout, dis-je en me levant. Je vais me coucher.

- Bonne nuit, Enzo. »

J'adore le regard bleu acier de mon cousin. Il me réconforte et me soutient. J'en ai bien besoin.

« S'il te plaît, Peppino, ne dis à personne que je suis  ici. Ils me verront pour les obsèques, ça suffira. »

Peppino hoche doucement la tête en signe d'assentiment. Ma voix s'est légèrement éraillée et je sens que mon armure d'indifférence se fendille. Le mot « obsèques » a brusquement effrité mon cœur.

Et me voilà dans la cathédrale Notre Dame de Saint –Omer, noyé de chagrin. Je me suis calé contre un des larges piliers de cette superbe église gothique. Et je pleure à n'en plus finir, mes sanglots sont silencieux. Je pleure sur tout ce que je n'ai pas connu avec mon père, sur tout ce que je ne vivrai jamais. Sur un rendez-vous manqué.

 

 

Signaler ce texte