Ombres hombre

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  - Alors chérie, comment la trouves-tu ?

-       Arrête un peu de gesticuler en tous sens, et viens plutôt au soleil que  je l'admire.

Jasper se glissa dans une petite oasis de lumière printanière, la seule du jardin pour l'heure.

-       Elle te va à ravir mon chéri. Tourne un peu. Ah oui ! Rien de commun avec l'ancienne. Je la trouve très élégante, vive, racée….une pure merveille ! s'exclama Tamara.

-       Je l'ai eue pour une bouchée de pain, une vraie affaire, griffée Nobless en plus. Il s'agenouilla, souleva légèrement un petit pan pour montrer à Tamara la marque  brodée au fil d'or.  J'espère qu'elle me durera autant que l'ancienne, voire plus.

-       Il ne te reste plus qu'à l'étrenner, tu vas en faire des envieux chéri.

Il sourit, d'un sourire candide. Les yeux chevillés sur sa nouvelle acquisition, il l'admirait sous toutes les coutures, s'extasiait : Ah quelle beauté, quelle beauté !

-       Arrête de la regarder ainsi, tu vas l'user avant l'heure dit Tamara. Au fait, je pense rentrer tard ce soir, ne m'attends pas pour dîner. Puis, elle tourna des talons aiguilles, s'éclipsa.

 

Malgré tout, Jasper ne se sentait pas aussi heureux qu'il aurait dû l'être. Quelque chose le tourmentait. Certes, il avait acquis et pour pas cher, l'objet de son désir. Mais cette nouvelle ombre était-elle vraiment celle convoitée, désirée ?

Dans le magasin, mais plus encore dans le sous-sol, n'avait-il pas été ému, captivé, et pour tout dire subjugué par les jeux d'ombres féminins. Ombres féminines si délicates, si menues, posées sur de simples cintres de bois, aux abois.

Durant tout le temps que dura les essayages, il n'avait eu de cesse de lancer à la dérobée des oeillades cavalières en direction de son émoi. Nonobstant sa discrétion et sa retenue, le vendeur avait tout de même surpris un de ses regards empourprés de convoise. De dérision, il avait hoché la tête, encore un frustré, pensait-il.

Soudain le regard de Jasper buta contre une petite porte de couleur rouge qui se trouvait au fond du magasin dans une légère pénombre distinguée.

« Elle vous intrigue cette porte, n'est-ce pas ? » dit Paolo

-       Euh …oui, plutôt !

-       C'est le local des ombres bannies, en attente de réintégration.

-       Des ombres bannies ???? reprit Jasper, interloqué.

-       De tous ceux qui se retrouvent en taule, à l'hosto, dans ces lieux plus besoin d'ombre… Pardi ! Alors je les remise dans ce local en attendant le retour de leur proprio.

-       Et s'ils ne viennent pas les récupérer… s'enquit Jasper.

-       Eh bien ! Je les désintégre, ou bien les restitue à la famille selon la volonté de leur détenteur. Ça vous dirait de jeter un œil à ces reliques.

     -    Je n'osais pas vous le demander.

Paolo se dirigea d'un pas preste vers le comptoir, tira un des tiroirs, et se saisit d'une massive clef dorée.

            Tout en glissant le sésame dans la serrure, Paolo ajouta.

-       Ca fait quelque temps que je n'ai pas mis les pieds dans ce lieu…Les araignées ont dû l'annexer… l'Anchluss aragne ! Un rire pithécanthropien, alors secoua tout son être.

La porte émit une plainte sourde, lorsque Paolo l'ouvrit, non sans mal d'ailleurs. Puis, il fit jouer le commutateur, les néons grésillèrent un temps, et leur froide lumière éclata sur une pièce toute en longueurrrrrr. Des portants de tout acabit, encore des portants, toujours des portants grignotaient l'espace, sur lesquels reposaient des ombres recouvertes de poussières et de toiles d'araignée. Sur chacune d'elle une étiquette rouge pendait sur le devant. Sur chaque portique trônait une grosse lettre en équilibre précaire. On pouvait difficilement se mouvoir sans risquer de heurter un ou plusieurs présentoirs. Malgré les différents soupiraux disposaient à intervalle régulier, et entrebâillaient, l'air était plus que vicié. De concert, ils descendirent quatre petites marches.

Jasper clignait des yeux devant cette enfilade métallique.

-       ça vous épate ! Belle collection hombre !

-       Mais il y en a des milliers…C'est incroyable !

-       Trente-mille, pas une de plus ! Et toutes cabossées par la vie.

Jasper s'engagea dans une des allées,  de profil, mû par une force d'irrisistible, avançant à pas chassés, la main gauche sur sa bouche pour se protéger de la poussière ambiante. A belle distance Paolo l'observait progresser dans ce giganstesque dédalle, où des panoplies d'ombres se morfondaient à la remorque du temps.

-       N'allez pas vous perdre dans ce foutoir…cria Paolo

Un mince filet de voix lui répondit

-       Ne vous inquiètez pas, j'ai le sens de l'orientation.

Il avançait, attiré par cette force, avançait sans voir pour autant le mur du fond. Du reste y avait-il une cloison au bout ? A certain endroit le passage était si étroit qu'il devait lever les bras et rentrer le ventre.

Cette force d'attraction, il la sentait s'épanouir en lui comme les corolles d'une fleur qui s'éveille à la promesse d'un jour nouveau. Il progressait lentement, mais sûrement...

Un panneau suspendu par deux chaînettes fixées à un énorme tuyau annonçait la section des ombres féminines. Cette frontière franchie, il s'arrêta net, la force était à son paroxysme. Les ombres cœurs croisés mijotaient dans leur jus, mais leur couleur de jais semblait terne, comme délavée par rapport à celles des hommes.

-       Trop plein de larmes sans toute ! pensa Jasper.

Ses doigts s'égarèrent sur les ombres…caresses veloutées sur des silhouettes figées dans une attente plus que vaine. Des frissons dans son échine, puis une douleur vive l'étreignit, la souffrance de ces ombres remontait en lui comme un mascaret lançé au grand galop. Un moment l'émotion fut telle qu'il suffoqua, et se retint à l'un des portants  pour une pas défaillir complètement.

Tout à coup, l'atmosphère fut déchirée par un méchant larsen, Jasper sorti de sa torpeur, et une voix stridente amplifiée tonna.

« Je ferme, revenez vite ! » 

Jasper contempla une dernière fois ces ombres féminines, puis reprit sa collection de pas chassés en direction de la porte rouge, la mine livide.

Ça va ! s'enquit Paolo. Je ne pensais pas que cette visite vous remuerait autant.

-       C'est à cause de cette foutue poussière et de cet air…vous comprenez, je… Il laissa sa phrase en suspens.

-       Attendez, j'ai quelque chose qui va vous requinquer, vous remettre d'aplomb.

Une fois dans le magasin, Paolo tira de dessous le comptoir une bouteille et deux verres aux parois douteuses. D'une main leste et généreuse il remplit les godets.

-       C'est une gnole qui vient du Minervois, de chez mon beauf. Attention, elle ramone ! A la bonne vôtre !

-       Santé !

A la première gorgée, Jasper toussota, à la deuxième son visage  s'empourpra  à vitesse grand v…Il se sentit tout à coup dragon, prêt à cracher une salve de feu.

-       Je vous l'avais bien dit qu'elle arrachait.

Il essaya d'articuler quelques mots, mais sa voix n'était plus que cendre dans son larynx. De la main il salua, et sortit du magasin. Sur le seuil, une main autoritaire l'agrippa par l'épaule.

-       Hé !  vous alliez oublier votre achat.

Jasper lâcha un petit « merci » si discret qu'il en était à peine audible.

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Tamara rentrerait tard , Jasper  décida d'aller étrenner son emplette dans les rues ensoleillées de Donsk. Son ombre s'étirait joyeusement sur le pavé, semblait danser à chacun de ses pas. Il se rappela les recommandations de Paolo, bien respecter le rodage, ne pas forcer la marche, ne pas courir, et surtout prendre soin de ne pas l'exposer au zénith les premiers jours.

Les rues étaient désertes, seuls des chats étiques osaient se frotter aux rayons ardents de juin, comme par défis ou dépit. Eux seuls le savaient ! Des toits ruisselaient une lumière crue qui inondait les façades dépareillées, pendant que  l'asphalte avait ses vapeurs. La circulation squelettique ! Tout était sur pause, en stand by. Une douce léthargie enveloppait la ville dans ses moindres interstices. Dans le lointain un clocher sonnait avec mollesse dix-sept heures, non sans fierté. On eût dit que les heures se dilataient dans une onctueuse paresse toute printanière.

Par moments des volets clos, s'échappait la complainte sirupeuse d'une télé ou d'un transistor. Jasper évitait tant que possible la fréquentation des ombrages pour ne point offusquer sa nouvelle ombre. Ses pas le menèrent sur la place des épices, où trônait avec ostentation une belle et grande fontaine au canon joyeux, à la mélopée rafraîchissante. Tout en traversant la place en diagonale, Jasper ne pouvait s'empêcher de penser aux ombres féminines bannies. Oh oui ! il aurait bien aimé en essayer, pire en dérober une ou deux, juste pour voir. D'ailleurs à qui manqueraient-elles ?

Depuis la loi Blanclair, du nom du ministre des affaires publiques, il est formellement interdit sous peine d'emprisonnement, de se balader avec une ombre qui ne refléte pas votre genre. Ça fait paraît-il mauvais…genre. Finies la confusion, l'anarchie, la fantaisie, il faut dorénavant entrer dans le rang.

Naguère encore, il était tout à fait loisible de croiser un enfant revenant de l'école avec l'ombre de son grand père greffée à ses basques - un leg comme un autre -, ou bien un homme avec la silhouette de sa femme enceinte, un voleur avec celle d'un flic, un instit avec l'ombre d'un cancre, une femme volage avec celle de son amant, le politique avec l'ombre de ses mensonges, le militaire avec celle de son fusil, tout était possible. Certains poussaient même l'audace jusqu'à cumuler deux ou trois ombres au bout de leur semelle. Mais les autorités ne voyaient pas d'un très bon œil ce désordre ambiant. Et un jour d'août le couperet tomba : la loi Blanclair coupait court à toute folie. La sainte norme était de retour, le conformisme gagnait.

Passée la place, Jasper hésita un temps. Deux possibités s'offraient à lui, soit bifurquer en direction de la cathédrale des saints Soupirs, soit opter pour la rue des Pas perdus qui descendait en pente douce vers le fleuve Emovir. Le fleuve, lui intimait son ombre qui pointait déjà vers l'onde, les gabares et les bateleurs.

« Mais pourquoi diable cette pensée fait-elle du surplace dans ma tête, pourquoi ne me laisse-t-elle pas en paix ? » se questionnait Jasper.

Son ombre s'allongeaittttttt devant lui, prenant une avance certaine. La rue des Pas perdues était courte, et il déboucha bientôt sur les quais. Sur la traîne ombreuse d'un jeune orme, il s'assit, genoux repliés, bras en appui sur l'herbe gorgée de soleil, le regard  atone. La vue du fleuve semblait l'appaiser. Mais la pensée inquisitrice était toujours là, aux aguets, lovée dans les replis de son esprit, prête à prendre de l'embonpoint. Au loin une péniche battant pavillon hollandais glissait avec nonchalance sur le cours du fleuve étourdi de reflets d'argent, escortée par  une bande des mouettes rieuses. Tout respirait une quiètude souveraine.

Mais à force de croître, de grandir, d'enfler, la scélérate pensée avait fait des rameaux qui se propageaient  à présent dans tout son esprit, en un maillage inextricable. La pensée virait à l'obsession. Une obsession charnue, ventrue qui l'incitait délibérément à l'action, bien qu'il s'en défendît.

Alors, Jasper se prit la tête à pleines mains. les mots «  féminin, ombres, vol  » dansaient une gigue endiablée, la saint Patrick sous son crâne. D'un bond, il fut sur ses quilles, et se mit à marcher aussi vite qu'il put, sans réfléchir, tête baissée, le long de la berge déserte. La nouba continuait à tout va dans sa tête.

Une fois sur les quais, il  traversa la chaussée en direction de la rue des Désirs inasouvis. Devant le cinéma le Méliès, il stoppa net, son regard happé par les affiches. Trois films au programme : le vol du Phénix de Robert Aldrich, le voleur de Louis Malle et l'ombre d'un doute d'Alfred Hitchcock. Coïncidences !?

Les coïncidences, Jasper n'y croyait pas, il avait assez de mal à croire en lui. Dans sa caboche la farandole avait cessé, mais deux mots clignotaient en lettres de feu façon Broadway dans son esprit : OMBRE – VOL

 

Le vasistas ne montra aucune résistance, bien que Jasper ne fût pas un as de la cambriole. Son choix s'était porté sur celui qui jouxtait l'angle de l'impasse, le plus éloigné de la rue. Tout de noir vêtu, un tube en carton dans le dos retenu par une lanière en cuir, il aurait pu passer pour un ninja. Son front s'ornait d'une lampe frontale toute jaune, seule touche de couleur dans cet accoutrement. De son sac également noir, il retira un petit grappin relié à une corde toute lisse, d'une longueur de quatre mètres. L'obscurité de l'impasse le rendait invisible. L'halo du réverbère de la rue était bien trop éloigné pour révèler sa présence. Le grappin s'arrima au montant inférieur du soupirail, et Jasper se laissa glisser à l'intérieur avec une maladresse certaine. On ne s'improvise pas voleur !

 

Mardi, il avait choisi ce jour pour son expédition, le mercredi étant son jour de repos. C'est un mardi d'ailleurs, qu'il avait poussé ses premiers cris à la face de la vie, sans aucune réponse en retour. Décevant !

Lorsque Tamara rentra à l'orée de minuit -l'heure de icecream - elle lui annonca tout de go, avant même le bonsoir d'usage et le kissou rituel.

« Chéri, je dois m'absenter toute la semaine prochaine, un séminaire a été programmé en catastrophe…Dis ! tu m'en veux pas trop de te prendre ainsi au dépourvu… »

Lui en vouloir mais comment donc. Jasper jubilait in petto, mais pour donner le change, sa mine se renfrogna d'un coup, puis lâcha, dans un profond désapointement majuscule « Mais non, ma chérie, mais non voyons » aussitôt suivi d'un soupir de lassitude qui clôturait le simulacre.

Aurait-il eu un prix d'nterprétation à Cannes ? Rien n'est moins sûr ! Mais juste assez pour éveiller chez Tamara une once de culpabilité.

Jasper voyait dans cette déclaration inopinée, un signe du destin. Le fatum approuvait son dessein. Tout s'imbriquait parfaitement…peut-être trop bien. Restait tout de même un problème de taille.

Dérober une à deux ombres était chose aisée, mais se procurer un Détrans – un modulateur démodulateur, appareil servant à implanter et désimplanter les ombres- était une autre paire de manches. Non seulement ces appareils étaient répertoriés et contrôlés toutes les semaines par des agents assermentés, mais également rares et très bien protégés. Les Sol hombre, les marchands d'ombres, les déposaient à la fermeture dans un coffre quasi inviolable, le tout relié au commissariat le plus proche. La seule parade était de se tourner vers le milieu interlope. Avec de l'argent, l'impossible devient possible, un véritable sésame le pognon.

Pas de négociation, pas de tractation possible dans ce milieu, leur prix était le vôtre, basta.

Ainsi, Jasper put louer pour un jour seulement, et à prix d'or un Détrans. Et on paye d'avance !

La lampe projetait un faisceau réduit, mais suffisant pour permettre de se diriger sans trop de heurt parmi les portants. L'air de la salle toujours aussi vicié, une odeur de rance l'indisposait. De toute manière, il ne comptait pas s'attarder. Plus vite il aurait accompli son forfait, mieux il se porterait.

« Voilà ! je suis dans le saint des saints…je n'ai plus qu'à faire mon marché, et bien choisir » dit Jasper tout guilleret à l'idée de faire main basse sur des ombres féminines.

A présent, l'interdit est permis !!! « Il était pile poil dans la section féminine, en levant la tête il distinguait au loin le panneau frontière. Dans le halo lumineux des lettres sur le devant des portiques prenaient corps, apparitions fantômes.

J…non…K, L… non plus…et pourquoi pas M. Voilà une lettre solide bien charpentée, avec une bonne assise…Allez vendu. ! Jasper laissant courir sa main sur le portique des M, celle-ci s'arrêta sur un des cintres, hésita, puis repris sa course. Deux minutes encore, lui furent nécessaire avant de s'emparer d'une ombre. L'espace entre les portants était toujours aussi restreint, et Jasper eut quelques difficultés à se saisir de son tube afin de glisser l'ombre, qu'il avait déjà roulée, dedans. Il réitéra l'opération à la section du T – T comme Tamara-, et toujours avec la même valse-hésitation.

« Déjà deux heures ! Il est temps de regagner le soupirail et le bercail. »

la remontée fut pénible. Jurons, invectives ruisselaient le long de la corde comme une source vive, impétueuse. Ses insultes s'adressaient essentiellement à son séant qui n'avait aucune envie de s'arracher à l'attraction terrestre. Au bout de vingt minutes  d'efforts soutenus, qui lui parurent un siècle, essoufflé, en sueur, sa tête enfin, émergea du soupirail. Sauvé !

 

Une fois dans l'impasse, il relâcha tous les muscles de ses bras, s'étira, s'étira dans l'espoir vain de saisir une poignée d'étoiles, et déguerpit sans demander son reste. Sur le chemin du retour, une légèreté s'imposa à lui, au fil de ses pas, elle se transforma peu à peu en une suave volupté.

Dès le seuil franchi, il déposa avec d'infinies précautions l'étui de carton dans le débarras du vestibule, et alla se servir un grand verre de lait bien mérité. Pourrait-il fermer l'œil tant son excitation était grande d'essayer ces ombres ? Cette question le tarabustait, le soumettait à la question. Mais sa ferveur retomba aussitôt à la pensée que le Détrans ne serait livré qu'au petit matin.

Dès sa tête sur l'oreiller, le sommeil était venu aussi vite que le couperet de la guillotine sur la nuque du condamné. Songes cubistes, cauchemars boschiens, Jasper les tagua sur le dernier pan de sa nuit.

Je cherche l'ombre, pour pleurer avec toi, mon amour, en cette vie trop…Grrr..Déjà !! qui file entre les doigts et qui mange les jours…Une main s'abattit sur le radio-réveil…en m'éloignant de toi, je cherche une ombre, je cherc…cette fois la main se fit poing… et la voix se tut enfin...

Se réveiller avec du Céline Dion n'est pas un bon présage,  pensait Jasper. Il s'étiraaaaa, jeta à la dérobée un œil sur le réveil : huit heures quarante. Juste au moment où il s'extirpait du pageot, la sonnerie de l'entrée retentit.

Lorsqu'il ouvrit la porte, Jasper se fracassa le nez contre une armoire à glace. Un balèze de chez mélèze.

Le géant lui tendit une petite malette noire.

« Je repasse ce soir, et pas d'entourloupe ! »

-       Bien, bien dit Jasper laconique.

Aussitôt la lourde refermée, il explosa de joie..et lâcha une ribambelle de « YESSSS » à la volée, tout en exécutant quelques pas de danse à la sauce Cheyenne.

Sur la table de la cuisine, avec précaution il ouvrit la valise contenant le Détrans. Un minuscule appareil cubique était lové dans un écrin de mousse. Pas de prime jeunesse l'engin…râla Jasper. Entre ses mains il le prit, l'examina avec circonspection, avant de le reposer dans son logement protecteur.

Le vestiaire, les ombres…Jasper s'y rua tel Usain Bolt piquant un cent mètres. Une fois l'étui sous le bras…direction le jardin. Crochet par l'office, où il chipa le Détrans, et c'est alors qu'un gargouillis dantesque gronda dans son estomac affamé, couvrant le bruit de ses pas sur le carrelage. Chut ! fit-il, c'est pas le moment…

Des haies de haute futaie, de toute part, le protégaient des regards indiscrets, inquisiteurs. Seuls les oiseaux seraient les témoins privilègiés de ses actes à venir. Il déroula sur la pelouse les ombres avec grand soin. Le vert du gazon, le noir des ombres et de leur étiquette rouge donnaient à l'ensemble un caractère surréaliste. L'air satisfait, Jasper les contemplait…Mais aussitôt son air s'assombrit.

« Oh non ! Dites-moi que ce ne sont pas des … »

Sous la trame crue du jour, les ombres dévoilaient leur petit défaut, tout leur défaut. Accroupi près de la M, Jasper mugissait… « c'est pas possible !  Putain de mites !».

De rage, il s'empara de celle mitée jusqu'au trognon, essayant en vain  d'en faire des confettis. Puis, il la piétina comme un gosse sous l'effet d'un caprice factice.

« Attends, je vais te régler ton compte ». Il se saisit sans plus attendre du Détrans…

« ça marche comment ce bidule ! »  Après l'avoir retourné en tous sens, il trouva enfin le mode d'emploi…sous l'appareil.

Utiliser de préférence cet appareil en lumière naturelleentre 15h et 19h en heure d'été et de 14h à 17h30'26'' en heure d'hiver… Merde ! je vaisdevoir attendre cet après-midi pour…bla, bla, bla…implanter une ombre, on verra ça plus tard…bla, bla, bla, ah voilà ! … pour détruire une ombre,mettre l'appareilsur une surface stable, déposer l'ombre à cinq centimètre de la petite bouche d'apiration, et enclencher le bouton rouge sur le haut de l'appareil.

En l'espace de quelques secondes, l'ombre retourna au néant, engloutie par le Détrans. Loupe en main, à présent, Jasper examinait la T sous toutes les coutures, cherchant la moindre anomalie, traquant la moindre imperfection. Rassuré, il souffla d'aise. Soulagé !!

Cruelle attente, supplice chinois jusqu'à quinze heures…songeait Jasper. Une série de gargouillis nagasakiens le sortit de sa réflexion. Face à l'appel impérieux de son ventre, il obtempéra…cap sur la cuisine…

 

   « Allô chéri ! j'avais envie te d'entendre, tu vas bien… »

-       Fort bien ! répondit Jasper tout en déglutissant une bouchée de tartine… Comment se passe le séminaire..

-       Ennuyeux au possible ! J'ai envie de faire l'école buissonnière, de venir me réfugier dans tes bras, exulta Tamara.

-       Tu n'y penses pas…Et ta promotion, tu y songes…

-       Oui, tu as raison…approuva-t-elle. Ce serait trop bête de tout faire capoter, si proche du but…Et ton ombre ?

-       J'ai presque fini le rodage. Et ajouta dans la foulée… Je t'aime !

-       Moi aussiiiii !!! La pause est finie…ça reprend ! A vendredi ! Love ! Puis, elle raccrocha le cœur léger, léger…

Heureux de cet appel inpromptu, il se versa de nouveau du café, un radieux sourire enjolivait ses lèvres. Ah l'amour, à l'amour !!! s'exclamait Jasper.

« Longue vie à qui aime, périsse qui ne sait pas aimer, périsse deux fois qui empêche d'aimer ! »

Hé ! merci, l'auteur pour ta contribution. Il faut que je la note… Tu peux la répéter, enfin la réécrire, dis.

Longue vie à qui aime, périsse qui ne sait pas aimer, périsse deux fois qui empêche d'aimer !

Cette attente forcée instillait les pires tourments à Jasper. L'anxiété, la nervosité le rongeaient comme une lèpre scélérate, répugnante. Un temps, il essaya d'occuper son esprit par des passe-temps ludiques, mais rien n'y fit. L'ombre le vampirisait…et les heures qui semblaient faire du surplace. Tout se liguait contre lui.

Sortir, s'aérer, s'oxygéner…Entre la pensée et l'action, même pas une seconde s'écoula.

A quinze heures pétantes, il était de retour…une vrai pile électrique. L'ombre était là, étalait sur la pelouse, comme une suie inopportune, encore plus sombre, plus noire que le matin. Jasper arracha avec dédain la petite étiquette rouge. Cinq minutes seulement lui suffirent pour ôter son ombre, et la troquer par la T.

Tant sa joie et son bonheur étaient grand que des larmes perlèrent sur son visage épanoui. Pas à pas il essayait de l'apprivoiser…Cueillit même un petit bouquet de campanules qu'il déposa avec une infinie délicatesse sur l'ombre féminine, à hauteur de coeur. Il la mangeait des yeux comme un amoureux abruti par un amour balbutiant. C'est alors qu'elle fondit sur lui, tel un fauve, enlaça son cou de ses mains puissantes ; puis s'enroula autour de ses jambes… Déséquilibré, Jasper chut sur la pelouse…Et elle serrait toujours de plus belle sa jolie gorge. Coups, roulades tout était bon pour s'extraire de son étau, mais tous les efforts de Jasper étaient sans effet, vains. L'étreinte toujours plus prégnante.

Ecarlate, pourpre, carmin, cramoisi son visage passait par toute la gamme des rouges. Et…le dernier soupir ! Alors l'ombre relâcha son emprise.

 

« Je vous présente toutes mes condoléances madame Hope » dit le lieutenant James Stuger, avec solennité.

Tamara avait les yeux gonflés et rougis par le chagrin, sa détresse était visible à dix lieues à la ronde.

-       Mais comment est-ce possible…Je ne peux y croire… se lamentait-elle, des trémolos dans la voix.

Les boîtes de mouchoirs en papier s'empilaient près de la table basse du salon…une vraie pyramide de pleurs.

-       Votre mari a commis certes un délit, mais c'est son choix, mauvais du reste, qui l'a conduit au trépas.

-       Pourquoi dites-vous ça ! Je ne comprends pas.

-       Après enquête, il s'avère que l'ombre était celle d'une meurtrière en série, l' étrangleuse rouge, incarcérée depuis plus de cinq à la centrale de Cellkeys. Une douzaine de meurtre à son actif…le lieutenant de poursuivre… Votre mari aurait dû  parcourir  l'étiquette avec la plus grande attention  : « T 034O21 très dangereuse. code rouge***  » et d'ajouter… On ne lit jamais assez les étiquettes.

 

E.Rx.

sacd

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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