Parentalité sans glisse

fefe

Papa, en grandissant, finalement devint con.
Mais il y eu plusieurs phases. Au départ c'était lui ; pas un bourreau pas un martyre, ni le meilleur ni le pire, mais le mien. Comme une manière primaire de tenir la main de son père.

Des fois il disait ça : "Ouhhh bah tu sais, où qu'on aille, nos enfants suivront très bien".
Sauf qu'au fil des rencontres, on s'aperçoit qu'on est toujours plus fort avec ses potes, et qu'on a toujours de meilleurs soldats à nos côtés qu'en ayant jamais quitté ses premiers rangs.

Il a fallu faire avec, m'explique-je souvent. Et accepter que son réseau soit décousu, éparpillé. Le contenu peu glorieux des échanges amicaux est la cause de leur faible fréquence.


Ca aide pour apprendre à s'adapter. Finalement, passer sa jeunesse à changer de rame vous fait être quelqu'un d'autre dans chaque wagon.


Si bien qu'on sait un jour plus qui on est vraiment. Et je conclue à l'approche imminente de mes 30 ans que je ne suis pas vraiment quelqu'un et que, quitte à me définir par la pensée comme tous ces cons, moi, je ne suis personne en la personne de quelqu'un. Ca suit ?
Un avantage à tout ce bordel c'est que j'ai pu rencontrer des filles de camps très différents, croisées dans des milieux qu'opposaient les parfums, les couleurs, les bijoux sur les doigts et le contenu de leur pile de magazine dans la table basse du salon.

Finalement en grandissant, on pardonne par le mépris, sans s'énerver, sans en parler.
On pourrait invoquer la sagesse mais il n'en est rien. Gamin, j'ai suivi mes parents avec le refrain "à la guerre comme à la guerre", qui passait en boucle quand je séchais sur le quai du RER D pendant 60 minutes entouré de cadavres vivants et de murs oranges tachés uniformément de poussière grise, tandis que mes copains de classe étaient déjà chez eux en train de descendre le contenu des placards a biscuits. Et il me restait alors encore une heure trente de transport en commun.

Moi, je n'ai jamais été couvé. Si ça m'a peut-être manqué, mon indépendance d'aujourd'hui est au moins égale à la demmerde d'hier. Ouai, en plus je ne crois même pas en Dieu, alors qui pourrait bien me porter jugement ?

J'invente et je réinvente, à mesure de mes passages éclairs chez mes parents, qui sont comme transcendés par une vie sans enfant, noyés de chagrin à l'écoute passive des aventures bidon imaginées de leur fils.
Et c'est en jeune adulte avertit qui en vaut deux, que je déboule mes histoires et c'est maintenant que je joue à me déguiser en Zorro, Batman, Candide, Charlie Parker, Parker Lewis, Joey Starr, Rocco, Bach ou Voltaire.

Faute de temps pour rêver j'ai raté de doux plaisirs à jouer, trop concentré à anticiper le contenu de 5 jours d'école dans mon cartable; à m'adapter à cette partie de ping-pong jouée sans fin par deux fausses familles qui me prenait pour une balle à mettre le plus vite possible de l'autre côté du terrain.

Ils m'amusent aujourd'hui. Ma vengeance s'inscrit dans leur regard au bout de quelques minutes d'entretien stérile autour d'un verre d'Orangina.

Mes parents ont raté la jeunesse de leurs enfants. Ma sœur surement pas, mais moi je ne manquerais pas de les regarder vieillir, comme hautement perché depuis le nuage magique de Sangoku.
En dépit du bon sens ils m'aiment. Ils m'aimeront toujours. C'est ce qui rend le bonheur de ma vie d'adulte si paradoxale.
Je joue avec leurs émotions, c'est mon sport national à moi. La plupart des ados ressentent l'obligation de donner du bonheur à leurs parents, en vertu des biens moraux et matériaux qui leur ont été offerts quand ils s'occupaient bien d'eux sous leur toit. Moi je leur fait payer par la monnaie du mépris le bonheur que je leur ai donné gratuitement il y a longtemps, lorsqu'ils ne voyaient rien.

S'ils n'ont jamais su quelle fille m'avait dépucelé, ils croiront bien qu'un jour un homme aura fait mon bonheur en partageant des galipettes sur l'oreiller, pourquoi pas ?
S'ils n'ont jamais pris le temps de savoir qu'elles eurent été mes études, je leur présente, maintenant qu'ils feintent de s'y intéresser, un parcours professionnel remplit d'échec.

Si je les inquiète c'est parce que je les méprise, et s'ils se demandent pourquoi ils comprendront, et ne s'inquiéteront plus. Mais j'espère que ça n'arrivera pas, je me complais trop à juger mon éducation et leur parcours comme la meilleure façon de mal faire les choses.

A leur dépend, je soumets la colère à mon service, et ressens la force d'écarter les murs de mes pauvres mains dès le franchissement du seuil de leur maison.
En quelque sorte la nature reprend ses droits. Elle accuse leurs méfaits et mauvais gestes et c'est comme ça que je fais éclater un subtil orage des plus nonchalants pour souiller l'intérieur de leur villa.

Si j'ai cruellement manqué d'encouragement, peut-être qu'ils mourront aigris.
Ou bien si je n'ai jamais su les contenter, eux, ils n'excelleront jamais. Quoi qu'il en soit je n'ai pas appris à les aimer et un jour, eux aussi, finiront par me détester.

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